26 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 8.3
- Autant vous prévenir de suite, lança l’hôte, avant votre visite, j’ai dû me renseigner sur le sujet. La combustion spontanée est un phénomène rarissime et, même s’il déclenche des passions sur Internet, il reste peu étayé par des expériences. Un chance sur 400 millions selon les statistiques. A vrai dire, l’incapacité qu’ont mes confrères à l’expliquer l’a relégué au rang de supercherie. Pire : quiconque s’y est penché a été pointé de l’index. C’est véritablement un sujet tabou car personne n’a pu infirmer les théories avancées par des irréductibles.
- Présente lui ce que tu as trouvé, l’interrompit-elle dans son élan.
- Pour commencer, oublions les anciennes croyances qui concernaient des femmes corpulentes, fumeuses et alcooliques. Tous les alcooliques, Dieu sait qu’ils sont nombreux, ne s’embrasent pas. Cinq grammes par litre de sang, c’est le coma éthylique, le pire cas. Comment pouvez-vous imaginer mettre le feu à l’équivalent d’une piquette de supermarché ? Il faudrait être imbibé à plus de 25%. Physiquement, c’est d’autant impossible que le sang devrait être conducteur…De plus, des hommes ont été touchés, un nourrisson même a été victime du feu divin en 1939. Quant à la chaleur d’une cigarette… Il faut s’orienter sur un phénomène d’avantage biologique. Avez-vous entendu parler du phénomène de feu follet dans les cimetières, M. Magne ?
Arnaud acquiesça. Des lueurs apparaissant au-dessus des tombes avaient fait naître bon nombre de légendes. La réalité était toute autre.
- En se décomposant, un corps produit des gaz, d’où l'odeur qui en résulte. Parmi ceux-ci, il y a le méthane, hautement inflammable comme vous le savez. Quand en plus, une atmosphère chargée d’électricité statique – qui produit des étincelles – se mêle à la chimie, il n’est pas surprenant de constater l’apparition de mini-feu. Pourtant, d’un feu follet à un brasier, d’autres conditions sont nécessaires. C’est à peine si une partie des intestins pourrait s’enflammer. A moins que la victime ait bu de l’huile, mangé du papier journal et qu’on la laisse faisander plusieurs semaines, peu de chances !
- La victime est souvent déjà morte, ajouta Kathy. Dans les cas recensés, l’heure ne correspond pas à celle de la déclaration du feu.
Arnaud croisait puis décroisait les jambes :
- Nous sommes d’accord, le décès est postérieur. Ce point est à étudier. Les cendres laissent bien peu de traces du méfait. Ni vu, ni connu !
- Quand bien même on l’aurait tuée, comment motiver un feu d’une telle ampleur, d’une telle rapidité ? Le corps humain est composé à plus de 70% d’eau or, dans les cas de combustions spontanées humaines, les flammes semblent absorber l’oxygène contenu dans les molécules. L’hydrogène qui s’en échappe accélérerait alors la combustion. Cela défie toute logique, non ?
- L’effet chandelle est connu, un conducteur et une source, répondit Arnaud qui en profitait pour approfondir ses connaissances universitaires. Le tissu humain, et d’autant plus les graisses, propagerait un feu déjà amorcé. Les vêtements amplifient alors un phénomène né d’un court-circuit ou d’un banale étincelle.
- En tant que médecin, je peux vous affirmer qu’en l’espace d’une nuit, un corps ne peut pas se consumer ainsi. Et si vous imaginez une exécution extérieure, je soulignerai la perversité du tueur à garder une partie intacte de sa victime et la difficulté technique à ne pas éveiller les soupçons.
- Mais tout ceci ne viendrait pas prouver les dégradations locales, le devança Arnaud qui commençait à penser à haute-voix. Le subterfuge aurait vite été démasqué…
Une once de satisfaction marqua Kathy. Elle se contenait pour ne pas la trahir. Enfin, quelqu’un dans l’équipe adhérait à ses convictions. Elle se remplit un autre verre de jus d’orange. Mathias restait son meilleur avocat.
- Sans entrer dans des conceptions mystiques, je voudrais aborder les apparitions de feu de St-Elme, continua le kinésithérapeute en mal de conférence. C’est une décharge observée sur les mats ou les antennes des navires lorsque le temps est orageux. Dans le cas d’électricité statique positive, des aigrettes luminescentes de plusieurs centimètres de longueur apparaissent. Si, autrefois, on attribuait ces manifestations aux dieux protecteurs des marins, Castor et Pollux, de nos jours, la causalité physique ne laisse planer aucun doute. Les rapports entre électricité et magnétisme sont appris dès l’école primaire.
- Je sens que je vais découvrir des effets méconnus de la physique…
Le kinésithérapeute se leva alors pour chercher un classeur. Un marque-page aidant, il leur présenta des photos en noir et blanc pour le moins surprenantes. Des feuilles d’ortie, entourées d’une couronne blanche, se succédaient. Au fur et à mesure des pages, l’aura s’amenuisait jusqu’à ne laisser quelques points phosphorescents. Arnaud ne comprenait pas la finalité du document.
