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09 juillet 2007

L'ange et la bête - Chapitre 6.2

 

 

- La discothèque le Macumba, demanda Kathy en grillant un feu. Tout un programme.

Sans consentir à une réponse, Audigier se tourna vers le poulain et haussa les sourcils, blasé. Pas réellement palpitant, de pures formalités de fonction. Il embraya aussitôt sur une synthèse des résultats de l’année précédente. Par le biais d’une tripotée de graphiques, l’efficacité de leurs actions était démontrée. Le supérieur se félicita des pourcentages de sa circonscription, bien au-dessus de la moyenne nationale, elle-même déjà en baisse. Agrippé au tableau de bord, il tergiversa longuement sur le bien-fondé de ses méthodes.

En guise d’urgence, le patron de la boîte de la nuit les accueillit sur le parking creusé de nids de poule, outrancier et sourire niais. C’est un petit bonhomme rondouillard, sans autre trait particulier que l’insignifiance. Dans un costume impeccable, enrubanné d’une cravate aux motifs cartoon, le personnage se voulait singulier. Il empestait l’eau de cologne, ses mocassins transpiraient le bon marché bien cirés, sa sympathie puait la complaisance pesante. Comme pour les putes, un patron de bar de nuit avait besoin du patronage des forces de l’ordre. La nuit était débauche et passion, graisser la patte lui permettait d’anticiper les futures interventions. L’après-midi était le moment idéal pour discuter tranquillement.

Des soirées à venir, aussi excentriques que pouvait se permettre une discothèque excentrée, furent annoncées, des tables et surtout des bouteilles pour l’équipe seraient mises à disposition. Le bonhomme forçait le trait, il tournait autour du pot. Derrière tant d’altruisme  se cachait une contrepartie. Il finit par parler du commerce, des travaux qu’il envisageait et de tant d’autres perspectives.

« Pour repousser l’heure de fermeture, nous aurons besoin d’un appui auprès de la préfecture. C’est vers vous qu’elle se tournera pour s’assurer du peu d’incartades de notre établissement. » Et le bonhomme rebondit sur les emplois qu’il créerait et des navettes vers le centre-ville qu’il mettrait en place.

Mapa n’était pas un mondain, la nuit survoltée ne correspondait pas au personnage. C’était pour son équipe qu’il se laissait caresser dans le sens du poil. L’empereur savait octroyer de menus plaisirs à son armée.

En retrait, Arnaud déambulait autour de la piste de danse. Ce genre de pratique ne le choquait plus, c’était à peine un échange de civilité. Chaque job possédait ses avantages. Sur une toile en velours accrochée sous un néon ultraviolet, une amazone en levrette guerroyait au pied d’une cascade. La scène l’interpella. Elle ne dénotait pourtant pas dans un décor de boules à facettes, de piliers sculptés de dieux gréco-romains et autres moquettes mouchetées.

Un cadre des années 70, une musique adéquate… la bonté lucrative de flatter le trentenaire était évidente. Consommateur de choix, ce dernier remontait ainsi le cours du temps jusqu’au moment immaculé de sa conception. Ce courant nostalgique était grassement relégué par les médias, tant pis s’il tenait du repli narcissique.

Arnaud fut soudain extrait de ses pensées. Comme revenu d’un long voyage, il ne réagit pas de suite. Il ôta le téléphone de service de son étui puis vérifia le numéro d’appel. Inconnu sur la liste, il ne répondit pas. Mapa et le bonhomme parlaient affaire, Kathy le rejoignit. Le monde de la nuit dénaturé par le jour la dégoûtait autant que lui. Elle s’assit sur une banquette, grattant un trou de cigarette dans le tissu :

- Tu penses toujours que c’était une mise en scène ce matin ?

- Constate autour de toi, nous sommes entourés d’apparences. C’est le jeu de la société et notre rôle que de les démystifier. On découvrira rapidement les ficelles. Romane Tixier trempait dans des affaires pas claires, elle en a subi les conséquences.

- Comprendre pour apprendre, ajouta-elle en glissant son index pour élargir le trou. Connais-tu la symbolique du feu, le message qu’il véhicule ?

- L’enfer et le diable avec sa fourche ?

- Le feu sacré, celui par qui revient la conscience pure et sans tâche. Un agent de purification plus qu’un emblème de la pureté elle-même. Dans l’art chrétien, le chemin de l’Eden est gardé par deux chérubins aux épées embrasées. Je pourrais aussi te citer les sorcières et les hérétiques brûlés au moyen-âge. La flamme symbolise la force de la pureté.

