23 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 8.2
- Des nouvelles de l’autopsie du cadavre de lundi ?
- En attente, marmonna Kathy hésitante. Par intuition, je pense qu’ils n’en tireront rien de concluant. Je voulais aborder avec toi, d’autres sujets, d’autres hypothèses disons. Ce cas me divise… Autant être franche, nous sommes entre nous. Crois-tu à des choses qu’on ne parvient pas expliquer ?
- Bien entendu, il y a des événements qui nous dépassent. Et heureusement, le monde n’est pas que science. Pourtant l’aléatoire, ou ici un concours de circonstances, est régi par des lois mathématiques. Si l’on écarte l’incidence humaine – ce que je doute dans notre affaire – une combustion humaine spontanée est envisageable. Une chance sur quatorze millions, tu vas me croire fou. Pourtant, c’est la probabilité de gagner au Loto et les chanceux sont fréquents !
- L’idée du probable se situe dans une zone floue, comme un peut-être entre la certitude de l’impossible et celle du nécessaire. Admettre une éventualité dépend des largesses de notre champ de raisonnement. Explique-moi comment quelqu’un aurait réussi le tour de force de brûler aussi vite une femme sans dégâts et sans se faire repérer.
- Et tes explications sur la symbolique du feu ? En terme de probabilité, la fille avait de bonnes raisons d’être éliminée. D’où une certaine idée sur la cause probable.
Kathy bifurqua alors à l’angle d’une rue pour emprunter un raccourci. Ils commençaient à monter vers les hauteurs de la cathédrale. Elle persévérait.
- Comment le tueur aurait-il opéré ?
- Peut-être qu’il a commis son délit en dehors de l’appartement et qu’il l’a remise en place dans la nuit.
- Non, non, non, je ne suis pas d’accord. Il y a quand même des preuves. Ne vas pas me faire croire qu’il a projeté des cendres autour ou que le cadavre encore chaud a marqué le canapé ! On a retrouvé des particules au quatre coins de l’appartement. La calcination a eu lieu à l’endroit où on l’a retrouvée, les premiers rapports l’ont prouvé.
- Je ne fais qu’émettre des suppositions, s’excusa-t-il. C’est en multipliant les explications qu’on se rapprochera de la vérité.
- Admet alors que la combustion spontanée n’est pas inconcevable.
- Sans forcement crier au miracle, je ne réfute pas d’emblée qu’elle se soit embrasée d’elle-même. Je suis juste sceptique. Quand on aura invalidé chaque hypothèse rationnelle, alors là, je te dirais qu’on peut envisager d’autres explications. Pas avant.
- Voilà bien ce que j’attendais de toi. Tu n’es pas aussi fermé que tu en as l’air.
Arrêtée devant une porte, Kathy articula un jeu de clefs et finit par ouvrir un portail métallique. Il donnait sous un porche suintant de mousse.
- Si tu veux vraiment comprendre ce qui se cache derrière tout ça, dit-elle en l’invitant à entrer, et te forger ta propre opinion…
Sous la cuirasse, l’immeuble ouvrait son for en une cour sablonnée. Des chats s’enfuirent à leur arrivée, une lanterne s’alluma. Entre les fenêtres se ramifiaient des lierres denses, ils couvraient un crépi musardé, des volets fendillés. L’artère d’une gouttière pendait, inerte, à l’angle d’un toit.
En franchissant une nouvelle barrière du fort, la modestie se délestait des leurres. L’opulence des propriétaires s’affichait aux invités. Des toiles d’amateurs – moins abstraites que maladroites - étaient brancardées sur les murs comme autant de gargarismes bourgeois. Faussement moderne, le vestibule crachait des couleurs vives, un ravalement tape-à-l’œil symptomatique des plaques professionnelles rencontrées en façade. Conseillers juridiques ou médecins, la caste supérieure pavanait, nantie de quelques années d’études. Arnaud ne pouvait être plus mal à l’aise.
- Je croyais que tu habitais à la campagne, demanda Arnaud alors qu’elle était en train d’ouvrir la porte d’un appartement.