- A travers un verre recouvert d’une teinture de dicyanine, on a pu photographier ce phénomène. Au fil des heures succédant la coupe de la feuille, l’éclipse de la luminescence annonce l’imminence de la mort. C’est ce que l’on appelle le corps parallèle électromagnétique. Tout être vivant en dispose et il vit indépendamment de nos perceptions. L’art chrétien l’a porté aux nues avec l’auréole divine.
Mathias présenta alors la photographie d’une main, en couleur cette fois. Elle ressemblait à une voie lactée sur fond d’or et d’azur. La découpe des images donnait l’impression d’un film étudié à la loupe. Les points semblaient scintiller les uns après les autres, tantôt intenses, tantôt retenus. D’autres lueurs avaient la forme de minuscules flammes, rondes mais cette fois, ces dernières se déplaçaient. Un univers se découvraient dans une simple paume.
- Le Ba, le Ka des Egyptiens, le corps astral des Erémitiques, les doubles, le corps éthérique… Depuis la nuit des temps le corps-reflet est connu. Il possède autant de nom que de cultures. Notre corps dispose d’un schéma énergétique : la luminescence et la vie sont étroitement liés. La maladie, la faiblesse psychologique, bref le mal-être influence notre autre identité.
- Le mouvement des membres induit un courant neuronal, donc électrique. Il apparaît d’une manière ou d’une autre.
- Cet effet baptisé du nom de son créateur, Kirian, date de 1940, renchérit Mathias de plus en plus enflammé. Par un dispositif plus puissant maintenant, on peut même découvrir un feedback surprenant chez des personnes amputées… le reflet d’un corps entier persiste.
- D’où leur sensation de membre fantôme.
- La radiation qui est émise n’est donc pas une simple radiation mais une entité distincte de la réalité. Bien qu’organique, elle n’est pas électrique mais bioplasmique. Une énergie circule en nous, elle est porteuse de vertus qui nous échappe totalement. La société a fait de nous des êtres portés vers l’extérieur. Nous nous servons que d’une part infime des capacités de notre cerveau, la puissance enfouie dans notre être est insoupçonnée. Des hommes marchent sur des braises ou dorment sur des clous sans aucun stigmate. Le contrôle est la source.
Arnaud commençait à comprendre d’où provenaient les influences peu conventionnelles de son hôte. En bon praticien des médecines douces, il puisait son influence des philosophies parallèles. Cette pensée le braqua puis, vérifiant discrètement du côté des étagères, il constata que les lectures abordaient des sujets parallèles à ce que l’ordre des médecins préconisait. Dans un cabinet de consultation, le discrédit lui aurait aussitôt été jeté.
- Cette force se serait alors soudainement emballée, résuma Arnaud. Les minuscules lueurs d’énergie qui nous parcourent seraient devenues, pour une raison inconnue, des cratères en furie. Sans rien pour les contenir.
- En schématisant très grossièrement, oui. Une dépolarisation du corps bioplasmique peut en être la cause. Puisque le schéma est défini, l’énergie suit un flux contenu entre les différents canaux, points du corps parallèle. Ce qui expliquerait le peu de dommages environnants et la puissance déchaînée.
Instinctivement, Arnaud se retourna vers sa collègue. La mine consternée trahissait ses pensées. Il lui demandait : « Où est-ce que tu m’as emmené ? » Kathy resta sérieuse et, dans un réflexe liée à d’anciens cheveux longs, voulut tirer une mèche derrière ses oreilles.
- On ne te demande pas de boire ses paroles mais seulement de concevoir qu’il peut exister des explications différentes. Après tout, ce qu’il vient de t’expliquer échappe à ta raison autant que le corps que nous avons trouvé. La différence réside entre les faits et la théorie.
- C’est un fait exceptionnel, pourquoi en faire toute une histoire ? Même si c’est inexpliqué, autant passer à autre chose. Je sais que c’est dur d’assumer son impuissance. Mais c’est comme ça, on n’y peut rien.
- J’ai oublié de te dire d’écouter les messages de ton portable, dit Kathy faussement désinvolte. Un nouveau corps brûlé a été découvert aujourd’hui. Nous sommes réquisitionnés demain matin dès la première heure.
Fronçant les sourcils, Arnaud fouilla dans les poches de son sac de sport et en extirpa son téléphone. Effectivement, Mapa lui avait laissé un message. Il lui confirma ce qui venait de lui être annoncé. Tant pis pour le jour de repos.
- Une chance sur 400 millions, lui répéta Mathias dans un sourire satisfait. Une chance sur 400 millions… Peut-être seriez-vous intéressé par l’adresse d’une amie charmeuse de feu ?
18:00 Publié dans L'ange et la bête - ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note









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