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28 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 4.1
Le dossier glissa de ses aisselles, puis s’étala sur le trottoir. Elle ragea. Avec les paquets qu’elle transportait, elle aurait dû s’y attendre. Quelle idée de passer prendre un pack de soda allégé alors qu’elle rentrait du standard déjà encombrée de l’ordinateur portable et son sac à main… Claire Desayes se hâta de ramasser les feuilles qui commençaient à virevolter avec le vent. Une voiture klaxonna alors, le passager siffla puis déversa un flot d’insanités, dans le fond, élogieuses.
Claire ne prit pas la peine de se retourner. Un bras d’honneur, appuyé, fut sa meilleure repartie. Les compliments prirent la forme d’insultes, jusqu’au passage du feu vert. Elle avait déjà emprunté une ruelle adjacente.
En centre-ville, ce genre d’altercation était monnaie courante. Elle n’y prêtait plus attention. Jeune femme non pas exceptionnelle – elle était petite, la silhouette plutôt en formes – elle possédait une chance que les années ne sauraient lui ôter. Le charme. Brune aux cheveux longs, son visage fin, orné d’un regard vert sibyllin, captait l’attention. Semblable aux grands espaces, sa profondeur attirait, enivrait et aspirait tout autour de lui.
Ni discrète ni tape-à l’œil, juste passe-partout, Claire avait appris à dompter ce don de la nature. A vrai dire, il n’était pas inné. Faute d’une silhouette de James Bond girl, elle avait dû faire valoir d’autres atouts et les avait entretenus. Ses moues, terriblement désinvoltes, jouaient l’ingénue ; ses sourires en coin dénonçaient la beauté sauvage. Elle aimait à se cacher derrière une mèche rebelle. Tantôt feu, tantôt glace, ses airs troublaient puis intriguaient.
Le ventre plein de la boîte aux lettres l’accueillit. Sous un amas de publicités, deux lettres se battaient. Relevés bancaires, avis d’imposition, son salaire n’était pas tombé qu’on lui rappelait la sortie. Elle souffla en pénétrant dans le hall.
Le concierge, un brin maniaque, s’était entiché d’une nouvelle pancarte préventive. Homme couard, il dénonçait sans nommer, rappelait à l’ordre des commodités sommes toutes pondérables. La tolérance n’était pas une vertu citadine. Il ouvrit soudain la porte des locaux de nettoyage. L’homme, dont elle ne retenait jamais le nom, était tout en gestuel. La quarantaine résolue, il vivait corps et âme pour son métier. La monotonie de sa vie privée trouvait là un parfait défouloir.
- Après les chaussures qui traînent, les sacs poubelles sur le palier, lança-t-il soudain en croyant surprendre les coupables. Ces jeunes n’ont donc aucun respect !
- Bonjour à vous aussi…
- Ca dégouline, ça pue, ça tâche mais ça ils s’en moquent ! Je crois même que c’est pour narguer. Dans le bail, il est pourtant signalé qu’il ne faut pas encombrer les lieux communs.
- Comme les bacs à fleurs accrochées aux fenêtres sous le patio inoccupé.
- A croire que vous les défendez, Mademoiselle Desayes, s’indigna-t-il. Ne venez pas vous plaindre quand l’anarchie vous envahira !
Le sourire toujours figé, Claire appela l’ascenseur. Derrière les parfums javellisés de pommier, l’air empestait le chien mouillé, le Yorkshire de la propriétaire du troisième.
- Aucune chance, Monsieur. La dictature est déjà établie.
L’habitude de la pause déjeuner commençait par quelques caresses à Kirby, une chatte noire, bonne pâte, qui ne manquait pas de l’accueillir sur le meuble d’angle. L’animal n’était satisfait qu’après s’être vautrée sur les épaules de sa maîtresse. Se délaissant de ses charges dès l’entrée, Claire s’enferma aussitôt dans le bureau. Kirby ronronnait à s’en écorcher la gorge.
Plutôt mélancolique ces temps-ci, la jeune femme passait en boucle une compilation de musique irlandaise. Cette joie débridée, ces violons lancinants la ramenaient dans le passé. Si les ballades sirupeuses dramatisaient ses soirées enneigées, avec l’arrivée du printemps, elle ressentait le besoin de se retrouver dans un passé anobli.
