30 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 5.1
L’été approchant, tout bar se devait de posséder une terrasse. L’idée, bien que lucrative, tenait de l’évidence, le passage obligé pour retenir, entretenir le client, quand elle ne s’affichait pas en obligation. La rangée d’arbustes parjurait autant que le rouleau de lattes tressées sonnait l’improvisation. Que dire de ces chaises et ces tables imitant le mobilier de bar des années 50 mais qui sonnaient creux le contreplaqué… Pour clôturer le tableau, une artère de la ville crachait un flot continu de véhicules, à quelques mètres seulement. Claire avait l’impression de ne faire qu’un avec cette excroissance urbaine.
Elle vérifia une nouvelle fois à sa montre puis tritura sa paille. John-Jacques était en retard. Ce gamin de réserviste ne changerait jamais. Les allers et venus à l’Hôtel-Dieu s’ébauchèrent comme autant de destinées qu’elle imaginait. Là, de l’autre côté de la rue, les acteurs de ses articles poursuivaient leur existence.
Le message laissé avait aiguisé sa curiosité. L’intervention du matin tenait, à l’évidence, du sensationnel. « Attends-moi comme d’habitude à quatre heures. J’ai l’occasion que tu n’aurais jamais espérée. » Par le passé, le garçon lui avait débusqué des affaires. Le suicide d’un membre du conseil régional, la découverte d’un atelier clandestin. Deux opportunités qui lui avaient échappée pour tomber sous la plume de confirmés. Cette fois, elle ne laisserait pas l’affaire échouer sur le bureau de quelqu’un d’autre.
Quand un deux-roues se profila, Claire reconnut les bandes réfléchissantes du pantalon kermel des sapeurs-pompiers. Ne tablant pas sur la discrétion, John-J se plaisait dans le tape à l’œil, croyant dur comme fer que le fantasme de l’uniforme était universel. Plutôt beau garçon, il jouait son va-tout sur l’apparence, seule chose qui avait évolué chez lui. A dix-neuf ans, il était directement passé de l’immaturité adolescente à l’arrogance de son nouveau statut.
- J’aurais dû anticiper ton retard, lâcha-t-elle en posant son calepin pour interpeller la serveuse.
- L’essentiel, c’est que je sois là. Tu as vu cette chaleur, je suis encore trempé de sueur. Si le temps ne vire pas à la pluie, c’est restriction d’eau dès le mois de juin.
- Viens-en aux faits. Qu’est-ce que vous avez découvert ce matin ?
- Une fille retrouvée morte, brûlée, chez elle. Le premier barbecue de la saison, un poil trop de cuisson et un assaisonnement au parfum bon marché.
Le garçon commanda une bière au vol, non sans lorgner sur le décolleté de la serveuse. Il avait l’air d’un benêt découvrant la différence homme-femme.
- Monsieur s’y connaît en barbaque, reprit Claire en commençant à écrire. Les incendies sont courant pourtant, à moins que ce soit un meurtre.
- Ni l’un ni l’autre. Son appartement est comme neuf. Le feu ne s’est pas propagé. Chose étrange, il n’y a pas de cause apparente. Elle semble être la source du feu, s’être spontanément embrasée.
- Continue, tu m’intéresses…
- Je me suis renseigné sur la question, continua le réserviste fier de l’ascendance qu’il créait. Un collègue m’a parlé d’un fait similaire, dans un petit bourg lorrain, le cas d’Uruffe et de Mme Kazmirczak. C’était en mai 1977. Elle habitait dans le logement de fonction de son fils, instituteur. Ce soir-là, il était de sortie. Vers trois heures du matin, la voisine de palier se réveille en sursaut. Son lit baigne dans une mer de fumée. Aussitôt debout, elle s’aperçoit que le foyer provient de sous la porte de la vieille femme. Des petites flammes sont en train de dévorer le paillasson. Elle appelle aussitôt les pompiers mais il est déjà trop tard. Son corps gît carbonisé sur le plancher, contre la porte d’entrée. Les jambes, le bassin et le bras droit sont propres, intacts alors que le reste n’est que cendres… Hallucinant ?
- Quelles conclusions en ont été tirées ?
- Une enquête a été ouverte. Les hypothèses les plus plausibles ont été reprises : explosion d’une bombe aérosol ou d’un gaz, crime, foudre… En fin de compte, l’expertise admet la possibilité d’une combustion humaine spontanée. Le parquet de Nancy prononcera une ordonnance de non-lieu.
- Je n’ai jamais entendu de tels cas, confirma-t-elle. Qui était la femme de ce matin ? C’est une première dans la région ?
Claire sous-entendait : « Ca risque de faire grand bruit ? » Du paranormal, la peur, l’horreur, autant de thèmes qui méritaient un article conséquent, capable de marquer les esprits. Le vocabulaire du réserviste paraissait anobli par des connaissances professionnelles.
- Bien entendu ! Depuis plusieurs décennies, aucun cas vérifié n’a été répertorié. Ce qu’on a découvert est pire. Si Mme Kazmirczak avait tenté de s’enfuir alors que des flammes la dévoraient, cette fille s’est laissée carboniser. Elle est restée immobile, vautrée devant le film du dimanche soir !
- Consumée par les habitudes, murmura Claire comprenant soudain qu’elle parlait à haute voix. Peut-être était-elle morte avant la crémation ?
- Ce n’est pas à écarter mais comment expliquer que le corps se soit consumé à une telle rapidité. La porte était verrouillée de l’intérieur, aucune trace d’effraction.
- Quels ont été les dégâts ? L’origine du foyer, pas de causes déterminées, je suppute ?
- J’aime quand tu supputes, reprit John-J aussi désintéressé que pouvait l’être un loup affamé. Pour être réduit en cendres, un corps humain nécessite une longue crémation. La chaleur doit osciller entre 1800 et 2500 degrés. D’ordinaire, un tissu ou une matière oxydante, comme le vernis utilisé pour protéger les revêtements de bois, et une atmosphère humide suffisent. Le feu est alors le résultat d’une action et d’une instabilité biologiques.
A grand renfort de gestuelle, le gamin expliqua le BA.B.A. des règles de sécurité. La maigre formation qu’avait nécessitée son poste trouvait une voie d’accomplissement. Il se frottait le menton, stéréotype galvaudé de la sagesse. John-J était touchant de maladresse.
La recette d’un incendie relevait de la simplicité. Un linge, imbibé d’huile d’origine végétale, qui traînait et la chaleur s’accumulait. Le tout macérait à une température estivale et le temps laissait le mal s’étendre. D’autres conditions favorables existaient, il suffisait de jeter le chiffon dans une poubelle remplie de papiers. Ou pire, sous la loupe d’une fenêtre ensoleillée, près d’un revêtement ou de toute autre matière inflammable et le tour était joué. Des précautions étaient souhaitables, aérer ou laver à l’eau, un récipient métallique. Plusieurs années de négligence pouvaient être à l’origine de l’accident.
- Des conditions peuvent coïncider, la présence d’électricité statique ou le seuil du point éclair, la température minimum pour engendrer une propagation de la combustion en l’absence de flamme pilote.
- Quel brillant cours de sécurité, l’interrompit Claire impatiente. Les conditions sont drastiques mais le feu s’est uniquement focalisé sur la victime, n’est-ce pas ?
John-J haussa les épaules. Aucune explication physique ne tenait debout. Il continua en frottant l’anse de sa bière. Le mouvement était éloquent d’onanisme, ses yeux commençaient à crépiter :
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29 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 4.2
A force de persuasion, et de relations, une vacation de pigiste lui fut attribuée. En première place pour les faits divers, elle rédigeait les articles à la source. La nuit était propice au sordide, il trouvait dans l’obscur un défouloir propice à l’inconscient. Les rapports des pompiers, l’interview parfaite, arrivaient chauds de l’intervention, avec moult détails dont le lecteur moyen s’abreuvait avec délectation. Le reste de la journée lui servait à finaliser ses articles. Mais elle n’entendait pas se satisfaire de si peu, de ces incidents aussi constructifs qu’un souffle blasé. Elle se voyait aller loin, très loin.
Une septuagénaire retrouvée trois semaines après son décès ? Elle en tirait une romance larmoyante bien que succincte. Un groupe de jeunes arrêtés suite à un contrôle d’alcoolémie ? Leur péripétie devenait moralisatrice, ponctuée d’un humour satirique. Les cas se succédaient, affligeants de banalité, Claire relevait le défi de l’originalité. Ses qualités d’écriture étaient à chaque fois démontrées, elle prenait un malin plaisir à repousser ses limites. Pourtant les choses restaient en l’état.
On ne lui confiait guère d’autres événements, si ce n’était des couvertures exceptionnelles comme l’élection de la reine du sucre et le concours de belote de l’amical des retraités. Le journalisme était une affaire d’élite, un microcosme sacralisée par un cursus formaté. A moins d’une opportunité inattendue, son envol professionnel continuerait son statu-quo. L’échec lui collait à la peau et elle ne parvenait pas à s’en défaire.
