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29 juin 2007

L'ange et la bête - Chapitre 4.2

 

A force de persuasion, et de relations, une vacation de pigiste lui fut attribuée. En première place pour les faits divers, elle rédigeait les articles à la source. La nuit était propice au sordide, il trouvait dans l’obscur un défouloir propice à l’inconscient. Les rapports des pompiers, l’interview parfaite, arrivaient chauds de l’intervention, avec moult détails dont le lecteur moyen s’abreuvait avec délectation. Le reste de la journée lui servait à finaliser ses articles. Mais elle n’entendait pas se satisfaire de si peu, de ces incidents aussi constructifs qu’un souffle blasé. Elle se voyait aller loin, très loin.

Une septuagénaire retrouvée trois semaines après son décès ? Elle en tirait une romance larmoyante bien que succincte. Un groupe de jeunes arrêtés suite à un contrôle d’alcoolémie ? Leur péripétie devenait moralisatrice, ponctuée d’un humour satirique. Les cas se succédaient, affligeants de banalité, Claire relevait le défi de l’originalité. Ses qualités d’écriture étaient à chaque fois démontrées, elle prenait un malin plaisir à repousser ses limites. Pourtant les choses restaient en l’état.

On ne lui confiait guère d’autres événements, si ce n’était des couvertures exceptionnelles comme l’élection de la reine du sucre et le concours de belote de l’amical des retraités. Le journalisme était une affaire d’élite, un microcosme sacralisée par un cursus formaté. A moins d’une opportunité inattendue, son envol professionnel continuerait son statu-quo. L’échec lui collait à la peau et elle ne parvenait pas à s’en défaire.

Une ombre s’effila sur les murs de l’entrée. Elle s’avançait, pesée et silencieuse dans le dos de Claire. Les violons s’entremêlaient aux percussions des bodhrans. Ses doigts marquaient la mesure. La page d’un site d’informations en direct fut lancée. Un énième débat sur les OGM, puis les rebondissements d’une affaire de pédophilie, elle bifurqua rapidement sur l’actualité internationale.

A l’autre bout de l’échelle, balayant les miettes des faits divers, Claire ne fantasmait pourtant pas de couvrir les événements mondiaux ou de commenter les actions politiques. Très peu merci, elle n’en avait ni les qualités ni l’envie. Ce dont elle rêvait, c’était d’une autre manière d’aborder l’information. Rester sur les sentiers battus et pour les ratisser en profondeur.

Les reportages sur des sujets d’actualité, ou de saison, tenaient de la mode. Sitôt couverts, sitôt oubliés. Leur raison d’être tenait de l’enrobage, un peu de crème sur un gâteau déjà préfabriqué par deux ou trois agences d’informations. Tant d’injustices quotidiennes étaient passées sous silence. Cette société où elle évoluait, sous un étendard d’équité, n’était qu’une course vers l’avant, se répugnant des rebus. Suivre ou crever, combien de mises sur le carreau pour un symbole de réussite ? L’envers de la médaille l’attirait. Il était à la société ce que la populace était à la bourgeoisie: un faire-valoir.

Tandis que Claire tambourinait sur ses cuisses, la silhouette s’avançait lentement. Sa main glissait sur une planche de l’étagère. L’homme, mal rasé, le tee-shirt tombant à mi-cuisse, la toisa, inspecta ses doigts. Puis tapa sèchement du pied.

- En plus de négliger la poussière, tu penses que le repas va cuire tout seul ?

Claire sursauta  et se toucha la poitrine. Son cœur battait la chamade.

- Qu’est-ce que tu fais là, s’exclama-t-elle. Tu m’as fait une de ces peurs !

- Quoique tu en dises, on habite ensemble, soupira-t-il en la poussant pour vérifier ses téléchargements. Même si parfois, j’ai plus l’impression qu’on est colocataires.

- Excuse-moi, je croyais que tu bossais aujourd’hui.

- T’es de la police ?

Jipé, ou M. Jean-Pierre Sigaud pour les pigeons débauchés par le commercial, n’était pas quelqu’un de mauvais. Bon vivant, à leur rencontre, il redoublait de bonnes manières, de petites attentions, de tendresse et, surtout, était apparu aux yeux des beau-parents comme un gendre non pas parfait mais convenable. Propre sur lui, il avait su ensorceler sa mère de ses politesses et ses attentions : «  Il a le regard pétillant. ». Afin de trouver la perle, Claire avait ouvert un bon nombre d’huîtres.

Dans le fond, les années avaient juste inhibé ses qualités fondamentales. Ou lissé les apparences, pensait-elle parfois. Rustre sous ses airs de mâle dominant, égoïste quand il n’avait rien à demander, et surtout indépendant dont la moindre justification résonnait en insulte à son ego, l’homme avait à présent toutes les qualités du mauvais model. Claire n’avait pas à se plaindre, ni alcoolique, ni violent, Jipé se montrait juste dédaigneux. Encore une évidence qui la confortait dans son fatalisme.

