« Les pénitents (2/3) | Page d'accueil | Rapport 3 - Le monde secret »
07 août 2007
Les pénitents (3/3)
Le vieil homme se dérobe des grands yeux tristes de la jeune femme. Ses propres lignes se tracent dans le plus intime de ces tranchées intérieures. Il fixe une motte de terre s’effritant dans le vent.
- Et vous vous êtes donc installé ici pour prendre sa succession.
- Oui. On ne peut bien comprendre que ce que l’on connaît déjà.
- Une absolution par procuration dans un certain sens…
Il hoche la tête. Effectivement. Mais ce qu’il garde en lui doit le rester, ce soir n’est pas le sien.
- Tu sais, jeune fille, cette nuit sera une étape décisive. Il va falloir, à un moment ou à un autre, affronter tes démons. Sortir.
- Je le sais. Ils me poursuivaient avant mon entrée dans le marais.
Se remémorant une comptine de son enfance, sa raison s’égare le temps de quelques instants. « La chanson de M. Hugues. ». Elle se souvient de cette époque bénite, assise sur les genoux de sa mère, les histoires avant de s’endormir…C’est à ce passé-là qu’elle veut appartenir, là où tout était si simple, là où tout était si beau.
Le vieil homme se balance sur le rocking-chair, Delphine se rassoit à ses côtés. La mèche de la bougie vacille, encline à sa propre fin.
- Tous les détails de l’accident, ou le peu dont je me souviens, me hantent encore. Chaque matin, je me réveille et tout est encore là. Rien ne passe, toujours plus dur avec le temps…Parfois, je me demande même si le fait de m’en sortir vivante était réellement une chance.
- Je pense que oui, c’était une chance. Un obstacle également.
L’homme de foi prend un ton posé, usé, désabusé certainement. D’ancestrales rancœurs, une foi ébranlée, c’est par les autres qu’il a trouvé l’envie de continuer. Et par Dieu qu’il l’a gardée. Il reprend :
- Rien n’est jamais acquis. On n’est jamais que plus faible que lorsque l’on est au plus haut. Et c’est là que l’on se remet en cause.
- Je n’ai jamais demandé ça. Ce qui est arrivé, comme l’enlisement dans mes remords.
Il tend le bras vers elle, pour poser sa main sur la sienne. Sa peau est asséchée, rugueuse, un épais rempart sur sa forteresse existentielle.
- Cicatriser est une étape nécessaire. Accepter arrive au terme d’un long cheminement. Je pense que tu es en bonne voie, ne t’égares pas…
- J’ai accepté l’accident, sa mort, dit-elle... Sa mort. Je n’ai pas osé prononcé ces mots pendant plusieurs années. Plus que résignée, je m’y suis faite. Il est mort.
- Tu parviens à en parler, c’est plus qu’une bonne chose. Beaucoup s’enterrent dans leurs propres non-dits, leur lourd silence. Ils préfèrent esquiver que de se regarder en face.
- J’étais comme ça…
- J’étais. Voilà ce que je voulais entendre.
Eblouissant dans un dernier rugissement de la lune, les gouttelettes de rosée constellent les hautes herbes. En milliers d’étoiles échouées à terre, un sentiment de pureté déchue se pare de leur scintillement. Le vieil homme sait que dire aux autres revient à se parler à soi, s’avouer et accepter l’innommable. Par ses nombreuses conversations avec des évadés du marais, il a appris à lire entre les lignes, sentir la flamme derrière tout. Delphine a la force de faire face. Avant même d’arriver sur sa terre, elle avait déjà cette capacité en elle. Elle doit, à présent, apprendre à ne pas se laisser ensevelir pour reprendre les rênes de sa destinée.
- Oui, j’étais. J’ai mis du temps, mais j’ai oublié tout ça, tout ce que j’ai longtemps ressenti pour lui. Plus d’une fois, je me suis réveillé en sueur au milieu d’un rêve…Mais c’est du passé.
- Le passé doit rester à sa juste place. Au passé.
- J’ai longtemps tenté de me convaincre que j’allais mieux. Mais ce n’était qu’une illusion. Et c’est, paradoxalement, quand j’ai arrêté de devoir me justifier – de faussement sourire – que j’ai pu faire le deuil. Je crois même que la seule peine qui me ronge reste celle de que j’ai trop longtemps gardé. La peine de mes remords. Je suis bien compliquée…
- Ne dis pas cela, dit-il d’une voix sereine. Tu es comme la plupart des gens. Je sens que tu es une fille, une femme intelligente, droite. Tu as su faire la part des choses…
Le vieil homme détourne soudainement le visage pour cacher son amertume. Le long chemin qu’elle a parcouru depuis cinq ans, lui ne l’a jamais achevé. Vingt-trois ans, le printemps de l’existence, l’automne des illusions, son altruisme masque une autre réalité. L’absolution de sa peine, comme une rancune, vit effectivement par procuration, dans celles des autres. Seule sa foi lui a permis de remplacer un premier amour insurmontable. A présent, à chaque fois qu’il donne, il reçoit.
