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18 juin 2007

A4 - Nouvelle

Sa main, suave, caresse une dernière fois le torse du bel amant. La tête blottie au creux de ses bras, elle laisse ses doigts glisser sur sa peau moite et tendue, le contact est léger, sensuel, tout comme ses désirs de maîtresse. Du bout des ongles, elle contourne les formes de cette fière musculature, quelques gouttes de sueur ruissellent encore le long de ses pectoraux. Elle tente, par cet effleurement, de retrouver l’ardeur de leurs récents ébats, et la relative chaleur de ses sentiments.

Passant la main sous les draps, elle s’efforce, pour le retenir, de raviver le désir. Mais le cœur a ses obligations et il doit repartir, il lui faut quitter cet appartement, retourner chez lui et rejoindre sa femme. L’amante-amie des fins de journées n’ignore rien de cette existence là, après elle. Elle est dans la confidence depuis le début de leur relation, et il n’a pas l’intention d’y remédier. Sa vie d’homme comblé se déroule de cette manière, elle n’y changera rien, quoiqu’elle pense, quoiqu’elle dise.

Après son départ, elle s’attellera à d’autres activités. Lorsque qu’il sera de retour à son domicile et qu’il se glissera dans le lit conjugal, elle pensera déjà à autre chose. Elle aura su recréer une autre présence par le biais de cette radio qui la conduira jusqu’au sommeil. Avant de s’endormir, elle  pensera à lui, sachant, non sans un pincement au cœur, qu’au même instant il sera en train de faire l’amour à une autre femme qu’elle, la sienne. Pourtant, ce soir, elle aimerait qu’il reste un peu plus longtemps auprès d’elle. Elle voudrait le sentir à ses cotés, et plus que le réconfort de son corps, elle attend celui de ses mots.

« - Tu sais très bien que je ne peux pas rester s’exclame-t-il assis au bord du lit.

- Je le sais très bien, soupire-t-elle, je ne te demande pas de rester toute la nuit, mais un petit moment encore. Qu’on reste allongés tous les deux, tranquillement.

Tandis qu’il enfile ses chaussettes, il se retourne vers elle :

- Et pour faire quoi ?

- Je ne sais pas moi… pour être au calme, discuter.

- C’est pas ce qu’on est en train de faire, lui répond-t-il sèchement.

Reboutonnant sa chemise jaune de V.R.P. en devenir, il se lève alors pour chercher sa cravate. Il profite du fait qu’il est de dos, et sous son meilleur profil, pour reprendre la conversation.

- On se voit toujours jeudi ?

- Toujours, consent-elle, l’émoi rivé sur ces magnifiques fesses qui ondulent, désinvoltes, sous son nez. »

En bonne perdante, elle préfère le laisser partir. Pour elle, le garder, c’est partager, et pour le partager, elle doit le voir s’en aller. Elle vit dans cette dualité deux fois par semaine sauf le week-end, et il lui faut s’en contenter.

Après un baiser d’esquive presque langoureux, il chausse ses beaux derbies, cadeau de femme aimante. Tandis qu’elle reste dans son grand lit vide de femme seule, elle le regarde s’éloigner. La valise pleine d’excuses, il s’en retourne alors au foyer, à son domicile cette fois-ci, il quitte l’appartement, le sourire au bord des lèvres, motivé par la pensée de celle qu’il aime et qu’il va retrouver.

Malgré l’heure relativement tardive, une subtile odeur de viande rôtie persiste encore. Dans l’entrée, le corridor puis la cuisine, elle lui rappelle les odeurs de sa lointaine enfance. Servie à sa place habituelle, une assiette l’attend, amoureusement garnie, mais terriblement tiède. Un bref passage au micro-onde suffit à revigorer sa fraîcheur initiale, au seul exode des effluves, il savoure le plat, les papilles gustatives éveillées par l’afflux de sensations.

Dès la première bouchée, il laisse les pâtes fondre contre son palais, permettant à leur jus de s’écouler au fond de sa gorge, du bout de sa langue, il presse en douceur la frêle denrée pour la vider de son essence. A mille strates des plaisirs divins, il profite pleinement des tentations de la chair, du jeu de la concupiscence.

