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25 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 2.2
Arnaud émit un timide « Toc-toc… Erwan Audigier ? » avant de frapper à une paroi. Une porte entrouverte au milieu du couloir laissait pénétrer une parcelle de lumière. De ce qu’il se souvenait, c’était la salle de pause. Les néons se déclenchèrent sous son impulsion. Un sifflotement ne tarda pas à émerger du silence. A mesure que le nouveau découvrait son antre, la mélodie s’intensifia. Arnaud s’avança sur le pas de porte. Une bouilloire dégorgeait des vapeurs sur le mur carrelé.
Erwan Audigier était assis, dos raide, il tenait une paire de ciseaux, courbé au-dessus d’un classeur. Il portait une chemise bleue soigneusement repassée aux reflets sombres. Des boutons jusqu’au pantalon en toile amidonné, l’homme respirait la rigueur. Son crâne à nu, tacheté de grains de beauté, ressemblait à ces volailles déplumées vendues sur les marchés. Un tic nerveux lui faisait remonter les épaules. Il s’arrêta de siffloter en détournant les yeux vers l’intrus.
Sa tête, en forme de bêche, était triangulaire, plate jusqu’à un menton saillant. De profil, son nez en équerre tranchait avec ses lèvres soulevées. Il avait les joues creusées, la peau imberbe. Seuls ses sourcils épais apportaient une touche de pilosité. Il finit par accorder un semblant d’attention à Arnaud et lui tendit la main. Un gant en cuir l’accueillit.
- Tu aimes te faire remarquer dès le début, fit-il sans le regarder en face.
- Je ne voulais pas vous déranger….
- C’est raté. Pas de vouvoiement, on va être obligé de se supporter huit heures par jour minimum. Autant se dédouaner des usages.
- Enchanté, Arnaud Magne.
Audigier hocha la tête et reprit son activité. L’homme avait ses habitudes et ne tenait pas à en démordre. Il finit de découper un écusson orné d’un lion et d’un cheval, puis prit avec soin un bâton de colle. La musique qu’il sifflotait avait dû marquer son réveil. Arnaud se posa face à la fenêtre, bras dans le dos et attendit. Rien ne pouvait dénaturer la joie de ces dernières semaines. Durant ses vacances, il avait savouré le retour aux sources. Le lieutenant claqua soudain son classeur.
- Chose que tu dois apprendre : le lundi, je reçois le fascicule d’Armoiries Médiévales. Je me fous de ce que tu en penses, c’est ma vie et ça me regarde. Mais il y a deux points à respecter. Ne pas m’adresser la parole tant que je ne l’ai pas initié. Te pointer comme tout le monde en retard.
Arnaud ne sut quoi dire. La description faite par le garde-barrière n’était pas usurpée, elle corroborait celle de ses anciens collègues du bâtiment A.IV de la PJ. En quelques secondes, le profil de Mapa corroborait sa réputation. Méprisant et méprisable, il possédait des méthodes d’encadrement pour les moins personnelles.
Erwan Audigier, Mapa, tenait son surnom de sa phobie du contact tactile et, en même temps, de la main-mise qu’il exerçait sur ses troupes. L’homme était un maniaque perfectionniste dont le besoin de tout contrôler relevait de l’obsessionnel. Si Arnaud avait un tant soi peu cru à la morphopsychologie, il aurait deviné dans la rigueur de ses traits que Mapa était un homme de réflexion, pointilliste jusqu’au bout et endurant.
- J’ai eu connaissance de ton parcours. Carrière sans faute, rapport élogieux et surtout coup d’éclat dans les Stups. Pendant deux jours, on s’est tapé vos tronches à la télé. Un bon moyen de cautionner la campagne anti-drogue lancée avec les fêtes de fin d’année. Bref, ton arrivée aurait été idyllique… si je t’avais choisi.
- Je saurai me montrer à la hauteur, se vendit Arnaud comme s’il répétait un entretien probatoire. Polyvalent, j’ai fait mes preuves, en unité comme en filature. La section prospective et logistique d’armement m’accueillait.
- Epargne-moi ton bla-bla, tu es parmi nous maintenant. Que je sois pour ou contre importe peu. Je veux que tu sois efficace. J’attends de toi des résultats. Des pourcentages, des statistiques, tout ce que tu voudras tant que tu obéis à ces putains de chiffres !
Les prises de parole de Mapa, Arnaud allait l’apprendre, étaient particulières. Elles oscillaient entre rigueur et impertinence. Il semblait se parer d’un rang qu’il ne parvenait pas à assumer. Le temps lui donnerait raison. Mapa saisit une tasse aux motifs infantiles puis la remplit d’eau. D’un geste sec, il extirpa une nouvelle infusion.
- Pendant ton incorporation, je vais te suivre avec l’équipe de jour. Une pure formalité administrative. Il faut que tu sois efficace rapidement, je te donne jusqu’au prochain roulement pour être opérationnel. Ta réussite passée, si exceptionnelle, s’accommodera de nous us et coutumes. Sous-rang de l’élite parisienne, nous, provinciaux, sommes tellement fonctionnaires…
- Il y a quatre ans, j’ai fait mes classes à ce même endroit lorsque j’étais en attente d’affectation. Il me semble vous avoir croisé dans les locaux de la police judiciaire lors d’un cours de droit pénal.
- Et alors ? Je sais mieux que toi d’où je viens, répondit Mapa qui ne fixait toujours pas son subalterne. Mon poste, mon ascension, je les ai méritées. J’en ai chié pour démontrer que j’étais capable. Depuis que je suis en place, nos résultats sont conformes aux attentes. Les critiques non fondées m’insupportent.
