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26 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 3.1
La Mégane banalisée prenait virage serré sur chicanes. Noyée dans les bois, la départementale s’étalait en une écharpe mitée sur des champignons de mousse. Le bassin de Thiers se blottissait derrière le rempart d’exploitations forestières, entre collines et vallons. A chaque déconvenue de la route, le râle du moteur exultait, les pneus crissaient.
Agrippé à l’arrière, Arnaud écoutait Mapa déblatérer sur les faxs reçus du matin. L’affaire qui le préoccupait concernait le cadavre d’une jeune femme, découverte quelques heures plus tôt. L’information avait été directement redirigée vers leur service. Les arbres courbés striaient la lumière naissante. Arnaud retint un bâillement derrière son poing.
- Romane Tixier, 26 ans, célibataire sans enfant. Elle était assistante dans une agence d’intérim. Quelques plaintes pour tapage nocturne, vie affective mouvementée. Chaque matin, une de ses amies venaient la chercher. C’est elle qui a donné l’alerte en voulant la sortir du lit. La police judiciaire est déjà sur les lieux, elle aura vite bouclé son affaire. Nous aurons le champ libre.
Soudain, en une centaine de mètres, la campagne s’ouvrait sur une zone industrielle. Comme une gangrène, la ville surgissait sous son jour le plus abject, les néons criards d’un vendeur de pain. Le contraste était frappant. Arnaud se raccrocha au dossier. La femme qui conduisait n’avait pas émis la moindre parole depuis leur départ. Mapa toussota puis reprit :
- La fille était surveillée depuis plusieurs mois, déjà interpellée pour détention de produits stupéfiants. Relâchée à plusieurs reprises par de bonnes grâces tolérantes sur le cannabis. Elle s’arrangeait toujours pour avoir la quantité minimale avec elle. Tu as dû l’apprendre durant tes cours aux Stups, le coin est devenu avec les années une des clefs de voûte des différents trafics. Au croisement des réseaux Est-Ouest et Sud-Nord des autoroutes françaises, perdu dans la campagne. Bref les environs représentent un lieu parfait. Cette fille dealait, recrutait ses clients sur le lieu même de son boulot. Elle était confrontée au public idéal : instable et précaire. Nous attendions avant de la coincer, nous voulions remonter en amont. On ne coupe pas une hydre à la tête.
- Quelqu’un a court-circuité votre tentative, répondit Arnaud qui ne comprenait toujours pas la raison de leur présence. Si la PJ est sur les lieux, autant les laisser boucler l’enquête.
- Nous allons profiter de l’enquête pour perquisitionner son appartement. Il faut saisir l’occasion, trouver des noms, des adresses, de la came. Des pistes plus sûres.
Mapa eut une expression machiavélique. Il réagissait en charognard, un vautour se jetant sur un cadavre pour s’en repaître. La voiture ne tarda pas à s’aventurer sur les hauteurs de la ville. La rue centrale, étroite, se ramifiait, ils se dirigèrent vers un faîte excentré. Le quartier populaire, ses immeubles écornés, ses jardins vides, était banni loin du centre historique. La quarantaine était manifeste, les devantures de magasin se raréfiaient, le bitume tendait à la prépondérance. Les rares badauds erraient en ombres filantes. La Mégane souffla une dernière fois en s’affalant à proximité d’un bâtiment.
- N’hésite pas à émettre tes opinions si quelque chose cloche, si un détail te choque, somma-t-il. Même si tu es stagiaire, ton expérience dans les Stups nous sera utile. Vous avez toujours une avance sur la Province, n’est-ce pas ?
La conductrice tira sur le frein à main, glissa une sacoche sur son épaule. Elle était plutôt musclée, la démarche chaloupée, presque élégante. Elle se tenait buste bombé pour les devancer jusqu’aux pieds de l’immeuble. Sa coupe, dressée au gel, hérissait des pointes blondes, signe d’une ancienne coloration. Elle ne portait aucun bijou, pas de boucles d’oreilles, à peine le bronzage autour d’une alliance fraîchement retirée. Maigre trace de féminité, son fond de teint s’étalait jusqu’au cou. Pas de chance, elle portait une chemise en V. Kathy Vieira.
