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06 août 2007
Les pénitents (2/3)
Ne trouvant pas de mots, Delphine prend place à ses côtés, en parallèle. Tous deux ont devant eux un splendide paysage, une nature étrangement calme. Le vent n’est plus qu’une douce mélopée à ses oreilles.
- Le marais est une terre extrême, fantastique et hostile à la fois. Avec les années, je m’y suis fait. A la manière des gens, elle est faite de deux visages.
Le ton naturel que revêt l’homme paraît si rassurant. Calme et posé, serein, sa sagesse parle au-delà des mots, plus que par allégories. Un brin d’herbe au coin des lèvres, il fixe l’horizon. La dispersion des nuages l’entraîne au hasard, son silence se confond avec une miséricorde clémente. Delphine, pris dans cette étrange mouvance, écoute avec l’homme.
- Avril a ceci de particulier que c’est une saison à part entière. Ni l’été, ni le printemps. Le calme avant la tempête en quelque sorte. La saison des araignées, comme je l’appelle. Ces petites bêtes réapparaissent avec les premières chaleurs, pour reprendre vie, pour tisser leur toile…
- Comme si leurs fils retraçaient un trajet parcouru, continue Delphine. Comme si ce que l’on va découvrir était déjà inscrit.
Le vieil homme hoche la tête. Ils se comprennent parfaitement.
Alors qu’il se baisse pour saisir un verre posé au sol, il pousse un discret gémissement. Delphine ne détourne pas le regard, pour elle, la douleur reste solitaire. Son ressentiment doit l’être tout autant.
De l’autre côté de la balustrade, un jardin en friche attend son heure de gloire. Quelques rares plantations peinent à percer. Il lui tend la main :
- Prends, tu dois avoir soif après une telle marche.
Les doigts serrés contre le verre, elle avale à grandes gorgées le maigre présent.
- Tu peux te resservir. De l’eau, il y en a à foison dans les environs. Elle a suffisamment coulé pour ne plus repartir. Avec un puits si profondément creusé, j’ai appris à chercher au plus profond du marais pour voir ce qu’il avait de bon.
Delphine dépose délicatement le verre à ses pieds puis se cale au fond du fauteuil. Un calme inconnu jusqu’alors, surtout après son éprouvante traversée, la comble peu à peu. Les derniers mois semblent bien lointains, moins sollicités mais encore bien présents.
- Les marais naissent parce que leur terre retient cette eau étrangère, dit-elle en fronçant les sourcils. Ils ne veulent pas d’elle au plus profond d’eux. Ils ne veulent pas des larmes d’un ciel trop distant.
- Chacun voit dans la nature ce qu’il ressent. Si leur intérieur est noir, elle ne les ensevelira qu’un peu plus. Si leur cœur est plein d’espoir, ils y espèrent une pénitence. Plus que le reste, le marais s’en nourrit. Voilà ce à quoi tu as fait face en venant jusqu’ici, contre tes propres démons.
Se substituant à la conversation, Delphine incline son visage pour laisser une larme s’affranchir dans l’inconnu. Tout ce qui est derrière elle doit le rester. Son présent, c’est l’avenir et rien d’autre.
- Ne t’inquiète pas, jeune fille. Je ne te demanderais pas la raison qui t’a amené jusqu’à moi. Peut-être n’en as-tu pas encore conscience, ou l’ignores-tu. Mais elle est là, au plus près de toi. Ecoute-la.
Une seconde larme s’écoule le long de sa joue. Masquant un flot de sanglots, elle glisse comme un symbole, un éclaireur sur une peau vierge mais si âpre d’expérience. Son début de vie se pare déjà d’un lourd tribut.
De longues minutes passent puis s’effacent aussi succinctes qu’elles ont éclos. La lampe à pétrole perdant de sa superbe, le vieil homme allume alors une bougie aux senteurs de citronnelle. Bras croisés sur un ventre rebondi, son attention est accaparée par les craquelures d’une poutre qui lui fait face. Une mèche rebelle sur le côté de son crâne se cadence au gré de l’alizé, des balancements sur le rocking-chair. Il sait qu’il ne doit pas forcer les choses. Que tout doit se faire naturellement. Ils ont le temps comme plus précieux allié, et comme plus féroce juge.