Une ombre s’effila sur les murs de l’entrée. Elle s’avançait, pesée et silencieuse dans le dos de Claire. Les violons s’entremêlaient aux percussions des bodhrans. Ses doigts marquaient la mesure. La page d’un site d’informations en direct fut lancée. Un énième débat sur les OGM, puis les rebondissements d’une affaire de pédophilie, elle bifurqua rapidement sur l’actualité internationale.
A l’autre bout de l’échelle, balayant les miettes des faits divers, Claire ne fantasmait pourtant pas de couvrir les événements mondiaux ou de commenter les actions politiques. Très peu merci, elle n’en avait ni les qualités ni l’envie. Ce dont elle rêvait, c’était d’une autre manière d’aborder l’information. Rester sur les sentiers battus et pour les ratisser en profondeur.
Les reportages sur des sujets d’actualité, ou de saison, tenaient de la mode. Sitôt couverts, sitôt oubliés. Leur raison d’être tenait de l’enrobage, un peu de crème sur un gâteau déjà préfabriqué par deux ou trois agences d’informations. Tant d’injustices quotidiennes étaient passées sous silence. Cette société où elle évoluait, sous un étendard d’équité, n’était qu’une course vers l’avant, se répugnant des rebus. Suivre ou crever, combien de mises sur le carreau pour un symbole de réussite ? L’envers de la médaille l’attirait. Il était à la société ce que la populace était à la bourgeoisie: un faire-valoir.
Tandis que Claire tambourinait sur ses cuisses, la silhouette s’avançait lentement. Sa main glissait sur une planche de l’étagère. L’homme, mal rasé, le tee-shirt tombant à mi-cuisse, la toisa, inspecta ses doigts. Puis tapa sèchement du pied.
- En plus de négliger la poussière, tu penses que le repas va cuire tout seul ?
Claire sursauta et se toucha la poitrine. Son cœur battait la chamade.
- Qu’est-ce que tu fais là, s’exclama-t-elle. Tu m’as fait une de ces peurs !
- Quoique tu en dises, on habite ensemble, soupira-t-il en la poussant pour vérifier ses téléchargements. Même si parfois, j’ai plus l’impression qu’on est colocataires.
- Excuse-moi, je croyais que tu bossais aujourd’hui.
- T’es de la police ?
Jipé, ou M. Jean-Pierre Sigaud pour les pigeons débauchés par le commercial, n’était pas quelqu’un de mauvais. Bon vivant, à leur rencontre, il redoublait de bonnes manières, de petites attentions, de tendresse et, surtout, était apparu aux yeux des beau-parents comme un gendre non pas parfait mais convenable. Propre sur lui, il avait su ensorceler sa mère de ses politesses et ses attentions : « Il a le regard pétillant. ». Afin de trouver la perle, Claire avait ouvert un bon nombre d’huîtres.
Dans le fond, les années avaient juste inhibé ses qualités fondamentales. Ou lissé les apparences, pensait-elle parfois. Rustre sous ses airs de mâle dominant, égoïste quand il n’avait rien à demander, et surtout indépendant dont la moindre justification résonnait en insulte à son ego, l’homme avait à présent toutes les qualités du mauvais model. Claire n’avait pas à se plaindre, ni alcoolique, ni violent, Jipé se montrait juste dédaigneux. Encore une évidence qui la confortait dans son fatalisme.
Fraîchement réveillé, comme entendu de mauvais poil, Jipé reprit sa place de seigneur au bureau et la rappela à ses obligations. Elle décacheta alors le courrier de la banque en s’effaçant vers la cuisine. Puis revint sur ses pas. L’hésitation marquait le doute. Accoudée au meuble à chaussures, Claire se racla la gorge. Le mâle n’appréciait que peu être dérangé.
- Un café serré, avec un zeste de crème, dit-il soudain. Histoire de bien commencer. Cette saloperie de chat n’a pas arrêté de me faire chier.
- Comme tu voudras, acquiesça-t-elle. Je… enfin, le décompte bancaire est arrivé. Tu n’as pas eu de commissions ce mois-ci ? Tu avais pourtant deux acheteurs potentiels.
- Acheter une maison, c’est beaucoup de tergiversations. De vains négoces et de la concurrence. Ils se sont désistés à la dernière minute, qu’est-ce que je peux faire ? Pas de contrat, pas de pourcentages.
Elle déglutit. Comme si deux mi-temps pouvaient subvenir à un couple... La dernière vente remontait à mi-mars. Deux mille euros claqués dans des beuveries entre copains, un autoradio dernier cri et un caddie à moitié plein au hard-discount. Il daigna enfin se retourner. L’envie de pisser l’oppressait.
- Pas la peine de faire tes yeux de biche, ça finira par tomber.
- Je sais… le métier ne rapporte pas de suite.
- Normalement, je signe un compromis la fin du mois. Une personne influente à la mairie. Si je négocie bien, la division industrie de la boîte pourrait décrocher une offre publique : le terrain et un bâtiment sportifs. Là, ma belle, c’est jackpot sur les commissions !
Dans la poche de son jean, le téléphone vibra, silencieux. Claire ne préféra pas décrocher.
- Et en attendant ?
- Tu m’as appuyé quand j’ai postulé, tu savais que c’était quitte ou double. Sur ma prime de licenciement, il reste amplement de quoi mettre du beurre dans les épinards. La saison estivale approche, peut-être qu’ils te confiront d’autres rubriques à rédiger. Tu ne vas pas être cantonner au « nuit et jour » toute ta vie.
- Deux ans que j’espère, soupira-t-elle. Seule une succession de crise cardiaque à la rédaction peut me propulser en orbite ou à défaut un scoop. L’étiquette « chiens écrasés » reste dure à décoller…
- T’inquiète pas, je crois en tes capacités, tu les démontres chaque fois davantage. Je serai toujours là pour t’aider à les mettre en valeur.
Vague signe d’affection, Jipé l’embrassa sur la nuque en la tenant par les hanches. Il restait toujours plus ou moins tendre. Puis il s’enferma dans les toilettes.
- Finalement sans crème, ça me détraque l’estomac, hurla-t-il pour être certain de se faire entendre. Je suis en prospection cet après-midi, je dois me tenir.
Accompagnée de Kirby, Claire retrouva le chemin de la cuisine, ramassant au passage les affaires qui traînaient. L’appartement empestait le renfermé, elle ouvrit la fenêtre, les volets. De l’autre côté de la cour, comme un reflet symétrique, leur appartement se dessinait sur celui d’une vieille femme. L’image lui nouait la gorge.
Claire n’avait jamais su son nom, elles ne s’étaient jamais croisées. Les jambes recouvertes d’un plaid, la vieille femme finissait un plateau-repas. Une collection de livres pour compagnie, la radio pour présence, le quotidien s’étalait dans la misère d’une solitude tenace. La pénombre dans laquelle elle évoluait endeuillait son mal, la stigmatisait. Aujourd’hui n’était pas particulier, il en avait été toujours ici. Pas d’enfants pour lui rendre visite, aucun repas d’ami, juste le destin d’un être voué à l’abandon. « On naît seul, on meurt seul. », pensa Claire en fermant les rideaux.
Cette projection l’angoissait, la renvoyait à ses propres choix.
Si l’insensibilité relevait d’une maîtrise de soi quasi monstrueuse, l’excès d’émotions était un océan à endiguer. Ces remparts étaient voués à une interminable consolidation. La moindre faille pouvait tout anéantir. Pourquoi alors céder alors à la contradiction, scruter par-delà les murailles ? Parce que l’être humain n’était sensible qu’aux choses desquelles il se sentait proche. Parce qu’il était nombriliste. Et cette projection qui lui était renvoyée chaque jour obsédait Claire. Elle lui rappelait ses doutes, ses peurs. La crainte de ce qui pourrait devenir et la satisfaction de ce qui était.
Son téléphone vibra alors pour lui rappeler l’appel manqué. C’était le numéro de la caserne.
Elle écouta le message du répondeur.
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28 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 4.1
Le dossier glissa de ses aisselles, puis s’étala sur le trottoir. Elle ragea. Avec les paquets qu’elle transportait, elle aurait dû s’y attendre. Quelle idée de passer prendre un pack de soda allégé alors qu’elle rentrait du standard déjà encombrée de l’ordinateur portable et son sac à main… Claire Desayes se hâta de ramasser les feuilles qui commençaient à virevolter avec le vent. Une voiture klaxonna alors, le passager siffla puis déversa un flot d’insanités, dans le fond, élogieuses.
Claire ne prit pas la peine de se retourner. Un bras d’honneur, appuyé, fut sa meilleure repartie. Les compliments prirent la forme d’insultes, jusqu’au passage du feu vert. Elle avait déjà emprunté une ruelle adjacente.
