« Rapport 2 - Arme de destruction massive | Page d'accueil | Les pénitents (2/3) »

05 août 2007

Les pénitents (1/3)

  d6522052fe607c7e50c31f1f845a84c7.jpg

            Fugace avec la fin du soleil, la rédemption des eaux s’évapore lentement, le ciel appelle, elle prend son envol. A travers les branchages arqués vers la terre, les parfums évanescents, fine brume amère, se muent en étranges nappes blanchâtres et survolent le sol comme une muse contemplative. De chants silencieux en printemps estival, la moiteur clame torpeur, colle du cœur au corps comme une seconde peau. Epoque incertaine, significative, la nature est lasse d’agitations ancestrales. Dans le ballet des vents, puis le chaos, le marais succombe avec le noir. La nuit se pose, il se repose.

             Les ténèbres s’octroient les teintes abandonnées par les vestiges du jour. Chaque couleur qui succombe devient la leur. Les formes ne font plus qu’une, oppressante, sournoise. Le paysage, détrôné par les ombres de la nuit, resplendit de mille démons, d’infimes détails au visage soudainement si diabolique. Rien ne se voit, tout se devine. Chaque hurlement, indicible, prend sa force d’une atmosphère pesante, ils s’immiscent dans les êtres, pénétrant leurs pores pour s’engouffrer dans leur plus intime essence. L’effroi s’est fait défense de cette nature inhospitalière, une guillotine pour les intrus en perdition. La Camargue est terre de ses seuls enfants.

               La lourdeur des pas qui osent s’y aventurer éclatent avec fracas. Si peu légers dans une terre boueuse, ils pourfendent l’omniprésence muette des ombres, cinglant et bravant l’hostilité, éclatant de vie.

               A travers les branches des arbres, comme des mains pour la retenir, Delphine avance pour se frayer un chemin. Les griffes fourbues du marais voudraient enrayer sa persévérance. Le vent, si sournois, se soulève et tente de l’entraîner à la dérive, à sa dérive, mais elle fait face, stigmatisant sa propre écorce. Les mains vers l’avant, elle repousse leurs assauts, s’emparant d’une intimité qui n’est pas la sienne. Celle d’une nature qui veut se préserver. 

                Le corps du pays, mi-eau, mi-terre, s’attache à ses semelles, des racines s’extirpant vers leur devenir. Bête traquée, elle tient et poursuit, insistante. Ses yeux vitreux, son visage en sueur…dans une nature sans cri, elle entend des appels. Des murmures sifflant, des complaintes haineuses, les hurlements de pénitence. Les démons du néant.

               Sans trop savoir ce qui l’a mené jusqu’ici, elle regarde les contours de cette lune masquée par un flot de nuages. Son œil inquisiteur, un judas sur la porte de sa destinée, la marque du sceau de sa médisance. L’invisible la harcèle, le noir se terre pour la suivre. Tout ici est fait d’un seul et même ordre, l’ordre des choses et elle n’est pas la bienvenue. 

               Elle avance pourtant.

               Peu à peu, derrière elle, se dessinent d’autres formes plus inquiétantes, moins irréelles. Les fantômes se revêtent de leur spectre, acclamés par cette femme perdue, ils sortent de leur antre maudit. Comme attirées par son errance, des silhouettes faussement incandescentes s’extirpent du sol, des arbres, de partout autour d’elle. Longs, fins, le regard affamé, des ombres, à présent concrètes, apparaissent puis s’enlisent dans son sillon.

               Se retournant sur sa marche, Delphine ne voit encore rien mais se sait suivie. La démarche irrégulière, ils suivent et lorgnent cette âme en détresse comme un cortège de vautours affamés. Leurs membres supérieurs, fébriles, se tendent vers elle, leur faciès n’a plus rien d’humain, ne l’a jamais été. Ils se battent avec une lenteur funéraire pour être dans les premiers à se repaître de son sang. Leurs gueules béantes et écumantes de glaires claquent dans le silence de la nuit. Dos voûté, ils se dévouent à sa cause, à leur cause, la perdition.

               A chaque mètre, Delphine s’enfonce un peu plus dans les méandres tortueux du marais. La splendeur enivrante qu’expose le soleil à son zénith n’est plus qu’un souvenir inconciliable avec ce qu’elle est en train de vivre. Elle sent l’oppressante pesanteur d’une mort qui rôde autour d’elle et qui l’envahit progressivement. Le cercle de ses inimitiés se referme sur ses pas. Leur claquement de mâchoire se confond dans un mutisme clos. Pourtant, au plus profonds des ténèbres, elle perçoit une lumière. Au milieu de nulle part, une maison. De ses fenêtres jaillit une fine lueur, un semblant de chaleur humaine perdu dans la férocité des ténèbres. Voilà peut-être ce qu’elle était venue chercher en foulant les terres du marais.

               Sa fuite s’accentue, les fantômes se hâtent. La nature devient plus dense, murant cet îlot vivace de remparts impénétrables. Les ronces et les branches lui griffent la peau, le visage. Et derrière elle, ses poursuivants hantent et gémissent. Cette âme si fraîche, si pure, si fragile sera leur dû.

               Delphine avance encore, devant elle la clôture protégeant la propriété. Elle est si près, sait pourtant que son échappatoire est là. Ses fantômes se rapprochent, plus rapides qu’elle.