- Je n’émettais aucun sous-entendu.
- Ca ne te dérange pas que je t’appelle petit ?
- C’est un peu péjoratif…
- Je sais, on n’est pas là pour devenir potes.
Arnaud gardait son calme naturel. Il répondait à chaque objection comme il obéissait à un ordre. La légitimité en moins. Son piston, il le devait à des gens bien placés, mais pour l’assumer en fonction, il fallait montrer profil bas. Dans le privé, il avait une force de caractère sans pareille, il n’était pas question d’en faire la démonstration ici. Et encore moins dès les présentations.
Audigier sirota lentement son infusion. Il avait rangé le classeur dans une mallette et feuilletait à présent le journal. La satisfaction de l’élite, de connaître les informations bien avant la révélation publique, le gargarisait. Il survola les articles sans surprises, dicté par l’orgueil. Il claqua soudain la table pour y déposer un jeu de clefs :
- Casier 17, petit. Un téléphone et un ordinateur portables, tonfa et casque, le minimum pour le coordinateur des équipes de jour et de nuit. Tu trouveras le manuel, le code déontologique et toute la putain de paperasse sur l’étagère. Pour ton Sig Sauer, patiente jusqu’en fin de semaine. Il sera à retirer à l’armurerie avec ton nouvel insigne au sous-sol une fois gravé. En cas de besoin, je serais avec toi, je suis seul habilité au Taser X. Des questions ?
Arnaud secoua négativement la tête. Il allait en baver. Mapa daigna enfin le considérer. Son regard restait néanmoins fuyant.
- Tu te demandes certainement pourquoi je réagis de cette manière. C’est simple : je ne supporte pas les arrivistes. Les dents crochues, je sais les casser à la racine. Je suis le chef, je veux que tu te rentres ça dans le crâne.
- J’arrive, je dois m’adapter.
- Si tu te vois déjà un rang au-dessus, c’est grillé pour toi. Je le sentirai vite si tu veux me tirer dans les pattes et récupérer mon poste. Et là, je te torpillerai, massacrerai ta carrière. Que les choses soient claires entre nous.
- Je suis là pour obéir à vos ordres. Je ne suis rien de plus qu’un stagiaire.
- J’adore, tu ne parviens même pas à me tutoyer. Voilà ce que je veux entendre…
De l’index, Mapa tapota sur le dos de couverture du journal. Entre les prévisions météo et la rubrique people, les faits divers étaient résumés, sponsorisé par un matelas à ressorts dynamiques. Il s’étira, évitant de froisser sa chemise. Le soucis de l’impeccable était visiblement son fer de lance. Il nettoyait soigneusement le coin de table où la tasse avait été posée avant de se retourner.
L’obéissance du petit lui avait été vanté. Au travers des EPA, entretiens professionnels annuels, il avait démontré une pertinence et une adaptation exemplaires. A vrai dire, ses anciens supérieurs ne le tarissaient pas d’éloges quant à sa malléabilité et son travail. Une recrue parfaite s’il n’avait pas fait l’objet de favoritisme.
Mapa opta pour une élocution moins condescendante, ils parlaient boulot :
- Pour ton premier jour, on commence fort. Une entrée en la matière remarquable. Un crime frais, un cadavre encore chaud.
- La BAC s’intéresse aux petits homicides ?
- Ce cas est particulier, petit. Tu t'en rendras vite compte.
18:00 Publié dans L'ange et la bête - ROMAN | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note









Commentaires
Euh, j'avais envié le sort d'Arnaud dans un précédent commentaire. En lisant la somptueuse amabilité de son supérieur, je vais peut-être revoir à deux fois mon désir de demander ma mutation à Clermont ! ;-)
Ecrit par : koryfee | 26 juin 2007
Quand on est pistonné, il faut assumer les conséquences sur le terrain. C'est clair que Mapa va lui en faire bouffer (Mapa est d'ailleurs mon personnage préféré dans le roman, je l'affectionne par ses névroses latentes, sa condescendance et son machisme).
Que lis-je ? Qu'ouie-je ? Tu ne veux pas aller à Clermont ? Même pas pour Kiki ? Rien que le personnage vaut le déplacement, après il y a aussi le décor, la montagne et les fromages... retour sur les stéréotypes :)
Tiens faudra que je raconte un jour comment on s'est rentré avec Kiki, c'était cocasse.
Ecrit par : DCANCY | 26 juin 2007
Ah, Kiki ! Un être d'exception. Pour elle, non seulement j'irais à Clermont affronter Mapa avec mes petits bras musclés, mais j'irais au bout du monde , koryfidèle que je suis !
Elle fait partie de ces êtres, rares, qui redonnent foi en l'être humain.
Clermont, j'arriveeeeeeeeeeeeeeeee !!!!!
:)))
Ecrit par : koryfee | 26 juin 2007
Tu pourras botter les fesses à Mapa de ma part, ne prends surtout pas de gants :) Méfie-toi qu'il ne soit pas aux douanes, il est sournois comme une vipère. Et retour illico-presto à la gare de Lyon ! On lui la fait pas.
Kiki dégage effectivement quelque chose de frais, vivant et terriblement humain. J'aime sa façon de se livrer à demi-mots dans ses ecrits et, malgré ce qu'elle garde de secret, trouve toujours à tirer vers la lumière. Et ce qui est rare a de la valeur.
Ecrit par : DCANCY | 27 juin 2007
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