En centre-ville, ce genre d’altercation était monnaie courante. Elle n’y prêtait plus attention. Jeune femme non pas exceptionnelle – elle était petite, la silhouette plutôt en formes – elle possédait une chance que les années ne sauraient lui ôter. Le charme. Brune aux cheveux longs, son visage fin, orné d’un regard vert sibyllin, captait l’attention. Semblable aux grands espaces, sa profondeur attirait, enivrait et aspirait tout autour de lui.
Ni discrète ni tape-à l’œil, juste passe-partout, Claire avait appris à dompter ce don de la nature. A vrai dire, il n’était pas inné. Faute d’une silhouette de James Bond girl, elle avait dû faire valoir d’autres atouts et les avait entretenus. Ses moues, terriblement désinvoltes, jouaient l’ingénue ; ses sourires en coin dénonçaient la beauté sauvage. Elle aimait à se cacher derrière une mèche rebelle. Tantôt feu, tantôt glace, ses airs troublaient puis intriguaient.
Le ventre plein de la boîte aux lettres l’accueillit. Sous un amas de publicités, deux lettres se battaient. Relevés bancaires, avis d’imposition, son salaire n’était pas tombé qu’on lui rappelait la sortie. Elle souffla en pénétrant dans le hall.
Le concierge, un brin maniaque, s’était entiché d’une nouvelle pancarte préventive. Homme couard, il dénonçait sans nommer, rappelait à l’ordre des commodités sommes toutes pondérables. La tolérance n’était pas une vertu citadine. Il ouvrit soudain la porte des locaux de nettoyage. L’homme, dont elle ne retenait jamais le nom, était tout en gestuel. La quarantaine résolue, il vivait corps et âme pour son métier. La monotonie de sa vie privée trouvait là un parfait défouloir.
- Après les chaussures qui traînent, les sacs poubelles sur le palier, lança-t-il soudain en croyant surprendre les coupables. Ces jeunes n’ont donc aucun respect !
- Bonjour à vous aussi…
- Ca dégouline, ça pue, ça tâche mais ça ils s’en moquent ! Je crois même que c’est pour narguer. Dans le bail, il est pourtant signalé qu’il ne faut pas encombrer les lieux communs.
- Comme les bacs à fleurs accrochées aux fenêtres sous le patio inoccupé.
- A croire que vous les défendez, Mademoiselle Desayes, s’indigna-t-il. Ne venez pas vous plaindre quand l’anarchie vous envahira !
Le sourire toujours figé, Claire appela l’ascenseur. Derrière les parfums javellisés de pommier, l’air empestait le chien mouillé, le Yorkshire de la propriétaire du troisième.
- Aucune chance, Monsieur. La dictature est déjà établie.
L’habitude de la pause déjeuner commençait par quelques caresses à Kirby, une chatte noire, bonne pâte, qui ne manquait pas de l’accueillir sur le meuble d’angle. L’animal n’était satisfait qu’après s’être vautrée sur les épaules de sa maîtresse. Se délaissant de ses charges dès l’entrée, Claire s’enferma aussitôt dans le bureau. Kirby ronronnait à s’en écorcher la gorge.
Plutôt mélancolique ces temps-ci, la jeune femme passait en boucle une compilation de musique irlandaise. Cette joie débridée, ces violons lancinants la ramenaient dans le passé. Si les ballades sirupeuses dramatisaient ses soirées enneigées, avec l’arrivée du printemps, elle ressentait le besoin de se retrouver dans un passé anobli.
Son exil dans le comté de Dublin resurgissait alors. Six mois de rencontres, de pub et de vie débridée. Six mois de débandade, d’alcool et d’interdits. Six mois pour tenter d’oublier un parcours loupé sur toute la ligne. Elle s’assit alors puis alluma l’écran d’ordinateur. La machine tournait en continu, histoire de télécharger ces documentaires de société dont elle se délectait et quelques films qui lui économiseraient des places de cinéma.
Le jour même de l’annonce des résultats – maîtrise de lettres mention raté – Claire répondait à une offre d’emploi brancardée dans le restaurant universitaire. Une semaine plus tard, elle faisait ses bagages. Employée sur une plate-forme téléphonique internationale n’était pas le job qu’elle attendait aux termes de cinq années d’études. Dans l’instant, elle avait ressenti la nécessité de tout quitter, de tourner la page pour entamer un chapitre neuf. Comme pour dompter un échec incontrôlable. Son ami, ses amis, en avaient fait les frais. Les nouvelles resteraient lettres mortes, son entêtement dans le mutisme aurait découragé même les plus téméraires. Quand la lassitude la surprit, elle agit, égale à elle-même. Le retour n’allait pas être merveilleux non plus.
Kirby, dont les oreilles, sur le qui-vive, étaient orientées vers la pièce à-côté, finit par s’enfuir. L’animal était maladroit, une de ses griffes peina à s’extraire du tee-shirt. Claire éplucha les différents mails qu’elle avait reçus. Elle alluma la lampe halogène et avala une gorgée de soda. Le plancher craqua une nouvelle fois dans le salon.
Mi-temps au standard de la caserne des pompiers, Claire s’était accommodée de la routine. Les appels ne la débordaient pas, l’ambiance était plutôt légère. Entre deux saisies informatiques, la presse quotidienne remplissait ses heures d’attente. Une idée fit son petit bonhomme de chemin. Ses connaissances littéraires, pourtant destinées à l’enseignement, pouvaient trouver là une voie d’accomplissement. A défaut d’une voie noble, tant promise pour l’élite universitaire, elle se contenterait d’un rôle de seconde zone. Les espoirs, mêmes résignés, gardaient une flamme.
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27 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 3.2
Arnaud croisa les bras, rentrant les épaules. Il paraissait le seul de l’équipe à être surpris. Il s’approcha de Kathy, qui photographiait la scène sous tous les angles. Un courant d’air soudain souffla sur les cendres.
Rien n’avait brûlé autour du cadavre, pas même le tapis tressé et la serviette à carreaux posée à un mètre sur le plateau-repas. Comme dans un tableau surréaliste, les jambes de la défunte étaient intactes, sectionnées à mi-cuisse et croisés sur un pouf. On aurait dit un mannequin de boutiques dont le reste du corps restait à assembler. Ses chaussettes à fleurs, bien que roussies, étaient encore propres.
Les os, comme imprimés en négatif sur le capitonnage, supposaient qu’elle était restée immobile. L’orientation, la télévision mise en sourdine par les services de police : peut-être s’était-elle endormie devant le programme du dimanche soir. Des éraflures d’ongles étaient perceptibles. Ils témoignaient d’un regain soudain, une ultime crispation. La victime aurait brûlé dans l’instant, c’était du moins ce que le décor tendait à démontrer.
- Pas de dégâts au alentour, le devança Kathy. Pas de cause apparente. Des membres intacts. Brûlée vive. Tout rappelle la combustion humaine spontanée.
- Que quoi parles-tu ?
- Le feu qui vient du ciel, l’auto oxydation, l’autocombustion. Un corps qui s’enflamme spontanément, sans raison et surtout sans source de chaleur à proximité. Un phénomène non pas inexpliqué mais inexplicable en l’état actuel de la science. A première vue, ça tombe mal pour nous. Cette mort fait capoter notre affaire, six mois de filatures foutus en l’air.
Au-dessus du cadavre, comme projeté d’une éruption, une nappe de fumée noire voilait le plafond. La boule en papier froissé qui faisait office de lustre n’avait pas fondu, à peine recouverte de scories.
- Comment un feu peut-il être localisé à ce point, s’interrogea Arnaud. L’incendie aurait dû se propager mais c’est comme s’il avait été contenu. Et personne n’a donné l’alerte.
- Sans compter la quantité de combustible et le temps nécessaire pour réduire un corps dans cet état, répondit Kathy qui quadrillait maintenant l’environnement du cadavre. A vue de nez, il aurait fallu plusieurs centaines de kilos de bois et trois heures de rôtisserie. La concierge l’avait pourtant croisée hier après-midi. Aucune entrée suspecte n’a été signalée mais dans un HLM à huit étages, les passages sont fréquents.
- Tu m’as l’air bien renseignée sur la question de la combustion spontanée. Un brin mystique ?
L’homme avait fini ses prélèvements. Arnaud s’avança. La chaleur qui émanait encore du cadavre lui renvoyait un souffle sinistre. Enfoncé dans un coussin en cendres, le squelette paraissait fossilisé dans la pierre, écorné par une combustion intense. Bien plus qu’un incendie détruisant un bâtiment entier. Arnaud inspecta les alentours. Ses années à la fac de science n’étaient pas complètement perdues.
- Les jambes semblent enduites d’un fluide brillant, graisseux.