De son côté, Delphine voudrait ne penser à rien, mais elle réalise le trajet parcouru, toute son errance... Chaque obstacle franchi lui en a apporté un nouveau. Ce soir, ces derniers mois, elle a vaincu ce qu’elle croyait de plus pire. Elle ne peut que redouter l’avenir. Le marais sera sa pénitence ou son linceul.
- Pourquoi ces monstres ne m’ont-ils pas suivis en entrant ici ?
Le vieil homme inspire profondément, puis il reboutonne sa chemise jusqu’en au col. Sa profession de foi doit rester contre lui le plus longtemps possible.
- Parce qu’ils n’ont pas droit d’asile sur mes terres. Il est des lieux dont ils sont forcément exclus. Pourtant ils sont toujours là, tout autour de nous. Je sens constamment leurs regards qui nous épient. Mais ici, tu ne risques rien.
- Qui sont-ils, demande, toujours plus curieuse, la jeune fille.
- Je les appelle les vampires de l’âme. En bons charognards, ils se nourrissent des êtres égarés, de cœurs en perdition…des cœurs comme le tien.
Une toute dernière larme glisse sur la peau de Delphine, comme la rosée du matin tente de pénétrer une écorce.
- Ce n’est pas mon cœur qui se perd, répond-t-elle alors. Mais un amour fort. Il agonise, les années ne sont pas consolatrices pour ce genre de choses.
- Voilà donc ce que tu es venue chercher dans le marais, une pénitence…
Le vieil homme la connaît bien plus qu’elle ne pourrait le supposer. Tant de personnes sont venues sous son porche, des vies, différentes, uniques, mais une seule et même souffrance. Lui-même a fait ce chemin il y a tant d’années. Et il sait, maintenant, que c’est au terme d’un long cheminement qu’arrive la sérénité, que se taisent enfin les démons de la tourmente.
Derrière ses pupilles finement ciselées, ses joues rubicondes, le vieil homme est couvert de scissures. Gravé au plus secret de son être, une lointaine peine ne s’est jamais réellement tarie. La dévotion pour ces égarés lui donne un essor, leur pénitence devient un peu la sienne. Certains ont pu sortir, retrouver leur quotidien, sans que ces vampires de l’âme ne viennent les emporter. Mais pas lui, il se sait trop près de la mort pour espérer éviter sa faux. Ce lopin de terre, si suffisant, érige son paradis et sa prison. Pour affronter de nouveau le marais, Delphine devra savoir trouver en elle la force de vivre, de poursuivre.
- A quelques jours près, cela fait cinq ans maintenant, se confesse-t-elle soudain. Cinq ans qu’une ombre me survit…son ombre. Je voudrais la voir disparaître. Mais ces images, les toutes dernières veulent rester inscrites en moi. Pour me faire regretter, encore et encore. Ce n’était pas ma faute, je n’ai rien vu venir…
- Tu as déjà conscience que ta participation n’est pas de mise.
- Un peu quand même…c’est moi qui ai choisi de prendre la voiture, de passer par les petites nationales. C’était mon choix, pas le sien. Je ne savais pas ce qui nous attendait…
Delphine incline la tête, submergée par les souvenirs d’une lointaine nuit. A tout jamais, cette soirée de printemps restera dans son histoire. Dans ses tortueux remords, chaque détail reste en place, intouchable et lapidaire. Elle se retient de pleurer pourtant.
- Je n’ai pas vu l’autre voiture nous couper la route. Un choc, violent, assourdissant. Plusieurs tonneaux. Des cris. Le silence ensuite. Puis ce sang sur moi. Pas le mien…
Delphine bombe la poitrine, relève le visage, comme pour défier la nature. Une rage, celle de se battre contre l’inéluctable, marque ses traits.
- C’était un ami, mon ami, un frère. Je ne peux l’oublier mais je dois me faire une raison. Il n’est plus là.
- Il ne faut pas regretter des choses qui ne t’appartiennent pas. Tu es en train de faire le bon choix. Tu acceptes ce qui t’est arrivé.
- C’est tout ce que j’espère, acquiesce-t-elle. Le répit de cinq longues années.