- Qui a dit qu’on allait chez moi ?
En guise de sonnette, une reproduction de cloche en laiton était accrochée. Elle surplombait une plaque dorée. « Mathias Aymard. Kinésithérapeute. »
- Je ne suis pas venu pour un massage, voulu plaisanter Arnaud de plus en plus tendu. On est censé chercher quoi au juste ?
Kathy soupira en quittant ses ballerines sur le tapis oriental. La décoration n’était pas chargée, limite sommaire, une commode retapée, quelques souvenirs de vacances encadrés. Un lampadaire, à l’extrémité en forme de chandelier, tarda à s’allumer. Une odeur indélébile de papier d’Arménie flottait dans le couloir, elle transpirait de nulle part et partout. Arnaud s’intéressa à la peinture projetée. Avec l’éclairage, celle-ci donnait l’impression que des formes grouillaient des murs. Qu’elles tentaient d’envahir les lieux. Le bureau où le conduisit Kathy confirma le ressentiment funeste.
Bastion derrière les remparts, des séparations débordants de documents découpaient une pièce. Un mélange étrange habitait les lieux, Quatre fauteuils en cuir s’articulaient face à face autour d’une table aux reflets marbrés. Un luminaire marocain, rougeâtre et conique, pointait du plafond, un attrape-rêves indien et d’autres folklores ethniques étaient suspendus. Sur un pan libre d’ouvrages, des étagères bombés, aux bibelots insolites, se disposaient autour d’une peinture sur l’enfer de Dante. Chaque étage s’illustrait par des supplices morbides, une sentence en latin signait l’œuvre.
- « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez. », traduisit Kathy en s’asseyant comme une reine. Charmant accueil n’est-ce pas ?
- Malgré ma volonté de ne pas m’arrêter aux apparences, ce médecin a l’air… disons, particulier. Il me semble pouvoir étayer tes conceptions.
- La diversité de ses connaissances peut nous être utile. Un double éclairage certainement pertinent… Evitons les malentendus, c’est l’un de mes meilleurs amis, quand il est en déplacement, je m’occupe de l’appartement.
- Tu n’as pas besoin de vouloir te disculper. Ca ne me concerne pas.
- Un simple soucis d’impartialité, lança une voix dans le noir. Vers l’essentiel, la justification se débarrasse des parasites.
Arnaud sursauta en se retournant. Un renforcement au fond de la pièce abritait un divan niché sous une fenêtre. L’homme avança le visage pour paraître à la lumière. Il avait le nez potelé, des narines larges, un double menton aussi présent que ce front qui gagnait la cime de son crâne. De larges lunettes violettes dissimulaient son regard, elles pesaient sur des joues pâles et rebondies. Contre toute attente, Mathias Aymard, en se levant, découvrit un corps non pas obèse mais proportionné. Il proposa une pastille mentholé puis siégea avec eux. Un pouf s’ouvrit pour découvrir un mini-bar.
18:00 Publié dans L'ange et la bête - ROMAN | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note









Commentaires
Une fois encore, je suis fascinée par le degré d'intimité rare que tu sais créer avec tes personnages, les lieux, le récit d'une manière générale. On ne te lit pas, on se glisse dans tes pages, on est témoin des scènes tant on les visualise, lecteur-personnage-invisible mais ô combien présent, captivé, happé par l'intrigue. Je suis vraiment rentrée avec Kathy et Arnaud dans ce batiment cossu, ai visualisé l'entrée de l'appartement et le bureau du kinésithérapeute, ai senti le papier d'Arménie flottant dans l'air. De même j'ai entendu leurs échanges plus que je ne les ai lus sur cet écran.
Bravo à toi, David, de rendre cette intrigue si vivante, si réelle qu'on en oublie presque qu'il s'agit d'une fiction.
Pincement au coeur en réalisant qu'après cette drogue douce que tu nous as distillée depuis plusieurs semaines, ce chapitre, si je ne me trompe, est le dernier que tu dévoiles. Ensuite, sevrage, et donc état de manque. Editeurs, devenez dealers, prenez le relais de David en nous offrant notre dose de sa prose ! Publiez-le !