- Sous l’impulsion du feu, les tissus adipeux se sont liquéfiés. Banale réaction physiologique. La délimitation nette s’explique par une baisse subite de l’apport énergétique. Elle n’était pas grosse la gaillarde.
- Puisque les bras et le tronc n’ont pas été épargnés, l’embrasement a donc débuté dans la partie supérieure du corps : l’avant bras gauche exactement. Il est proportionnellement plus calciné, donc soumis plus longtemps au feu.
Tandis qu’Arnaud sentait un verre vide, vérifiait la présence d’un bar puis des restes dans les poubelles, Mapa restait en retrait en feuilletant un carnet. Le premier compte-rendu de la PJ lui servit d’alibi. Il finit par s’assurer des bons réflexes du nouveau :
- Dis-moi ce que tu jettes, je te dirais qui tu es.
- Je cherche à savoir si on peut trouver des mégots ou des bouteilles. L’alcool peut être un conducteur, une cigarette, l’impulsion.
- Ni l’un, ni l’autre. Nous avons le dossier de sa dernière visite médical : sportive exemplaire, inscrite à un club d’escrime. Elle préférait diviser les savons sans se servir au passage. Profit, profit…
Arnaud prit les devants et vérifia la conduite de gaz. Par sécurité, elle avait été préalablement verrouillée. Avant de tirer des conclusions hâtives, il fallait écarter la thèse de l’accident.
- Les allumettes sont dans le tiroir, les prises électriques non roussies, confirma Mapa en suivant le rapport. La cuisinière trop éloignée, l’appartement aurait explosé. La source est à chercher ailleurs, il n’y a pas eu d’accident.
- On ne peut pas brûler les gens sans que le feu ne se répande aux alentours. Sans qu’elle n’oppose de résistance. Les rideaux, le tapis, c’est comme si elle avait été posée là.
- Qui te dit qu’elle a été tuée, petit ?
- Dans le cas de l’immolation, les effets sont les mêmes. Il y a quelque chose qui cloche. Elle aurait eu d’autres moyens moins spectaculaires et surtout moins douloureux pour mettre fin à ses jours.
- Qui te dit qu’elle s’est suicidée ?
Arnaud retira son bras de la poubelle. Il fronça les sourcils en retirant une étiquette collée sur son blouson. Mapa touillait un cure-dent entre ses lèvres en fouillant dans les tiroirs, sous les meubles. Une barrette de shit avait déjà été localisée, d’autres ne tarderaient pas à l’être.
- Je ne comprends pas, répondit Arnaud. Qu’est-ce que vous supposez alors ?
- J’attends plutôt tes conclusions. Immersion immédiate, je te l’avais annoncé. Alors, affaire classée ou pas ?
« Il me teste. » pensa-t-il dans un silence perplexe. La scène défiait la logique, l’évidence même. En bon cartésien, Arnaud savait que la science répondrait à ce qui, de prime abord, laissait sceptique. Il ne s’aventura pas sur le terrain où voulait l’entraîner son supérieur. Il y avait une explication et le nouveau ne pouvait par corroborer une explication autre que rationnelle.
- Ce qui saute aux yeux n’est pas vérité absolue. Nous avons affaire à un décor en trompe l’œil et, pour le démystifier, il suffit de changer d’optique. La farce n’en sera que plus grossière.
- Dans quel sens orientons-nous l’investigation ?
- Un combustible laisse des traces matérielles, il faut analyser les moquettes, le plafond où se sont répandues les fumées et les gaz. Les poussières également. Nous trouverons peut-être des sangles carbonisées au milieu des cendres de la femme. Preuve que c’était un meurtre prémédité. Les équipes scientifiques découvriront l’évidence du pot aux roses.
- Elle a effectivement des raisons d’être éliminée, répondit Mapa. La préméditation est manifeste. Les différents cartels possèdent une hiérarchie stricte, ils ne supportent pas l’insubordination. Faire le tour des différentes offres aura été perçu comme un affront. Une rivalité de gang voire même un coup de folie d’un client. Voilà des explications plausibles. Nous reste maintenant à comprendre pourquoi une telle mise en scène.
Avant de partir, la PJ leur déposa une caissette. Parmi les différences objets qui pourraient servir de pièces à conviction, un carnet avait été découvert. Mapa l’ouvrit et reprit un calcul au hasard, recomptant à haute voix. En quelques secondes, par habitude, il comprit que la donne avait été faussée. Les quantités ne correspondaient pas. Les stupéfiants restaient un business, un réseau de magouilles aussi matérielles que mathématiques.
- Tu m'étonnes qu'elle ne s'était pas fait que des amis. Elle recoupait l'herbe pour grossir ses ventes.
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26 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 3.1
La Mégane banalisée prenait virage serré sur chicanes. Noyée dans les bois, la départementale s’étalait en une écharpe mitée sur des champignons de mousse. Le bassin de Thiers se blottissait derrière le rempart d’exploitations forestières, entre collines et vallons. A chaque déconvenue de la route, le râle du moteur exultait, les pneus crissaient.
Agrippé à l’arrière, Arnaud écoutait Mapa déblatérer sur les faxs reçus du matin. L’affaire qui le préoccupait concernait le cadavre d’une jeune femme, découverte quelques heures plus tôt. L’information avait été directement redirigée vers leur service. Les arbres courbés striaient la lumière naissante. Arnaud retint un bâillement derrière son poing.
- Romane Tixier, 26 ans, célibataire sans enfant. Elle était assistante dans une agence d’intérim. Quelques plaintes pour tapage nocturne, vie affective mouvementée. Chaque matin, une de ses amies venaient la chercher. C’est elle qui a donné l’alerte en voulant la sortir du lit. La police judiciaire est déjà sur les lieux, elle aura vite bouclé son affaire. Nous aurons le champ libre.
Soudain, en une centaine de mètres, la campagne s’ouvrait sur une zone industrielle. Comme une gangrène, la ville surgissait sous son jour le plus abject, les néons criards d’un vendeur de pain. Le contraste était frappant. Arnaud se raccrocha au dossier. La femme qui conduisait n’avait pas émis la moindre parole depuis leur départ. Mapa toussota puis reprit :
- La fille était surveillée depuis plusieurs mois, déjà interpellée pour détention de produits stupéfiants. Relâchée à plusieurs reprises par de bonnes grâces tolérantes sur le cannabis. Elle s’arrangeait toujours pour avoir la quantité minimale avec elle. Tu as dû l’apprendre durant tes cours aux Stups, le coin est devenu avec les années une des clefs de voûte des différents trafics. Au croisement des réseaux Est-Ouest et Sud-Nord des autoroutes françaises, perdu dans la campagne. Bref les environs représentent un lieu parfait. Cette fille dealait, recrutait ses clients sur le lieu même de son boulot. Elle était confrontée au public idéal : instable et précaire. Nous attendions avant de la coincer, nous voulions remonter en amont. On ne coupe pas une hydre à la tête.
- Quelqu’un a court-circuité votre tentative, répondit Arnaud qui ne comprenait toujours pas la raison de leur présence. Si la PJ est sur les lieux, autant les laisser boucler l’enquête.
- Nous allons profiter de l’enquête pour perquisitionner son appartement. Il faut saisir l’occasion, trouver des noms, des adresses, de la came. Des pistes plus sûres.
Mapa eut une expression machiavélique. Il réagissait en charognard, un vautour se jetant sur un cadavre pour s’en repaître. La voiture ne tarda pas à s’aventurer sur les hauteurs de la ville. La rue centrale, étroite, se ramifiait, ils se dirigèrent vers un faîte excentré. Le quartier populaire, ses immeubles écornés, ses jardins vides, était banni loin du centre historique. La quarantaine était manifeste, les devantures de magasin se raréfiaient, le bitume tendait à la prépondérance. Les rares badauds erraient en ombres filantes. La Mégane souffla une dernière fois en s’affalant à proximité d’un bâtiment.
- N’hésite pas à émettre tes opinions si quelque chose cloche, si un détail te choque, somma-t-il. Même si tu es stagiaire, ton expérience dans les Stups nous sera utile. Vous avez toujours une avance sur la Province, n’est-ce pas ?
La conductrice tira sur le frein à main, glissa une sacoche sur son épaule. Elle était plutôt musclée, la démarche chaloupée, presque élégante. Elle se tenait buste bombé pour les devancer jusqu’aux pieds de l’immeuble. Sa coupe, dressée au gel, hérissait des pointes blondes, signe d’une ancienne coloration. Elle ne portait aucun bijou, pas de boucles d’oreilles, à peine le bronzage autour d’une alliance fraîchement retirée. Maigre trace de féminité, son fond de teint s’étalait jusqu’au cou. Pas de chance, elle portait une chemise en V. Kathy Vieira.