Finissant de remplir à nouveau son verre, le vieil homme saisit celui de Delphine. Elle se lève alors pour marcher le long du porche. Presque impassible, elle essuie son nez d’un revers de main. Derrière elle, la lune s’incline vers l’horizon, comme chassée par les premières percées furtives du soleil.
Au hasard, son regard errant se pose au-dessus de la porte d’entrée, sur une croix chrétienne. S’en détachant, Delphine croise celui du vieil homme. Il ébauche alors un sourire, il se sait démasqué.
- Vous êtes dans les ordres, demande-t-elle.
- Dans un certain sens, oui.
- Dans un certain sens ?
Il inspire profondément en croisant les bras.
- Comme toi, un jour je me suis égaré dans le marais. Un homme m’a accueilli au même endroit que je l’ai fait pour toi. C’était un ancien moine, un pénitent bleu plus exactement…
- Un pénitent bleu, comme ceux d’Aigues-Mortes ?
- C’est exactement ça. Tout au long de sa vie, il a accompagné les mourants jusqu’à leur dernier souffle. C’est dans le marais qu’il pensait prendre sa retraite et son absolution. Pour s’écouter lui-même après avoir fait tant parler les autres. Il a fait de sa maison celle de notre Seigneur.
à suivre...
08:00 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note









Commentaires
Cette nouvelle est décidément un très beau support pour nous amener à réfléchir sur la vie, sur ces vampires de l'âme qui la peuplent...
Tes assertions sont si vraies ! Par exemple : "Le marais est une terre extrême, fantastique et hostile à la fois.(...). A la manière des gens, elle est faite de deux visages" : les êtres humains sont en effet "ange et bête" dirait Mr Cancy ;-). Ils ne se montrent pas toujours sous leur vrai visage, cachent leur face obscure derrière des appences douces, chaleureuses... Et quand le masque tombe, comme l'écorce d'un fruit mur, la chair dénudée devient amère...
Ou encore " Chacun voit dans la nature ce qu’il ressent. Si leur intérieur est noir, elle ne les ensevelira qu’un peu plus" : oui, notre état d'âme déteint sur ce qui nous environne. Les jours "sans", le cerveau aimante tout ce qui ne va pas dans le quotidien comme de la limaille de fer. Tout semble s'ériger en obstacle.Les jours "avec ", on se sent une telle énergie, un tel bonheur, que les mêmes montagnes de soucis nous paraissent des petites dunes aisément franchissables.
Ecrit par : Koryfée | 09 août 2007
Koryfée-confuse : il faut bien évidemment lire "apparences" et non appences, vocable non koryféen né d'une rébellion de mon clavier tandis que je le frappe :))
Ecrit par : Koryfée | 09 août 2007
Ton interprétation me touche car tu lis à livre ouvert dans cette nouvelle. Quand je dis que tu es une chargée de communication hors pair, tu le démontres jour après jour !
Ca me rappelle le classique de Kafka, où, d'une situation saugrenue, il tisse admirablement la complexité de l'âme humaine. Par l'absurde, il met en lumiere, entre cimes et abymes, des traits psychologiques ou des comportements exacerbés. Sans espérer y arriver aussi habilement, j'essaie de jouer avec les évenements. Ne pas rebondir là où l'on m'attend comme réfléchir sur les choses de la vie. Le contexte ne doit etre que prétexte.
Dans mon insatisfaction maladive, je considere que "les pénitents" n'est que partiellement achevé. Je ne suis pas allé jusqu'au bout de ce que je voulais en faire. Peut etre est-ce justement la finalité d'une nouvelle ?
Ecrit par : DCANCY | 12 août 2007
L'insatisfaction quant à ta nouvelle, le sentiment de pouvoir et de vouloir toujours faire mieux est au contraire tout à ton honneur. C'est le doute qui fait avancer. Le doute est moteur.
Et puis, quand on se relit quelques années plus tard, de par ce que l'on a vécu entretemps et le recul que l'on a pris par rapport au récit, on perçoit d'autres voies, voire on a des idées pour enrichir celles exploitées déjà.
En tout cas, je la trouve pour ma part très aboutie, bouleversante, troublante de vérité et de justesse...
Ecrit par : Koryfée | 14 août 2007
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