Signé : Koryfée-son-attaché-de-presse.
PS : j'ai souri car dans L' échiquier de la cannibale, j'évoque cette probabilité infime de gagner au loto, laquelle, étudiée lors d'un cours de maths en fac m'a dissuadée à tout jamais de participer à des jeux de hasard. Ce que je te souhaite, vivement et très sincèrement, c'est de gagner le gros lot en recevant le "OUI" tant mérité d'un éditeur. Je croise mes baguettes en ce sens et vu ton talent, suis convaincue que la probabilité que cela arrive est beaucoup plus forte que celle de trouver les 6 numéros du Loto.
Ecrit par : Koryfée | 25 juillet 2007
Pour gagner au Loto, il faudrait déjà jouer mais, comme toi, j'ai été échaudé par les probabilités démontrées. Comme il en plus il parait que dans une entreprise, deux personnes ne peuvent pas gagner et qu'une femme a... bon je m'égare là.
Des encouragements, un soutien comme le tien me donnent la force de continuer envers et contre les réponses des éditeurs. De refus polis en photocopies informelles, on est parfois tenté de baisser les bras !
Toi aussi, ne te laisse pas bouffer et sort la cannibale ( :)), tu vas les épater dans la galerie, en soirée. D'ailleurs, sur ton site, j'ai constaté une réponse surprenante : celle d'une auteur dont tu avais encensé l'oeuvre. Voilà quelque chose de Koryfée-et-rique ! J'imagine le Kangourou rougissant.
PS : Joue au Loto sinon tu risques d'avoir les boules.
PS2: Désolé pour le jeu de mots du PS précédent, je suis fatigué :)
Ecrit par : DCANCY | 25 juillet 2007
Oui, continue, David ! Je ne puis que t'encourager en ce sens tant tu as pour ce faire du talent. Ces 8 chapitres en sont l'illustration vivante. Tu n'as pas "encore" reçu de réponse positive,ne signifie pas que tu n'en auras pas. Il suffit d'un oui, juste un. Moi, j'y crois te concernant. Et si tu doutes, alors j'y croirai pour deux, foi de Koryfée !
Ah, les "Nous sommes au regret de ne pouvoir publier votre manuscrit, ce dernier n'entrant pas dans notre politique éditoriale", cela a de quoi lasser en effet. Et d'être en droit de se demander : quelle est votre politique éditoriale ? J'ai assisté à une conférence sur ce sujet en avril dernier, et cela était assez édifiant...
Quant à La cannibale, elle ne demande pas mieux que de se jeter dans les bras de lecteurs et , fait exceptionnel, de ne pas les dévorer mais de se faire dévorer par eux, reste qu'elle subit le même sort que "L'ange et la bête". Mais elle persévère. Parfois, elle se demande si elle n'aurait pas plus de chances de gagner au Loto tout en sachant qu'elle n'y joue jamais...
Ecrit par : Koryfée | 26 juillet 2007
"Nous sommes au regret de ne pouvoir publier votre manuscrit, ce dernier n'entrant pas dans notre politique éditoriale"
Effectivement, tu oublies aussi ton nom et le titre rajoutés à la main. Quand on ne connait pas quelqu'un dans le milieu (ah si, j'en connais deux auteurs en devenir !), on a peu de chances de dépasser les premières barrières qui sont généralement lapidaires. On passage, je félicite la politique des éditions Viviane Hamy pour qui une non-réponse est une réponse...
Peut etre qu'il faudrait que je couche avec Ophélie Winter mais comme j'aime pas le gout du plastique...
Ecrit par : DCANCY | 28 juillet 2007
Ophélie !!!!
Signé : Koryfée-écroulée -de-rire
Ecrit par : Koryfée | 29 juillet 2007
Rectification : Ophélaïïïïïïïïïïïïïïïï !?!!!!
Ecrit par : DCANCY | 02 août 2007
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