Une mosaïque carrelée balayait le sas d’entrée. Les couleurs criardes rappelaient les élans d’urbanisation dont le quartier avait été victime au cours des années 60-70. La vague sociale « un toit pour tous » avait donné lieu à un entassement hâtif, un champ de tours censé remédier à la pauvreté. Au fil des décennies, avec le décrochement des classes et les clashs en résultant, la solution était devenue problèmes. Et ils ne cessaient de s’amplifier. Tandis que le peuple criait son désespoir, on ne retenait que la rage. La cité n’était pas qu’un ghetto, elle devenait responsable de sa situation.
Tandis que Mapa continuait de briefer son stagiaire, Kathy appela l’ascenseur. C’était négliger la claustrophobie de son supérieur. Il claqua des doigts pour lui indiquer les escaliers. Six étages ne pourraient pas être mauvais pour les jambes. Elle obtempéra sans mot dire, ostensiblement hermétique.
- Au cours de nos filatures, nous avons remarqué un flux plus constant les dimanches de vacances scolaires. Ses fournisseurs profitaient des mouvements pour se fondre dans la circulation et les clients pour venir pêcher du frais. Des voisins ont confirmé des aller et venus réguliers. Nous étions à deux doigts de les choper. On l’attendait cette semaine même pour une livraison conséquente.
- Elle était sur écoute ?
- De la came marocaine, transitant par un triangle Le Perthus, Perpignan, Montpellier. La route classique du canna. Jamais un contact provenant de la même cabine téléphonique. Une affaire presque banale sauf que la miss tentait de négocier entre différents réseaux. Au plus offrant. Ces putains de requins de commerciaux ne changent pas, ils veulent leur part du butin. Elle aurait pu nous permettre d’en démanteler plusieurs d’un coup.
Quand ils franchirent le seuil de l’étage, Arnaud comprit que le fournisseur ne serait pas au rendez-vous. Une foule de curieux s’entassait dans le couloir, la nouvelle s’était ébruitée avec l’arrivée des pompiers, puis des poulets. Le panel était bigarré, une voisine en djellaba pleurait tandis qu’un couple de portugais la réconfortait. Les enfants étaient tenus à l’écart de l’entrée enfoncée. Mapa brandit soudain sa carte. Il ne supportait visiblement pas la foule non plus.
- Si vous ne rentrez pas chez vous immédiatement, contrôle de papiers ! Allez ! On dégage illico !
Confondu dans une masse tantôt attristée, tantôt curieuse, un visage atypique attira l’attention d’Arnaud. Ses yeux d’un bleu cristallin, presque translucides, illuminaient comme deux lunes vierges et sauvages. Ils contrastaient avec sa peau ébène, son expression froide. L’individu s’enfuit avec les autres habitants.
Le nouveau finit par entrer. Une odeur rance, de viande fumée, le saisit. Il enfila des gants en latex puis s’agenouilla pour inspecter la poignée de porte béante. Mapa s’arrêta dans le couloir pour revenir sur ses pas. Il lui tapota l’épaule, presque dédaigneux :
- J’attendais davantage de pertinence, petit. Si on relevait les empreintes, on se retrouverait avec tous les individus fichés des environs. Le quartier en est rempli. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
- Je vérifiais juste si elle était verrouillée de l’intérieur. Les secours l’ont enfoncée. Les clefs étaient-elles sur la serrure ?
- On retrouvera les doubles dans une benne d’ici quelques temps. Les précautions prises par le tueur, on s’en fout. Suis et observe avant de la jouer perso.
Des flashs crépitaient au fond du couloir. Kathy avait dégainé son appareil photo numérique et canardait. Un officier en civil croisa leur chemin, il les salua puis se moucha. L’odeur lui piquait les sinus, il tenta de s’en dégager dans un soufflement stérile.
- J’en ai vu des cadavres mais là, je ne sais pas quoi penser. L’explication est évidente mais elle défie la logique. Il nous faut l’avis d’un légiste. L’examen dentaire nous confirmera l’identité mais le grain de sa peau, typique des rousses, ne nous laisse pas le moindre doute.
Mapa se déchargea rapidement des politesses puis poussa l’officier. Il voulait constater par lui-même. Il porta soudain la main à son visage.
Accroupi devant le canapé, un homme en costume trois-pièces grattait un squelette carbonisé. Les restes de Romane Tixier étaient incrustés dans le tissu, auréolés d’une nappe de suie. Son crâne était réduit à la dimension d’une balle de tennis, quelques fragments de la colonne vertébrale avaient résistés. La posture assise, devant la télévision, paraissait invraisemblable. Le détail n’était qu’une bizarrerie de plus sur le cas. Effectivement, Arnaud commençait sur les starting-blocks son incorporation.
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Proverbes & Dictons Bretons
En partant du proverbe Shadock :
" Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries,
que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes. "
DICTONS & PROVERBES BRETONS
Le monde appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt !
Qui pisse loin ménage ses pompes !
Caca de fête, caca qui fouette !
Trou qui gratte au soir, doigt qui pue au matin !
Horizon pas net, reste à la buvette !
Qui pisse contre le vent se rince les dents !
Tout a une fin, sauf le saucisson qui en a deux.
Un verre ça va, 3 verres, ... ça va, ça va, ça va.
La bière est la preuve que Dieu existe et qu'il nous aime.
Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d'avance, merci.
Qui boit sans soif vomira sans efforts !
On boira du lait quand les vaches mangeront du raisin !
Conduire ou choisir, il faut boire.
Si l'argent n'achète pas l'amour, ça facilite nettement les négociations !
…Et mon préféré :
Goéland qui se gratte le gland, signe de mauvais temps,
Goéland qui se gratte le cul, il ne fera pas beau non plus !
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25 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 2.2
Arnaud émit un timide « Toc-toc… Erwan Audigier ? » avant de frapper à une paroi. Une porte entrouverte au milieu du couloir laissait pénétrer une parcelle de lumière. De ce qu’il se souvenait, c’était la salle de pause. Les néons se déclenchèrent sous son impulsion. Un sifflotement ne tarda pas à émerger du silence. A mesure que le nouveau découvrait son antre, la mélodie s’intensifia. Arnaud s’avança sur le pas de porte. Une bouilloire dégorgeait des vapeurs sur le mur carrelé.
Erwan Audigier était assis, dos raide, il tenait une paire de ciseaux, courbé au-dessus d’un classeur. Il portait une chemise bleue soigneusement repassée aux reflets sombres. Des boutons jusqu’au pantalon en toile amidonné, l’homme respirait la rigueur. Son crâne à nu, tacheté de grains de beauté, ressemblait à ces volailles déplumées vendues sur les marchés. Un tic nerveux lui faisait remonter les épaules. Il s’arrêta de siffloter en détournant les yeux vers l’intrus.
Sa tête, en forme de bêche, était triangulaire, plate jusqu’à un menton saillant. De profil, son nez en équerre tranchait avec ses lèvres soulevées. Il avait les joues creusées, la peau imberbe. Seuls ses sourcils épais apportaient une touche de pilosité. Il finit par accorder un semblant d’attention à Arnaud et lui tendit la main. Un gant en cuir l’accueillit.
- Tu aimes te faire remarquer dès le début, fit-il sans le regarder en face.
- Je ne voulais pas vous déranger….
- C’est raté. Pas de vouvoiement, on va être obligé de se supporter huit heures par jour minimum. Autant se dédouaner des usages.
- Enchanté, Arnaud Magne.
Audigier hocha la tête et reprit son activité. L’homme avait ses habitudes et ne tenait pas à en démordre. Il finit de découper un écusson orné d’un lion et d’un cheval, puis prit avec soin un bâton de colle. La musique qu’il sifflotait avait dû marquer son réveil. Arnaud se posa face à la fenêtre, bras dans le dos et attendit. Rien ne pouvait dénaturer la joie de ces dernières semaines. Durant ses vacances, il avait savouré le retour aux sources. Le lieutenant claqua soudain son classeur.
- Chose que tu dois apprendre : le lundi, je reçois le fascicule d’Armoiries Médiévales. Je me fous de ce que tu en penses, c’est ma vie et ça me regarde. Mais il y a deux points à respecter. Ne pas m’adresser la parole tant que je ne l’ai pas initié. Te pointer comme tout le monde en retard.
Arnaud ne sut quoi dire. La description faite par le garde-barrière n’était pas usurpée, elle corroborait celle de ses anciens collègues du bâtiment A.IV de la PJ. En quelques secondes, le profil de Mapa corroborait sa réputation. Méprisant et méprisable, il possédait des méthodes d’encadrement pour les moins personnelles.
Erwan Audigier, Mapa, tenait son surnom de sa phobie du contact tactile et, en même temps, de la main-mise qu’il exerçait sur ses troupes. L’homme était un maniaque perfectionniste dont le besoin de tout contrôler relevait de l’obsessionnel. Si Arnaud avait un tant soi peu cru à la morphopsychologie, il aurait deviné dans la rigueur de ses traits que Mapa était un homme de réflexion, pointilliste jusqu’au bout et endurant.