Son exil dans le comté de Dublin resurgissait alors. Six mois de rencontres, de pub et de vie débridée. Six mois de débandade, d’alcool et d’interdits. Six mois pour tenter d’oublier un parcours loupé sur toute la ligne. Elle s’assit alors puis alluma l’écran d’ordinateur. La machine tournait en continu, histoire de télécharger ces documentaires de société dont elle se délectait et quelques films qui lui économiseraient des places de cinéma.
Le jour même de l’annonce des résultats – maîtrise de lettres mention raté – Claire répondait à une offre d’emploi brancardée dans le restaurant universitaire. Une semaine plus tard, elle faisait ses bagages. Employée sur une plate-forme téléphonique internationale n’était pas le job qu’elle attendait aux termes de cinq années d’études. Dans l’instant, elle avait ressenti la nécessité de tout quitter, de tourner la page pour entamer un chapitre neuf. Comme pour dompter un échec incontrôlable. Son ami, ses amis, en avaient fait les frais. Les nouvelles resteraient lettres mortes, son entêtement dans le mutisme aurait découragé même les plus téméraires. Quand la lassitude la surprit, elle agit, égale à elle-même. Le retour n’allait pas être merveilleux non plus.
Kirby, dont les oreilles, sur le qui-vive, étaient orientées vers la pièce à-côté, finit par s’enfuir. L’animal était maladroit, une de ses griffes peina à s’extraire du tee-shirt. Claire éplucha les différents mails qu’elle avait reçus. Elle alluma la lampe halogène et avala une gorgée de soda. Le plancher craqua une nouvelle fois dans le salon.
Mi-temps au standard de la caserne des pompiers, Claire s’était accommodée de la routine. Les appels ne la débordaient pas, l’ambiance était plutôt légère. Entre deux saisies informatiques, la presse quotidienne remplissait ses heures d’attente. Une idée fit son petit bonhomme de chemin. Ses connaissances littéraires, pourtant destinées à l’enseignement, pouvaient trouver là une voie d’accomplissement. A défaut d’une voie noble, tant promise pour l’élite universitaire, elle se contenterait d’un rôle de seconde zone. Les espoirs, mêmes résignés, gardaient une flamme.
18:00 Publié dans L'ange et la bête - ROMAN | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note









Commentaires
J'aime beaucoup la vie qui se dégage de tes écrits. Oui, ils sont terriblement vivants. Je crois que si je ne devais garder qu'un qualificatif, ce fût celui-là. Les situations, les comportements, les répliques, tout sonne tellement juste ! Je croyais entendre mon concierge en te lisant, entendait le Yorkshire de la voisine du 3ème (qui aboie à chaque bruit d'ascenseur...). Quant à Claire, elle me rappelle quelqu'un dont nous tairons l'identité, qui a fait un bac +5 en maths appliquées à l'éco, pour... rien (sinon faire plaisir à papa), mais qui saisit les occasions à sa portée pour se nourrir intellectuellement grâce à l'écriture et à la lecture;-)
Oui, les espoirs, même résignés, gardent une flamme !
Ecrit par : Koryfée | 28 juin 2007
La vie, quel beau compliment pour résumer l'ange et la bête !
Je m'attache à créer des personnages crédibles ce qui, vu la situation des combustions spontanées, est nécessaire. Je pense surtout à un livre de Fred Vargas dont les dialogues, pompeux au possible, ne visaient qu'à mettre l'auteure en avant. Mais ça, c'est un autre sujet.
Si seulement les éditeurs pouvaient t'écouter Koryféé ! T'es engagée comme agent :)
Ecrit par : DCANCY | 29 juin 2007
Entièrement d'accord avec toi : il faut que l'auteur se mette au service de l'oeuvre et non l'inverse.
Quant à être ton attachée de presse empressée, je signe de suite !
Editeurs, si vous m'entendez, il y a une relève de haute plume pour vous à Clermont !
Signé : koryfée-sa-michel-drucker
Ecrit par : Koryfée | 29 juin 2007
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