Fraîchement réveillé, comme entendu de mauvais poil, Jipé reprit sa place de seigneur au bureau et la rappela à ses obligations. Elle décacheta alors le courrier de la banque en s’effaçant vers la cuisine. Puis revint sur ses pas. L’hésitation marquait le doute. Accoudée au meuble à chaussures, Claire se racla la gorge. Le mâle n’appréciait que peu être dérangé.

- Un café serré, avec un zeste de crème, dit-il soudain. Histoire de bien commencer. Cette saloperie de chat n’a pas arrêté de me faire chier.

- Comme tu voudras, acquiesça-t-elle. Je… enfin, le décompte bancaire est arrivé. Tu n’as pas eu de commissions ce mois-ci ? Tu avais pourtant deux acheteurs potentiels.

- Acheter une maison, c’est beaucoup de tergiversations. De vains négoces et de la concurrence. Ils se sont désistés à la dernière minute, qu’est-ce que je peux faire ? Pas de contrat, pas de pourcentages.

Elle déglutit. Comme si deux mi-temps pouvaient subvenir à un couple... La dernière vente remontait à mi-mars. Deux mille euros claqués dans des beuveries entre copains, un autoradio dernier cri et un caddie à moitié plein au hard-discount. Il daigna enfin se retourner. L’envie de pisser l’oppressait.

- Pas la peine de faire tes yeux de biche, ça finira par tomber.

- Je sais… le métier ne rapporte pas de suite.

- Normalement, je signe un compromis la fin du mois. Une personne influente à la mairie. Si je négocie bien, la division industrie de la boîte pourrait décrocher une offre publique : le terrain et un bâtiment sportifs. Là, ma belle, c’est jackpot sur les commissions !

Dans la poche de son jean, le téléphone vibra, silencieux. Claire ne préféra pas décrocher.

- Et en attendant ?

- Tu m’as appuyé quand j’ai postulé, tu savais que c’était quitte ou double. Sur ma prime de licenciement, il reste amplement de quoi mettre du beurre dans les épinards. La saison estivale approche, peut-être qu’ils te confiront d’autres rubriques à rédiger. Tu ne vas pas être cantonner au « nuit et jour » toute ta vie.

- Deux ans que j’espère, soupira-t-elle. Seule une succession de crise cardiaque à la rédaction peut me propulser en orbite ou à défaut un scoop. L’étiquette « chiens écrasés » reste dure à décoller…

- T’inquiète pas, je crois en tes capacités, tu les démontres chaque fois davantage. Je serai toujours là pour t’aider à les mettre en valeur.

Vague signe d’affection, Jipé l’embrassa sur la nuque en la tenant par les hanches. Il restait toujours plus ou moins tendre. Puis il s’enferma dans les toilettes.

- Finalement sans crème, ça me détraque l’estomac, hurla-t-il pour être certain de se faire entendre. Je suis en prospection cet après-midi, je dois me tenir.

Accompagnée de Kirby, Claire retrouva le chemin de la cuisine, ramassant au passage les affaires qui traînaient. L’appartement empestait le renfermé, elle ouvrit la fenêtre, les volets. De l’autre côté de la cour, comme un reflet symétrique, leur appartement se dessinait sur celui d’une vieille femme. L’image lui nouait la gorge.

Claire n’avait jamais su son nom, elles ne s’étaient jamais croisées. Les jambes recouvertes d’un plaid, la vieille femme finissait un plateau-repas. Une collection de livres pour compagnie, la radio pour présence, le quotidien s’étalait dans la misère d’une solitude tenace. La pénombre dans laquelle elle évoluait endeuillait son mal, la stigmatisait. Aujourd’hui n’était pas particulier, il en avait été toujours ici. Pas d’enfants pour lui rendre visite, aucun repas d’ami, juste le destin d’un être voué à l’abandon. « On naît seul, on meurt seul. », pensa Claire en fermant les rideaux.

Cette projection l’angoissait, la renvoyait à ses propres choix.

Si l’insensibilité relevait d’une maîtrise de soi quasi monstrueuse, l’excès d’émotions était un océan à endiguer. Ces remparts étaient voués à une interminable consolidation. La moindre faille pouvait tout anéantir. Pourquoi alors céder alors à la contradiction, scruter par-delà les murailles ? Parce que l’être humain n’était sensible qu’aux choses desquelles il se sentait proche. Parce qu’il était nombriliste. Et cette projection qui lui était renvoyée chaque jour obsédait Claire. Elle lui rappelait ses doutes, ses peurs. La crainte de ce qui pourrait devenir et la satisfaction de ce qui était.

Son téléphone vibra alors pour lui rappeler l’appel manqué. C’était le numéro de la caserne.

Elle écouta le message du répondeur.

 

 

 

 

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