La tranche de faux-filet est parfaite, juste comme il l’aime, à peine saignante, elle s’effile peu à peu, se liquéfie, s’assimile pour faire corps. La volupté de la viande, et de sa dégustation, lui procurent ce plaisir si exceptionnel qu’il ne cesse de poursuivre et de renouveler. Finalement rassasié, il part recouvrer celle qu’il fait patienter, sa femme depuis bientôt trois ans.

La porte entrouverte de la chambre, tout comme la faible clarté d’une lampe de chevet, lui montrent qu’il est attendu, qu’il l’a été. Elle est là, allongée sur le lit, devant lui, le corps à moitié dévêtu. Elle ne dort pas. A la lumière de leur ombrage, l’envie de la sentir contre lui se montre accablante, dans la pénombre sensuelle, il la devine, impatiente et soumise. Voyant qu’il est enfin revenu, elle enlace langoureusement ses jambes, s’enroule dans les draps, pour lui faire de la place et l’inviter à la rejoindre.

Il la désire, plus que jamais. Ce qu’il veut maintenant, c’est ne faire qu’un avec celle qu’il considère comme sa moitié. Lui faire l’amour reste le seul témoignage de sa sincérité.

D’un geste délicat mais sûr de lui, il lui ôte ce tee-shirt qui la couvre jusqu’aux genoux. A travers le voile de la nuit, il distingue sur ce corps qu’il connaît si bien les restes de bronzage des dernières vacances, ils lui rappellent le soleil, la mer, la plage, ces bons moments passés auprès d’elle, tout comme ceux à venir. La posture impatiente, il couvre sa peau de mille baisers, de mille caresses, il la sent frémir au toucher de ses lèvres, gémir à certaines de ses douceurs… Elle, comme lui, si prés vivent leur osmose, séparés par les quelques millimètres de leur épiderme.

Sans confidence, il l’entend se livrer par la cadence de sa respiration. Son attitude parle pour ses mots. Il a appris à lire à travers ses silences, à modérer ses longues prises de parole. Il voit en elle ce qu’elle ne sait pas encore. Quand il lui fait l’amour, il la devine plus que toujours. Passionnée comme au premier jour, amante comme aux premiers ébats. Elle extrait cet éclat qu’il conserve au fond de son âme. Une véracité qui ne s’éveille qu’au contact de ses maîtresses, ces femmes, ces filles qui ne font finalement que passer ; un faire-valoir sentimental dont il a tant besoin. Loin de sa vie formatée par habitudes, il se retrouve face à son cœur, dans toutes ces vies qu’il occupe, elles tiennent les rôles entremêlés de carotte et de bâton… Mais, elle, n’est pas une de ces présences qui hante ses heures. Contre toute attente, elle semble devenue cette envie qui couvre ses pas, cette voix qui fait sa raison et sa déraison. Elle est celle qui donne un semblant de sens à son chaos existentiel…

Comme une ombre, un souffle s’immisce alors entre les draps de soie. Invisible, inodore, il se faufile entre leurs corps entrelacés. Elle le sent s’introduire à nouveau en elle, remonter le long de ses jambes, sertir son cœur et sa tête.

Ce frissonnement, cette présence impalpable, revient une nouvelle fois dans leurs tendres moments. Toujours présente quand elle ne se sent pas désirée, l’ombre du passé recouvre la jeune femme. Elle survient par les traits d’un acteur qui ne l’est pas tant que ça, elle sévit pour effacer son image et en imposer un autre visage, le sien. A chaque «je t’aime », c’est à lui qu’elle pense, à chaque baiser, c’est lui qui l’effleure. Lui, cet être qui ne subsiste qu’à l’état de trace, l’amour de ses dix-sept ans parti trop tôt. Le souvenir de quelques nuits, quelques heures passées avec lui, s’écoule encore dans ses veines, à jamais inoubliable. Depuis près d’une décennie, il vit en elle, toujours le même, intact et intouchable. Plus présent par son absence qu’il ne l’a jamais été, il perdure comme un mal endémique, se réveillant à chaque preuve d’affection. Et quand il s’endort finalement, c’est pour la laisser dans d’autres bras.