Delphine, supportant son propre chagrin, ne se sent pas le courage d’endosser celui du vieil homme. Si elle s’est délestée de ses poids, ce n’est pas pour s’alourdir de ceux qui l’entourent. Peut-être un jour reviendra-t-elle pour l’entendre. Le jour où lui-même les aura acceptés.
- Je vous remercie de m’avoir écoutée, dit-elle en se levant. A défaut d’accompagner les mourants jusqu’à leur mort, vous ramenez les errants vers la vie. Merci encore. Merci pour mon retour.
- Tu ne me dois rien, jeune fille. Tu mérites de vivre. Tu fais de moi le plus heureux des hommes si ce bref passage dans ma demeure t’a déchargée.
Elle hausse timidement les épaules en signe d’affirmation. Enfin, elle a pris conscience de ce qui fait d’elle ce qu’elle est. Une seule chose la hante encore. Ces monstres dehors, autour d’eux.
- Si tu te sens prête, ma porte t’est grande ouverte. Pour partir comme pour revenir. Si ton cœur est vide, tu ne risques rien, les démons de la nuit ne te feront aucun mal. Ce sont des charognards, ils n’attaquent que les faibles.
- J’espère être assez forte…
- Non, tu l’es. J’ai confiance en toi. Aies confiance en toi et crois ce que je te dis.
Le vieil homme possède cette faculté innée de ressentir les choses. Jamais il ne s’est trompé. Il reconnaît les condamnés et les graciés, elle, passera outre. La nuit ne pardonne pas, pas dans le marais. Pour le traverser et rester saine et sauve, Delphine possède une seule arme, sa volonté. Au-delà du portail, le vieil homme ne peut rien faire, sa protection n’est d’aucune utilité.
Elle descend alors les marches en bois du porche pour emprunter l’allée qui mène à l’extérieur de la propriété. Un sourire franc et amer sera leur dernier échange, elle abaisse lentement la poignée.
Le vieil homme se lève alors de son fauteuil, puis s’approche de la balustrade. Le vent se lève soudain, glacial. Accoudé, il la regarde s’effacer dans le noir du marais. Un sentiment de solitude et de tristesse s’empare de son être. Il baisse alors la tête en plissant les yeux.
Il ne veut pas voir.
Il s’est trompé.
Autour de Delphine, des bras sortent lentement du sol, pour venir la prendre. Cernée, elle glisse avec et auprès d’eux, écoutant leur claquement de mâchoire et leurs râles victorieux. Elle se débat, lutte mais se sait condamnée.
Des visages de monstres émergent au milieu des hautes herbes. Les ongles de leurs mains mutilent les vêtements de Delphine pour chercher prise. Elle ne se donne même pas la force de crier au secours. Leur faim devient sa pénitence, leur antre, le sien. Alors qu’elle est lentement entraînée dans les entrailles de la terre, une douce chaleur la recouvre. Les dents ne claquent plus dans le vide, elles s’acharnent à présent sur le corps à jamais meurtri de Delphine.
Elle voudrait hurler mais n’y parvient pas. Une phrase parvient à s’extraire de la sentence. Une infime et dernière confidence :
- Je l’aime encore…je regrette. »
08:00 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note









Commentaires
Estomac noué, embruns dans les yeux... Bouleversant, poignant, David. Magnifique.
Tu analyses très finement les différentes étapes de la douleur. Le déni (se nourrir d'illusions, fuir en avant), l'acceptation (s'avouer et accepter l'innommable), le deuil (auquel le temps et la mise en mots des maux participent activement), puis la résilience (fait de ne plus souffrir ni de la blessure en question ni de son évocation ).
Delphine a succombé au fardeau de son chagrin, mais il est possible cependant de sortir victorieux des épreuves, même si de prime abord, la tâche semble lourde, trop lourde. Et de citer Matisse : "C'est au terme d'une lutte douloureuse, d'une persévérante ascension, sans découragement, sans abandon, en marchant toujours droit, que l'on réussit à atteindre les cimes dans tous les domaines".
Tu as en tout cas atteint les cimes de l'émotion du bout de ta plume, laquelle m'a arraché des larmes... Très très beau...
Bravo à toi, Dav' (sans "e")
Ecrit par : Koryfée | 09 août 2007
Dur de te répondre, sans tomber l'autosatisfaction eunaniste... alors merci beaucoup ! Je me sens tout chose.
Tes encouragements me renforcent jour àprès jour miss Schtroum... heu Koryfée ;)
PS : et en plus, j'ai appris un mot : résilience. C'était pas gagné mais je vais me coucher moins con...
Ecrit par : DCANCY | 12 août 2007
Je suis ravie si mes encouragements, on ne peut plus sincères, parviennent jusqu'à toi.
Le sujet de la résilience m'interpelle beaucoup. Il a été beaucoup développé par Boris Cyrulnik dont je ne saurais que trop te conseiller l'un des livres si cela t'intéresse comme sujet (idée qu'il n'y a pas de fatalité quand on a vécu un traumatisme profond à le trainer comme un boulet toute sa vie, qu'il est possible d'en guérir et même d'en sortir encore plus fort) : "les vilains petits canards".
Signé : la schtroumpfée ;-)
Ecrit par : Koryfée | 14 août 2007
Ecrire un commentaire