- Juge et bourreau. Je ne suis pas certain qu’il faille chercher un message là où il n’y a rien. Les tueurs sont souvent surestimés. La fille a servi d’exemple comme la mafia punit les repentis. Un cartel veut asseoir sa domination et nous le trouverons.

- Ta logique ne tient pas, répondit-elle. Pourquoi maquiller le crime en accident ? Ils perdent en crédibilité si on ne peut pas le leur attribuer. Je pencherais plutôt pour l’autre camp, un fanatique prêcheur de bonne moral. La mise en scène d’un accident trouve alors ses explications.

Sceptique, Arnaud resta quelques instants à réfléchir. Il n’avait même pas ébauché cette éventualité. L’intervention de la BAC dans cette histoire sordide s’expliquerait alors.

- Tu évoquais une combustion spontanée, reprit-il. Que représente alors un être qui s’enflamme ? Quel serait le message ?

Kathy haussa les épaules et déplia un feuille de sa poche. Elle se racla la gorge et lut le texte à haute-voix. Dans un environnement aussi superficiel, l’inflexion qu’elle donna à sa voix ne la rendait que plus sordide

« Au moment que le soleil se levait sur la terre et que Lot entrait à Coan.

L’Eternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu, de part l’Eternel.

Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes et les plantes de la terre.

La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel.

Levé de bon matin, Abraham vint à l’endroit où il s’était tenu en présence de l’Eternel.

Et il jeta son regard du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine, et voici qu’il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise. »

L’auxiliaire alluma une cigarette puis se leva.

- Genèse, XIX, le destin de Sodome et Gomorrhe, deux villes dépravées punies par le feu divin. Telle était la sentence pour les pécheurs, finir dans l’enfer et tels seront, selon la parole de Dieu, les derniers jours du monde… Il y a là matière à idéaliser. Et surtout à interprétation, source de bon nombre d’extrémismes.

- Le complexe de Dieu, j’en ai entendu parler dans une affaire de poseur de bombes, commenta Arnaud. C’est une pathologie où l’orgueil entraîne un sentiment de justice toute puissante. Un aliénation des notions de réalité. En reproduisant des faits suprêmes, l’individu ressent une sensation qui le place au-dessus des autres. Dans le fond, ce n’est qu’un complexe d’infériorité.

- Tout meurtre est péché d’orgueil : outrepasser la soumission à l’existence. La justification mystique permet de se dédouaner des responsabilités. Parce que les préceptes divins ont été reproduits, l’individu se prend pour un messager. Sans raison, le jugement serait à la hauteur de l’animalité des pécheurs. La dualité est un syndrome de la pathologie criminelle : l’ange et la bête enfin unis.

- Nos théories se recoupent, rétorqua Arnaud en caressant une feuille de vigne en plastique. Le meurtre serait donc prémédité… Comme tes connaissances sur le sujet. Excuse-moi de paraître suspicieux mais j’ai l’impression que vous ne me dites pas tout. Audigier attend mes conclusions et toi tu t’es documentée sur un sujet plutôt inhabituel. Ce genre d’affaire n’est pas du ressort de la BAC, je voudrais savoir pourquoi vous entêtez et où vous voulez m’amener. En tant que membre d’une équipe, je pense qu’on devrait se partager les informations.

- Un de ses fournisseurs pouvait lui fournir des quantités au-delà de ce que tu pourrais imaginer. Nos prises nationales annuelles multipliées par deux. Tu vois ? Des tonnes et des tonnes… Notre but, c’est d’identifier les méthodes. Nous pensions connaître les petits passeurs ; les barrettes dans le cul, les pneus de la voiture ou par des enveloppes à bulles gorgées d’héro. Cette fois, l’échelle est démesurée. Elle dépasse tout entendement. 

Le téléphone sonna encore. Même numéro.

- Ou la complaisance de personnes influentes, reprit-il.

Kathy haussa les sourcils et lui fit signe de décrocher. Le moment était venu de le prouver. Il se mit à l’écart derrière un pilier.

- Claire Desayes, fit l’interlocutrice. Rédactrice au journal la Montagne. Je souhaiterai vous poser quelques questions sur le corps carbonisé découvert ce matin …

Ce nom lui paraissait vaguement familier. Il déglutit avant de répondre.