- J’ai eu connaissance de ton parcours. Carrière sans faute, rapport élogieux et surtout coup d’éclat dans les Stups. Pendant deux jours, on s’est tapé vos tronches à la télé. Un bon moyen de cautionner la campagne anti-drogue lancée avec les fêtes de fin d’année. Bref, ton arrivée aurait été idyllique… si je t’avais choisi.
- Je saurai me montrer à la hauteur, se vendit Arnaud comme s’il répétait un entretien probatoire. Polyvalent, j’ai fait mes preuves, en unité comme en filature. La section prospective et logistique d’armement m’accueillait.
- Epargne-moi ton bla-bla, tu es parmi nous maintenant. Que je sois pour ou contre importe peu. Je veux que tu sois efficace. J’attends de toi des résultats. Des pourcentages, des statistiques, tout ce que tu voudras tant que tu obéis à ces putains de chiffres !
Les prises de parole de Mapa, Arnaud allait l’apprendre, étaient particulières. Elles oscillaient entre rigueur et impertinence. Il semblait se parer d’un rang qu’il ne parvenait pas à assumer. Le temps lui donnerait raison. Mapa saisit une tasse aux motifs infantiles puis la remplit d’eau. D’un geste sec, il extirpa une nouvelle infusion.
- Pendant ton incorporation, je vais te suivre avec l’équipe de jour. Une pure formalité administrative. Il faut que tu sois efficace rapidement, je te donne jusqu’au prochain roulement pour être opérationnel. Ta réussite passée, si exceptionnelle, s’accommodera de nous us et coutumes. Sous-rang de l’élite parisienne, nous, provinciaux, sommes tellement fonctionnaires…
- Il y a quatre ans, j’ai fait mes classes à ce même endroit lorsque j’étais en attente d’affectation. Il me semble vous avoir croisé dans les locaux de la police judiciaire lors d’un cours de droit pénal.
- Et alors ? Je sais mieux que toi d’où je viens, répondit Mapa qui ne fixait toujours pas son subalterne. Mon poste, mon ascension, je les ai méritées. J’en ai chié pour démontrer que j’étais capable. Depuis que je suis en place, nos résultats sont conformes aux attentes. Les critiques non fondées m’insupportent.
- Je n’émettais aucun sous-entendu.
- Ca ne te dérange pas que je t’appelle petit ?
- C’est un peu péjoratif…
- Je sais, on n’est pas là pour devenir potes.
Arnaud gardait son calme naturel. Il répondait à chaque objection comme il obéissait à un ordre. La légitimité en moins. Son piston, il le devait à des gens bien placés, mais pour l’assumer en fonction, il fallait montrer profil bas. Dans le privé, il avait une force de caractère sans pareille, il n’était pas question d’en faire la démonstration ici. Et encore moins dès les présentations.
Audigier sirota lentement son infusion. Il avait rangé le classeur dans une mallette et feuilletait à présent le journal. La satisfaction de l’élite, de connaître les informations bien avant la révélation publique, le gargarisait. Il survola les articles sans surprises, dicté par l’orgueil. Il claqua soudain la table pour y déposer un jeu de clefs :
- Casier 17, petit. Un téléphone et un ordinateur portables, tonfa et casque, le minimum pour le coordinateur des équipes de jour et de nuit. Tu trouveras le manuel, le code déontologique et toute la putain de paperasse sur l’étagère. Pour ton Sig Sauer, patiente jusqu’en fin de semaine. Il sera à retirer à l’armurerie avec ton nouvel insigne au sous-sol une fois gravé. En cas de besoin, je serais avec toi, je suis seul habilité au Taser X. Des questions ?
Arnaud secoua négativement la tête. Il allait en baver. Mapa daigna enfin le considérer. Son regard restait néanmoins fuyant.
- Tu te demandes certainement pourquoi je réagis de cette manière. C’est simple : je ne supporte pas les arrivistes. Les dents crochues, je sais les casser à la racine. Je suis le chef, je veux que tu te rentres ça dans le crâne.
- J’arrive, je dois m’adapter.
- Si tu te vois déjà un rang au-dessus, c’est grillé pour toi. Je le sentirai vite si tu veux me tirer dans les pattes et récupérer mon poste. Et là, je te torpillerai, massacrerai ta carrière. Que les choses soient claires entre nous.
- Je suis là pour obéir à vos ordres. Je ne suis rien de plus qu’un stagiaire.
- J’adore, tu ne parviens même pas à me tutoyer. Voilà ce que je veux entendre…
De l’index, Mapa tapota sur le dos de couverture du journal. Entre les prévisions météo et la rubrique people, les faits divers étaient résumés, sponsorisé par un matelas à ressorts dynamiques. Il s’étira, évitant de froisser sa chemise. Le soucis de l’impeccable était visiblement son fer de lance. Il nettoyait soigneusement le coin de table où la tasse avait été posée avant de se retourner.
L’obéissance du petit lui avait été vanté. Au travers des EPA, entretiens professionnels annuels, il avait démontré une pertinence et une adaptation exemplaires. A vrai dire, ses anciens supérieurs ne le tarissaient pas d’éloges quant à sa malléabilité et son travail. Une recrue parfaite s’il n’avait pas fait l’objet de favoritisme.
Mapa opta pour une élocution moins condescendante, ils parlaient boulot :
- Pour ton premier jour, on commence fort. Une entrée en la matière remarquable. Un crime frais, un cadavre encore chaud.
- La BAC s’intéresse aux petits homicides ?
- Ce cas est particulier, petit. Tu t'en rendras vite compte.
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24 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 2.1
PREMIERE PARTIE
- DES CENDRES SUREMENT -
« Arnaud Magne. Brigade Anti-criminalité. »
Ces quelques lettres le gonflaient d’orgueil et de satisfaction. D’orgueil, parce qu’il avait su franchir les étapes, les concours internes alors que rien ne le prédestinait au métier. De satisfaction car, au bout de quatre ans, il quittait enfin la banlieue parisienne pour rejoindre Clermont-Ferrand, la terre qui l’avait élevé. Arnaud replia l’enseigne dans son étui pour le glisser dans la poche et patienta devant le passage clouté. L’air moite de mai lui bouillonnait au visage. Ses cernes, craquelés par un sommeil sporadique, commençaient à se lisser. Il traversa.
Quitter les Stups avait été mal perçu, l’auxiliaire provincial étant un nanti. Détaché d’un cadre de vie exubérant, résidant à proximité, il n’avait, pour couronner le tout, à se satisfaire que d’interventions sans envergure. Un bon placard pour les jeunes loups qu’il avait côtoyés dans le 94.
Durant presque un an, l’équipe avait suivi, remonté puis court-circuité une filière intra-muros émergente. La drogue, comme les produits de marque, possédait ses modes, ses époques. Dernière vague au sein de la future élite universitaire, le Crystal possédait le double avantage d’être facilement productible sur le territoire et quasi indétectable pour les brigades canines. Quand le laboratoire clandestin, au sein d’une prestigieuse université, fut découvert, le ministre de l’Intérieur même s’en félicita. A travers l’éloge médiatique, il récompensait le travail d’un groupe d’hommes déterminés et soudés.
La demande de mutation du coordinateur technique fut alors interprétée comme une trahison. Qui n’aurait pas profité d’une telle aubaine sachant d’avance qu’il s’affranchirait les aléas d’une liste d’attente ? Un décès au sein de la BAC, précipita les événements. Trois mois, dont un de repos, après les félicitations ministérielles, Arnaud se retrouvait à déambuler dans les rues de la capitale régionale.
Tandis qu’il approchait de la rue Pélissier, et dépassait la vitrine d’un garagiste où s’affichaient des statuettes d’Indiens, un groupe de jeunes démunis, vêtements militaires, rastas et chiens, avançait avec perte et fracas. Arnaud longea la rangée de cyprès et réajusta son col. Rien ne pouvait être à la hauteur de ce qu’il avait vécu là-bas.
Vautré derrière sa barrière, un gardien de la paix patientait. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux lobes aussi pendants que les joues. Son teint rubicond frisait le bon vivant. A l’étroit dans son costume, le képi de travers, sa silhouette tenait de la caricature. Le nouveau l’interrompit dans un bâillement musical.
- Qu’est-ce y’a ?
Arnaud sourit en coin. L’accent n’était pas aussi manifeste. Il présenta sa carte, son ordre de mutation. L’homme vérifia puis s’enferma dans sa cabine. Quand il marchait, il donnait l’impression de tenir une noisette entre ses fesses. Gilles Navogne était inscrit sous son insigne. « Un dégradé. », pensa Arnaud en se retournant vers l’intersection.
Presque huit heures et pas d’embouteillages. Aucun coup de klaxon, d’insultes pour un feu à l’orange ou de badauds marchant voûtés pour rejoindre le métro. Juste le silence d’un tramway flambant neuf et des sourires effacés.