Une mosaïque carrelée balayait le sas d’entrée. Les couleurs criardes rappelaient les élans d’urbanisation dont le quartier avait été victime au cours des années 60-70. La vague sociale « un toit pour tous » avait donné lieu à un entassement hâtif, un champ de tours censé remédier à la pauvreté. Au fil des décennies, avec le décrochement des classes et les clashs en résultant, la solution était devenue problèmes. Et ils ne cessaient de s’amplifier. Tandis que le peuple criait son désespoir, on ne retenait que la rage. La cité n’était pas qu’un ghetto, elle devenait responsable de sa situation.
Tandis que Mapa continuait de briefer son stagiaire, Kathy appela l’ascenseur. C’était négliger la claustrophobie de son supérieur. Il claqua des doigts pour lui indiquer les escaliers. Six étages ne pourraient pas être mauvais pour les jambes. Elle obtempéra sans mot dire, ostensiblement hermétique.
- Au cours de nos filatures, nous avons remarqué un flux plus constant les dimanches de vacances scolaires. Ses fournisseurs profitaient des mouvements pour se fondre dans la circulation et les clients pour venir pêcher du frais. Des voisins ont confirmé des aller et venus réguliers. Nous étions à deux doigts de les choper. On l’attendait cette semaine même pour une livraison conséquente.
- Elle était sur écoute ?
- De la came marocaine, transitant par un triangle Le Perthus, Perpignan, Montpellier. La route classique du canna. Jamais un contact provenant de la même cabine téléphonique. Une affaire presque banale sauf que la miss tentait de négocier entre différents réseaux. Au plus offrant. Ces putains de requins de commerciaux ne changent pas, ils veulent leur part du butin. Elle aurait pu nous permettre d’en démanteler plusieurs d’un coup.
Quand ils franchirent le seuil de l’étage, Arnaud comprit que le fournisseur ne serait pas au rendez-vous. Une foule de curieux s’entassait dans le couloir, la nouvelle s’était ébruitée avec l’arrivée des pompiers, puis des poulets. Le panel était bigarré, une voisine en djellaba pleurait tandis qu’un couple de portugais la réconfortait. Les enfants étaient tenus à l’écart de l’entrée enfoncée. Mapa brandit soudain sa carte. Il ne supportait visiblement pas la foule non plus.
- Si vous ne rentrez pas chez vous immédiatement, contrôle de papiers ! Allez ! On dégage illico !
Confondu dans une masse tantôt attristée, tantôt curieuse, un visage atypique attira l’attention d’Arnaud. Ses yeux d’un bleu cristallin, presque translucides, illuminaient comme deux lunes vierges et sauvages. Ils contrastaient avec sa peau ébène, son expression froide. L’individu s’enfuit avec les autres habitants.
Le nouveau finit par entrer. Une odeur rance, de viande fumée, le saisit. Il enfila des gants en latex puis s’agenouilla pour inspecter la poignée de porte béante. Mapa s’arrêta dans le couloir pour revenir sur ses pas. Il lui tapota l’épaule, presque dédaigneux :
- J’attendais davantage de pertinence, petit. Si on relevait les empreintes, on se retrouverait avec tous les individus fichés des environs. Le quartier en est rempli. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
- Je vérifiais juste si elle était verrouillée de l’intérieur. Les secours l’ont enfoncée. Les clefs étaient-elles sur la serrure ?
- On retrouvera les doubles dans une benne d’ici quelques temps. Les précautions prises par le tueur, on s’en fout. Suis et observe avant de la jouer perso.
Des flashs crépitaient au fond du couloir. Kathy avait dégainé son appareil photo numérique et canardait. Un officier en civil croisa leur chemin, il les salua puis se moucha. L’odeur lui piquait les sinus, il tenta de s’en dégager dans un soufflement stérile.