 

 

  

Commentaires

Enfin une lueur dans ce suspens hitchcockien sur le pourquoi du titre : L'ange et la bête !
Tu as l'art de nous maintenir en haleine, jonglant à la fois avec des éléments qui nous permettent de progresser dans l'énigme de ces morts étranges, et épaississant le mystère qui les entoure en introduisant au fur et à mesure de nouvelles pistes. Tu assouvis notre faim de savoir et dans le même temps, en fais naître une nouvelle. De rebondissements en rebondissements, de faim en faim, on se languit de dévorer la suite du récit jusqu'à la fin.

Et, glissées subtilement dans ton récit, des assertions sur la vie, sur ce monde fait d'apparence, de paillettes, d'arrangements et de corruption en tout genre, (y compris dans les milieux censés les combattre) qui me séduisent beaucoup.

Le raisonnement est d'une grande acuité. La description des situations , de la psychologie des personnages, de l'atmosphère est d'une justesse telle ,que ce roman nous fait oublier qu'il s'agit d'une fiction. On a le sentiment d'être le témoin d'un réel fait divers.

Bravo à toi , David !
Vraiment.

Et tu sais quoi ? Vite, la suiteeeeeeeee !

Signé : Koryfan

Ecrit par : Koryfée | 12 juillet 2007

Que dire après ça ?
Cinq lettres.
Un mot.

Merci.

Tu as résumé tout ce que j'ai voulu faire passer en écrivant (ce roman comme d'autres). Savoir que j'y suis parvenu me fait vraiment vraiment (mais vraiment ) très plaisir. De longs mois (9) pour savoir que l'on a, au moins, réussi à transmettre le message à quelqu'un... On se sent tout léger.... Comme après une gastro ?

Ca me motive pour écrire ce soir !

Ecrit par : DCANCY | 12 juillet 2007

Neuf mois de gestation, mais c'est ce que l'on appelle une grossesse littéraire ! En tout cas, le bébé d'encre et de papier a des traits très réussis et je doute être la seule à le penser, foi de Koryfée.

Que dire ? Merci de ton merci, car en premier lieu, c'est toi qui nous donne du bonheur à te lire !

Et chouette que cela t'encourage à mettre la plume à l'étrier ! Au galop !

Ecrit par : Koryfée | 12 juillet 2007

Grossesse littéraire effectivement mais le bébé était prématuré, de longs mois de couveuse ensuite. Il a pu être chouchouté, lavé et talqué (?) Pour enfin être autonome avec la nounou Kiki qui s'est occupé de supervisé l'éducation... Et le voilà qui maintenant se pavane sur la toile. Quel respect, je te jure !

Ecrit par : DCANCY | 13 juillet 2007

Il est difficile d'avoir du recul sur son propre enfant d'encre et de papier en effet. Un regard extérieur sur lui permet d'affiner ses traits, de mieux affirmer son caractère. Et je fais confiance à Kiki pour exceller en néonatologie !

En tout cas, le résultat est là : un enfant que les traits esquissés par ta plume rendent terriblement attachant et que la lectrice que je suis a d'ores et déjà adopté !

Signé : Koryfée-licite-le-papa (qui dans le cas d'une grossesse scripturale est aussi la maman ! Un être hermaphrodite en quelque sorte ;-))

Ecrit par : Koryfée | 13 juillet 2007

Maintenant me reste à parfaire l'éducation et le peaufiner. Je n'arrive pas à me plonger de manière extérieure, je revis les moments d'écriture, ce que je voulais dire à ce moment-là, la direction prise comme les sous-entendus et, parfois, des choses personnelles vécues. Bref, la forme a bien besoin de son oeil avisé !

Ecrit par : DCANCY | 17 juillet 2007

Je te fais confiance pour son éducation. Quant à peaufiner ses traits, ils sont déjà si délicats et si fins, que ce bébé -là, moi, je le dis, il a tout d'un grand ! (il serait bien capable de dépasser le mètre 82 de sa marraine !)

Il est normal de ne pouvoir avoir de regard extérieur sur son manuscrit : ce n'est pas un hasard si on fait un parallèle avec la maternité. Une maman (je parle de mère, véritablement), ne peut et ne saurait émettre de critiques ou de défauts à l'endroit de son nouveau-né. Elle l'aime tel qu'il est.

Ecrit par : koryfée | 18 juillet 2007

Ta comparaison sur l'accouchement est pertinent. Tu as l'art et la manière d'imager très justement. Les enfants de papier ne seront jamais parfaits... et c'est peut etre aussi pour ça qu'on les aime !
(plus que les avoir portés hors des dédales du nid )

Ecrit par : DCANCY | 20 juillet 2007

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