- Vous remplacez Barrada, demanda le gardien de la paix en lui rendant ses papiers. On avait nos gamins dans le même lycée. Il n'a pas eu de bol, le pauvre.
Arnaud confirma. Il connaissait l’histoire de son prédécesseur et l’accident domestique. Il se montra poli, compatit à la peine d’enfants esseulés, de l’entourage. Navogne semblait avoir trouvé une oreille attentive. Il raconta leurs frasques, les penchants de l’homme pour les étudiantes suite à son divorce et sa passion pour les grosses cylindrées, la cuisine du bar-restaurant de la République... En quelques minutes, le quotidien d’Antonio Barrada s’étala au long d’interminables banalités.
Alors qu’Arnaud aurait dû signifier des engagements pour s’en dépêtrer, son éducation de bon enfant renchérit et dynamisait le moulin à parole. De lui-même, le garde-barrière finit par conclure. Il lorgnait vers un bâtiment perpendiculaire à l’aire de stationnement et désigna le dernier étage.
- Mapa est un forcené, sitôt réveillé, sitôt arrivé, lâcha-t-il en mépris et jalousie. Il a beau savoir qu’il dépasse les heures supplémentaires, il s’en fout.
- De qui parles-tu ?
- Erwan Audigier, le lieutenant chargé de ton tutorat. Grand, tête rasée, pète-sec et col serré, tu ne pourras pas le rater. On le surnomme Mapa parce qu’il porte des gants été comme hiver. Il est distant au premier abord mais quand tu le connaîtras bien, je te confirme, c’est pire ! Un trou-du-cul fini.
- Il reste mon supérieur.
Navogne lui détailla quelques anecdotes lors de pots de fins d’année, des bruits de couloir rapportés par le défunt Barrada. Les deux collègues ne se portaient pas dans leur cœur, une rivalité de pouvoir était certainement sous-jacente. Un sous-marin rentra illico de sa planque, Arnaud s’éclipsa alors en regardant sa montre. Anticipant une marche matinale, il s’était réservé une certaine avance. Autant ne pas être en retard pour son stage d’initiation.
Alors qu’il marchait vers le perron, il repensa aux premiers mois d’incorporation. Un même nid de poule restait creusé à proximité des parkings privés, le même grillage asphyxié. Le logo Police National était flamboyant sur la devanture, symbole d’un gouvernement porté sur ses exécutifs, mais dénotait sur une façade calcinée de négligence et de pollution. Matériel dernier cri et locaux vétustes, rien n’avait changé depuis ses débuts. Il emprunta l’escalier en colimaçon. Et encore ses mégots écrasés à la va-vite sur le palier.
Détachant le passe de son étui, Arnaud s’identifia et pénétra dans l’enceinte. Une odeur rance, comme expulsée des revêtements grisés et mauves, lui sauta à la gorge. C’était un mélange de café et de citronnelle, des relents de renfermé et de javel. Il s’avança vers le couloir. Ceux qui avaient terminé leur permanence de nuit étaient depuis longtemps aux pays de Morphée. Diverses bulles qui s’étaient formées sous les dalles stratifiées craquaient à son passage.
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23 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 1.3
Une fois arrivés sur le parking de l’immeuble, elle agrippa la main de Noël et le tira pour accélérer le pas. Elle ouvrit le coffre de la Corsa pour y entreposer au plus vite le sac de voyage. Suspecte, elle dévisagea les alentours, des bosquets au terrain de jeu. Un jeune couple les salua de leur balcon, elle retourna la politesse puis s’engouffra dans la voiture. La banlieue Nord, même de jour, restait la cause de trop de problèmes ; elle devait l’en préserver.
Elle longea le centre commercial de l’avenue du Torpilleur Sirocco qui menait au centre-ville. Le jingle de la station de radio annonçait la prochaine plage musicale, elle débuta par « I want you back. » des Jackson Five. L’enfant serrait contre son torse sa valise métallique aux teintes acidulées. Cette chanson, il ne l’oublierait plus jamais.
Tandis que les tours se tassaient dans le rétroviseur, la mère ralentit enfin. La main découpant le vent par la fenêtre, Noël n’avait toujours pas parlé depuis leur départ. Sa moue, semi-convaincue, ne la rassurait pas, elle savait que la séparation serait difficile. Elle lui tapota la cuisse :
- Une minuscule petite semaine, murmura-t-elle. Vendredi soir, je te commanderai une pizza et on louera une cassette, promis. Ludovic t’attend depuis février. Tu te souviens qu’il a appelé la semaine dernière pour savoir quel jour tu dormirais chez lui ? Il a quelque chose à te montrer. Tu n’es pas pressé de le savoir ?
L’enfant n’exprimait toujours aucun signe d’effervescence. Il restait placide et imperturbable, plus de coutume. Du pouce et de l’index, elle tenta de lui dessiner un sourire.
- Fais-moi confiance, ma puce, ça se passera bien. Ton papa a changé, il a prévu plusieurs sorties, des surprises m’a-t-il dit. Il a même refait le papier-peint de ta chambre. Tu verras, tu seras content de m’avoir écoutée.
Et d’autant plus de revenir, pensa-t-elle en comprenant qu’elle prêchait dans le vide.
Un feu orange se présenta, elle en profita pour s’arrêter. Le trajet, balisé par les années, lui laissait un arrière-goût d’habitude, comme un relent d’une autre vie. Le lycée Blaise Pascal, l’avenue Léon Blum, le stade puis une dernière ligne droite autour d’un parc boisé avant la place du Masage… à mesure qu’ils approchaient, l’angoisse les recouvrait, la gangrène les grignotait. Elle était palpable.
A chaque fois, la séparation était difficile, la mère laissait son enfant le cœur gros, lourd d’appréhension. Son estomac finit de se contracter alors qu’elle se garait sur le parking de la supérette. Guettant le balcon du troisième étage comme une cible cherchait son sniper, elle coupa le moteur puis laissa une respiration contenue souffler sur ses lèvres. Elle tentait de se calmer.
- Tu es sûr de n’avoir rien oublié ? Tu as pris les affaires que j’avais laissées sur ton lit, les clefs ?
L’enfant opina du chef, blasé.
- Tu m’appelles quand tu veux, d’accord ?
Un tendre baiser scella le départ. Elle le retint tandis qu’il s’apprêtait à refermer la porte, s’efforçant de paraître sereine :
- Finalement tu n’as pas pensé à tout…
Dubitatif, Noël fronça les sourcils. Dans sa tête, une liste d’obligations déroula, il passa chacune en revue. Soudain, il sauta à genoux sur le siège puis ouvrit la boîte à gants. Un paquet, emballé dans du papier cadeau des fêtes de fin d’année, était niché sur la pochette d’entretien du véhicule. Elle l’empêcha de le déballer.
- Pour une fois que tu ne regardes pas dedans, une surprise y est cachée, dit-elle en lui caressant la nuque. Tu l’ouvriras plus tard, tu me promets ?
La séparation, que chacun avait voulue expéditive, n’en fut que plus difficile. Contre les lois de la nature, le cordon ombilical ne s’était pas rompu à la naissance. Il les liait l’un et l’autre dans l’adversité. Les vacances paternelles, mue par décision de justice, étaient perçues comme une épreuve et, malgré les efforts, l’enfant ressentait les appréhensions maternelles. Il la quitta, sans mot dire.
Un vieux peuplier, dont seulement les extrémités verdissaient, marquait la frontière entre le parking et le muret en pierres apparentes de la résidence. Il se couvrait d’une teinte cendrée, ses branches nues rappelaient un réseau de racines. De la chambre qui lui était réservé après tant de déménagements, Noël se plaisait à comparer la forme des feuilles à celui de la silhouette générale de l’arbre. Identique l’une à l’autre, elles formaient une oriflamme, ce phare végétal dans les nuits tristes. Enjambant le bitume boursouflé, il poussa un portillon métallique. Puis sonna. La façade de l’immeuble s’imposait à lui comme un colosse rachitique, son crépis chenu, piqué par la pollution, était bigarré de rebords et autres volets barbeaux.
La Corsa avait anticipé les événements et s’était retranchée à l’abri des balcons. Un signe de la main scella leur séparation. Un nouveau coup de sonnette, il finit par sortir la clef de son short.
Une pesanteur chargée baignait le hall carrelé, il saisissait la chaleur qui filtrait par le toit vitré pour la garder à lui. Tout en se dirigeant vers l’ascenseur, Noël fit glisser ses doigts sur le mur. L’envie d’ouvrir le cadeau, maintenant qu’il était livré à lui-même, le taraudait. Le paquet s’imprégnait d’une obsession galopante.
« Non, maugréa-t-il en tirant son sac dans la cabine. Tu as promis. »
Après un soubresaut de la machine, les portes se refermèrent. Un relent de tabac froid s’attisa dans le mouvement. Il était happé.