               Un portillon métallique se présente à elle. Des plaintes inhumaines dans son dos la fustigent pour la retenir. Animaux, monstres, la jeune fleur sent leur souffle glacé dans le creux de sa nuque. Poussant le portillon, elle entre, se contorsionne de l’effroi de leurs présences. Ils sont là, prêts à se jeter sur elle. Elle se retourne.

               Plus rien.

            Comme un voile homogène, les arbres dansent, lancinant. L’amer alizé mène le bal, sans musique, sans son, juste l’écho d’un silence trop présent. Delphine se ferme alors à l’intérieur de la propriété et laisse s’échapper un soufflement significatif. Apaisée. Le cœur dynamisé, bien trop emballé, elle achève son échappée en gravissant les quelques marches qui la mènent au porche. Le bois craque sous sa si fine démarche.

            Derrière la clôture, des regards absents pèsent sur elle, tapis dans le noir opaque de la nuit. Ils attendent. Elle finira bien par sortir.

            A travers la moustiquaire de la fenêtre du salon, elle discerne une maison modeste, une antique télévision, une grande table, quelques chaises, un buffet. La faible lueur d’une lampe à pétrole distille une douceur revigorante. Le parfum, si atypique, qui s’en échappe lui caresse les sens. Delphine se pose devant la porte. Le dos de sa main, prêt à frapper, n’ose pas. Elle ne sait que dire. Sa pensée s’égare ne sachant ce qu’elle va trouver.

            A l’extrémité du porche, une planche craque. Elle détourne la tête. Un homme, assis, la regarde.

            « - Inutile de frapper, je suis déjà dehors.

            La voix est rauque, si âpre de vie. L’accent du pays se retrouve dans sa courte prise de parole. Delphine s’approche pour se présenter.

            L’homme se lève difficilement de son rocking-chair. Sa barbe poivre et sel, ses cheveux clairsemés manifestent le déclin de l’âge, sa poignée de main également.

            - Asseyez-vous donc, jeune fille. Nous avons un magnifique climat ce soir, c’est si rare.

 

                              ... à suivre

Commentaires

C'est avec un mélange de curiosité et de crainte que je me suis lancée sur les traces de Delphine. Ces marécages à l'atmosphère lourde, oppressante, mystérieuse, angoissante sont décrits avec tant de beauté, de réalisme, que l'on sent la moiteur de l'air, on voit les arbres aux ramages inquiétants, on tremble à l'idée des fantômes et autres ombres de la nuit.
Et de découvrir en la Camargue une terre de légendes qui n'a rien à envier à l'extrême-occident ;-)
Tu sais combien la Bretagne m'est chère et en te lisant ,je ne pus m'empêcher de penser à ces grands conteurs bretons(ce qui est un compliment dans ma bouche), lesquels évoquent des histoires mystérieuses qui semblent parler, en grand secret, à chacun. Des histoires qu'ils rendent indiciblement vivantes, au point de nous transporter au coeur de leur récit, de nous fair oublier qu'il s'agit d'une fiction.
De fait, tu peins la nature avec une précision de pointilliste, Seurat du verbe, et le tableau obtenu est d'un réalisme saisissant. Bravo !
Que de belles expressions comme, pour ne citer que ce passage sur la lune masquée par un flot de nuages : " Son oeil inquisiteur, un judas sur la porte de sa destinée, la marque du sceau de sa médisance."
Ravie de cette incursion en pays camarguais. Je continue à suivre Delphine en me tenant aux branches !

Ecrit par : Koryfée | 07 août 2007

J'aime m'attacher aux sensations, et donc par extension les sens. Le ressenti est quelque chose de tres important pour moi.

Dans un premier temps, j'avais trouvé la description des marecages un peu too much (trop lourde en francais dans le texte ). Et puis, j'ai laissé la nouvelle telle quelle, elle date d'ailleurs de 2002 me semble-t-il.

Bienvenue dans le monde de Delphine, garde à qui pénétre !... Et merci pour ces compliments ma chtite Koryfée.

Ecrit par : DCANCY | 08 août 2007

Je ne trouve pas du tout ta description trop lourde, en ce qui me concerne. Au contraire, ces détails tant au niveau de la peinture que tu dresses des lieux, que celui des sensations de l'héroïne, nous permettent de crever l'écran et d'entrer de plain pied dans ton récit. (les deux pieds dans le marécages :)))
Je continue donc avec enthousiasme à suivre Delphine, tenue en haleine par ta nouvelle.

Dis, Dav', si l'on n'entend plus parler de moi les jours à venir, tu viendras me sauver des marécages ? Parce qu'y pénétrer n'est pas sans danger ! Qui aurait imaginer que te lire était si risqué ? Eh oui, je mets ma propre vie en péril , si c'est pas courageux, ça ! ;-))

Ecrit par : Koryfée | 09 août 2007

A vrai dire, je ne suis pas bien à l'aise avec les descriptions, je reste sur mes classiques où je m'ennuiais fermement à longueur et langueur de pages. Alors j'essaie de les disperser, les densifier, les fluidifier. Mais les marécages, c'est une ambiance particulière. Il fallait aussi jouer dessus.

Si tu t'égares dans les marécages, j'appelerais l'équipe d'Arlette au Malibu avec hélicoptères, bimbos et botox, ils te tireront vite de là !

ps : faut que je pense à me relire des fois, que d'erreurs d'inattention (oups, un résiduel de mes profs de lycée !)

Ecrit par : DCANCY | 12 août 2007

Ecrire un commentaire