A la timide lueur de leurs lampes de chevet, l’ébat prend un nouveau départ. Ils se mêlent, se démêlent, s’entremêlent dans la confusion environnante. Sa poitrine volubile s’affermit à mesure que l’échéance approche. Ses ongles si finement ciselés se découvrent artistes dans l’échine de son homme. Elle retient ses hurlements, serre les dents tandis que lui sourit de tout ça, de tout ce qu’il initie. Il jubile de voir le plaisir qu’il lui procure, il savoure d’authentifier les sentiments qu’elle lui manifeste, il se délecte de la sentir sous son emprise… tout s’arrête soudain.

La tête hors de leurs corps, elle laisse alors s’échapper ce cri qui n’appartient qu’à elle, il pousse un râle de plaisir.

Ainsi soulagée, elle pose un baiser sur la nuque de son amant épuisé, puis se retourne sur le ventre à la recherche de sa léthargie. Elle vient de faire l’amour à l’homme qu’elle aime, elle peut dormir tranquille.

 

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Commentaires

A4: le plus beau des formats pour faire...impression!
A quatre: dans un lit carré on fait parfois l'amour...en diagonale!

Ecrit par : Kiki | 19 juin 2007

Ou A4, un univers formaté...
à la découpe millimétrée où il n'y a d'échappatoire que l'imagination, ces fantômes qui errent, boulets à nos chaines...

Ecrit par : DCANCY | 19 juin 2007

Très belle et très vivante plume. On vous lit et aussitôt on se glisse dans le sillage de vos mots comme on se glisserait sous les draps.

Ecrit par : Koryfée | 19 juin 2007

Merci Koryfée pour le compliment et bienvenue!

Il s'agit d'une nouvelle écrite il y a pas mal de temps (7 ans quand même). C'est un symbole (avec ses défauts mais je la garde dans mon coeur) la premiere qui m'a donné envie d'écrire, une centaine d'autres ont suivi.

Je suis heureux que tu aies su te glisser dans leurs draps (oups... ce n'est pas ça le message initial !!) La finalité reste identique, je m'efforce de faire une écriture simple sans forcément être simpliste.

Ecrit par : DCANCY | 20 juin 2007

"Une écriture simple sans forcément être simpliste" dis-tu : mission accomplie ! En effet, en écriture comme dans tout art, le travail doit faire oublier le travail. Mon parcours de danseuse classique me fait souvent recourir à cette métaphore : quand on voit évoluer une ballerine sur scène, on a le sentiment d'une légèreté, d'une grâce naturelle, lesquelles font oublier les heures de travail à la barre pour y parvenir. C'est la même chose en écriture où faire simple est difficile. Et tu surmontes avec brio cette difficulté. Tes mots rendent les personnages vivants, l'atmosphère réelle. On se fond dans ton texte car le ton, les mots, les sensations décrites sonnent juste.

Et tu dis que c'était ta première nouvelle ?!!! Alors je m'incline car tu avais d'ores et déjà mis la barre très haut.
Vraiment.

Ecrit par : Koryfée | 20 juin 2007

Re merci Koryféé ! Ce que tu dis me touche, sincérement, ça fait plaisir.

Ecrire est un acte solitaire sans que l'on sache réélement où l'on va. Un avis extérieur permet de savoir si l'on est parvenu à toucher son but.

L'exemple que tu as pris sur la danse classique peut s'appliquer à toutes les oeuvres. Les artistes effacés derrière leurs oeuvres ont bien plus de puissance... mais ça c'est un autre débat. D'autres font réfléchir sur le fond comme sur la forme, jouent avec les mots, les triturent pour leur donner du relief avec brio (Kiki si tu m'entends...).

En passant sur ton blog, j'ai d'ailleurs l'impression que tu appliques à l'écriture les préceptes appris à la danse. La simplicité permet de se concentrer sur d'autres choses.

Dans A4, je me posais la question de l'adultère : du corps ou du coeur, quelle est la pire trahison?

Ecrit par : DCANCY | 20 juin 2007

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