Les miroirs se prêtaient au jeu des grimaces. Un bref coup de langue, puis une moue sceptique, attristé et enfin euphorique, son faciès juvénile ébaucha différents états d’âme. A l’ouverture sur le troisième étage, le flegme le cristallisa. Il s’attendait à une présence. Personne.
Un néon maladif crépitait et plongeait le palier dans une semi-léthargie. La lumière, saupoudrant les murs d’un blanc écrémé, habillait les revêtements d’un air malsain. Il frappa timidement puis entra. Une même pénombre, languissante, l’ensevelit, elle s’enroulait, houleuse, dans une marée viscérale. Un bourdonnement étrange, continu, balbutiait à quelques pas. Marqué par le grincement des gonds, sa main poussa prudemment. Il inspecta l’entrée.
Un cadre photo, le représentant pour ses premiers pas près d’un canapé, prônait sur le buffet en teck. L’appel au père ne lui fut d’aucun secours. L’oppression le gagnait.
« Papa ? »
L’opaque filtre de l’appartement paraissait glisser sur la moindre surface. Il distillait les objets pour les imprégner d’une facette ténébreuse. C’était un flot ardent de minuscules insectes qui suintait, s’engouffrait puis pénétrait par ses pores. Ces bêtes chargeaient, comme une armée dressée à l’attaque, s’emparaient de lui. Il se sentit suffoquer. Il posa ses affaires devant la penderie. Le noir était propice à la résurgence des peurs les plus profondes. Ses talons insistèrent, il toussota pour se manifester.
Aucun écho ne lui fut rapporté sinon ce bourdonnement de plus en plus sporadique. Et des émanations, comme macérées, qui flottaient. Il alluma alors la lumière du couloir.
Les ampoules tardèrent à le rassurer. Leur éclairage avait quelque chose de souffreteux, un regard alité sur la misère. Noël entrouvrit alors la salle d’eau. Mises à part une serviette pendue à la baignoire, une paire de pantoufles oubliée, aucune présence ne laissait de trace récente. Il s’aventura vers la chambre. Toujours personne. Et encore ces volets abaissés.
Il était pourtant attendu.
Il inspira pour se donner du courage.
« Papa ? Je suis arrivé. » Tant bien que mal, le timbre de sa voix tentait de garder une constance.
Ses petits pas le menèrent aux abords du salon. Le climat était outrageant, la pièce se dessinait au fur et à mesure. Le meuble d’angle, la bibliothèque, le canapé en faux cuir, à mesure qu’il s’adaptait à la pénombre, les lieux se reconnaissaient.
Des prospectus étaient disséminés sur le parquet, autour, des cigarettes étalées comme des dominos. La vue de la table basse, fracassée, le troubla. Un couteau, au pied de la télévision, avait tracé sur le sol une traînée adipeuse. Le liquide semblait avoir capté le noir environnant. Noël eut un mouvement de recul. Quelque chose était affalé en travers de la table, l’avait écrasée de son poids.
Quelque chose.
Quelqu’un.
« Papa… », voulut-il crier sans qu’aucun son ne parvint à s’extraire.
De la pointe des pieds, sans oser s’avancer, l’enfant tâtonna sur le mur adjacent en quête de l’interrupteur. Une mouche se posa sur sa joue. Il sursauta. Et alluma la lumière.
Son corps d’enfant se cristallisa dans l’horreur qui jaillit aussitôt.
Le cadavre de son père gisait à moitié nu dans le salon, il pourrissait, vidé de son sang. Sectionné au niveau du cou, le crâne pendait inerte au bord d’une planche brisée. Des miasmes maculaient le visage, coagulants sur la commissure des lèvres. Un ballet de mouches tournoyait autour des nombreuses cicatrices violacées qui lacéraient son épiderme.
Les remords saignent, le tourment embrase.
Comme un ultime soubresaut, son bras s’était crispé sur un ouvrage, ensanglantant la couverture. Les yeux de Noël s’assombrirent.
Noir. Son regard était noir comme la pénombre qui se refermait sur sa vie.
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22 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 1.2
Allongé sur son tapis en mousse bleu, l’enfant feuilletait une dernière fois le magazine de bandes dessinées. Chaque dimanche un même rituel l’accaparait. Derrière ses boucles brunes, un monde coloré brillait. Jambes croisées, il classa alors les fiches prédécoupées pour les ranger dans la mallette métallique. Animaux sauvages, origami ou recettes de gâteaux, sa collection s’épaississait de semaine en semaine.
Il posa un regard circulaire au-dessus du comptoir de la cuisine américaine. Une odeur sucrée flottait, comme un napperon bruineux. Une femme aux longs cheveux, cuivrés de reflets soigneux, se dessinait à travers la collection de bouteilles de limonade. Le verre peint déformait sa silhouette charpentée en de fines lamelles colorées.
D’un geste lent, elle dénoua le tablier puis se retourna vers l’enfant. Il lui sourit. A presque six ans, aucune autre femme ne saurait être plus parfaite qu’une mère. Il reprit sa lecture, les dialogues répétés à demi-mot.
Encastré dans le buffet de la cuisine, le poste de télévision aspergeait de commentaires les cinq derniers tours de piste. Dans la liesse, le vrombissement des moteurs marquait l’apogée de la course. La Formule 1, sa passion. D’une oreille attentive, elle prêta attention aux résultats, puis se présenta à son fils, apportant un plateau de crêpes et du chocolat à tartiner. Les résultats furent sans surprise, comme de bien entendu. Elle le regarda alors silencieusement. Son enfant, sa fierté. Une boule dans sa gorge grossit, comme empreinte de chagrin.
Les cernes virulents qui griffaient son visage trahissaient l’apparente douceur de ses traits. Les maux, la fatigue, dans les veines éclatées de ses yeux, le poids des contraintes qu’elle supportait seule commençaient à la craqueler. C’était là, au plus profond d’elle, aussi puissant que l’amour qu’elle vouait à son fils.
Elle s’agenouilla à ses côtés, près du canapé. Le geste tremblant, elle plia plusieurs crêpes pour les envelopper dans du papier aluminium. Quand il en ferait son quatre heures demain, il penserait à elle. C’était sa manière de l’accompagner là-bas.
Soudain, la mère se figea dans une fêlure du plafond. Sa mâchoire inférieure s’affaissa, ses bras devinrent lourds, glissèrent le long de ses hanches. Le monde était en train de s’écrouler. Ses lèvres souples tremblotaient, elle venait de réaliser.
Sans mesurer sa force, elle s’effondra sur l’enfant pour le serrer dans ses bras. Elle pleurait, les sanglots imbibaient sa voix rauque :
« - Noël, je t’aime mon fils ! Je t’aime…
*
* *
Le sang coulait et caillait sur ses membres. Les nombreuses plaies perçaient d’une douleur commune, lancinante, mais ne suffisaient pas à le vider. Il remonta alors les manches du tee-shirt pour découvrir ses épaules. Un tatouage, un prénom enrôlé d’une rose épineuse, le rappela à sa fin d’adolescence. « Maud » Amourette passionnée, quelques bières au fond d’une toile de tente et un pari stupide de corps déchaînés avaient suffi. Saisis dans l’éphémère, traces indélébiles, le souvenir et le tatouage avaient ceci de commun qu’ils mystifiaient. Ils pillaient une époque révolue pour en garder une flamme immortelle.
Les remords saignent, le tourment embrase.
La lame chercha une parcelle de peau vierge, puis incisa. Sa détermination se paraît d’une robe soyeuse qui glissait sur lui comme un linceul macabre. Percé de mille feux, son corps glacé reprenait vie dans la souffrance. Il ôta son tee-shirt. D’anciennes lésions lacéraient son torse. Il tomba la nuque vers l’arrière, son geste l’amenait à la source de ses maux, la tête. Sa respiration devint plus irrégulière, il s’arrêta.
La sensation se montrait aiguë. Elle le bombardait enfin de percées assassines, tressaillait en lui et le ballottait comme un poisson sur le rivage. L’indicible satisfaction de se sentir vivant ne fit que renforcer son geste. Un à-coup. Le sang le drapa en un châle langoureux, poussé dans un grognement étranglé. Le mal était en train d’être tué.
A travers le filtre des stores, les lueurs d’une sirène balayèrent le salon. L’écran lui renvoya en pleine face sa décadence, il se raidit avant de se cambrer. Le choc visuel était pire que le ressenti. D’un coup sec, il planta le couteau dans le livre posé devant lui. La foi leurrait, elle portait aux nues des peines devenues vertu et s’abreuvait d’un malheur qui jamais ne saurait être anoblissant. Confondu par la rage, il poignarda sans relâche.
Des visages se superposaient. Ils en étaient la cause.
Ils. Eux.
Son bras tremblotant se hissa pour l’ultime sentence au-dessus de son crâne. Il était temps d’en finir.
Aujourd'hui.
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