- J’en ai vu des cadavres mais là, je ne sais pas quoi penser. L’explication est évidente mais elle défie la logique. Il nous faut l’avis d’un légiste. L’examen dentaire nous confirmera l’identité mais le grain de sa peau, typique des rousses, ne nous laisse pas le moindre doute.
Mapa se déchargea rapidement des politesses puis poussa l’officier. Il voulait constater par lui-même. Il porta soudain la main à son visage.
Accroupi devant le canapé, un homme en costume trois-pièces grattait un squelette carbonisé. Les restes de Romane Tixier étaient incrustés dans le tissu, auréolés d’une nappe de suie. Son crâne était réduit à la dimension d’une balle de tennis, quelques fragments de la colonne vertébrale avaient résistés. La posture assise, devant la télévision, paraissait invraisemblable. Le détail n’était qu’une bizarrerie de plus sur le cas. Effectivement, Arnaud commençait sur les starting-blocks son incorporation.
18:00 Publié dans L'ange et la bête - ROMAN | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note









Commentaires
Encore un chapître que j'ai dévoré ! Il y a du rythme, un style parfaitement maîtrisé, un suspens entretenu : on s'engouffre dans le sillage de Mapa et d'Arnaud, avides d'en savoir davantage nous aussi.
De fait, Arnaud commence sur les chapeaux de roues ! Ciel, rassure-moi, la vie à Clermont n'est pas celle de tous les dangers ?
Félicitations à toi, en tout cas. Je suis d'ores et déjà Koryfan et vais de quelques clics poursuivre l'enquête au chapitre suivant !
Ecrit par : Koryfée | 28 juin 2007
Effectivement, j'ai voulu du rythme, chose que l'on m'a reproché sur mes romans précédents (l'ange et la bete est le 4eme). De ce côté-là, tu n'es pas au bout de tes surprises, des rebondissements, il va y en avoir.
La fin est d'ailleurs un point important dans ce que j'écris. On peut même dire que c'est de là que je pars ! J'essaie au maximum de ne rien laisser apparaître avant.
Clermont et l'Auvergne sont des terres mystérieuses, les legendes affluent et je m'en inspiraient peut etre pour mes autres romans. La ville et la campagne, que rever de mieux au même endroit !
Koryfan, tu es la bienvenue et je m'incline docilement devant tant de compliments.
Mais bon, c'est pas tout ça, mais quand est-ce que tu penses mettre tes oeuvres graphiques sur ton site ? Ton illustration de la danseuse sur le site de Kiki m'a donné envie d'en voir d'autres ! Montre l'étendue de ton talent !
Ecrit par : DCANCY | 28 juin 2007
Ciel, mes "oeuvres" ? !!! Voilà un terme usurpé mais flatteur. Je rougis au moins autant que la sanguine ou l'orange de Kiki.
Le scribouillage que Kiki m'a fait l'honneur de publier pour illustrer sa note est le seul à peu près correct. Je ne dessine quasiment plus à Panam et me contente d'écrire (en plus du travail , des transports et tout et tout). J'ai besoin de calme, d'espace pour dessiner, élements absents ici. Cette jeune femme fut une des exceptions panamiennes. En tout cas, merci pour tes encouragements !
Ecrit par : Koryfée | 28 juin 2007
Modestie ou manque de confiance en toi ? Tu as vu les commentaires élogieux sur ce "scribouillage" ?
J'aime beaucoup ce mélange d'esquisse - d'inachevé, comme un manque - et de couleurs vives. Ca claque, ça fout une bonne baffe !
Vivement que tu retournes en Bretagne pour t'y replonger. Ou reste à Paname pour exprimer ton côté "sombre" manifesté dans la ballerine !
Ecrit par : DCANCY | 29 juin 2007
Koryfée-carlate... Ben vi, tous ces compliments...
:)))
Ecrit par : Koryfée | 29 juin 2007
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