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30 août 2007

Exorcisme

 

6a5b6f1099952a6e48ad46ba37b873a5.jpg           Les rideaux sont tirés, les volets clos. Des stries de lumière, dardées d’un jour altruiste, lacèrent les entrailles brumeuses de la pièce. Mais les volutes épaisses ondoient, se dispersent, esquivent. L’atmosphère est épurée, concentré sur l’essentiel : rien ne doit perturber la cérémonie. L’encens, quadrillé autour de moi en reliques protectrices, n’est qu’un prétexte. Tout se passe à l’intérieur.

Dans les tréfonds de mon être.

Le démon est viscéral, logé de part et d’autre de mon corps et de mon âme. Il persiste depuis trop longtemps. Il s’exprime par ma gorge nouée, mes mains tremblotantes, il tombera sous celles-ci. Une flamme vacillante plane à quelques centimètres, juste sous mon nez. Des fantômes y trémoussent, évanescents et exaltés. Je crois y décerner un visage, celui d’un monstre céruléen. Entre l’excitation du vide et l’indépendance promise, les doigts, mes doigts s’agitent.

Je ferme les yeux. Je ne veux plus voir, je veux comprendre. Et déglutis.

Mes tempes carillonnent rapidement. Elles rythment avec ce sang qui afflue, assoiffé d’une même faim. Ce sont des veines qui cerclent mon crâne. C’est une tiare révolutionnaire qui gronde, une ferveur populaire qui s’exhale. Mes tempes. J’espère les entendre sonner le glas, elles marquent le début de la confrontation. Le rituel, longuement anticipé, ne durera que quelques minutes. Et enfin, je serai libre.

Ca me pénètre, le mal s’insuffle, je le souffle. Mon être se pose en suspend, guette. Entre la peur de ce qui a été et de ce qui sera, je plane dans l’incertitude de mes certitudes. Et si je me surestimais ? Dans une lutte contre soi, il n’y a qu’un unique vainqueur. Mon pouls s’emballe, ma respiration se cadence derechef. Je guette ces sensations, ce leurre de plaisir, de plénitude. Rien. Je pousse mes sens à leur paroxysme. Toujours rien.

Je me concentre et me dégage du monde extérieur.

Le geste, rien que le geste.

Les sensations, rien que les sensations.

Le bien, le mal-être, la satisfaction… le rituel amorce son épilogue : je ne vais ni mieux, ni pire, aucune réelle sensation. Rien n’a changé sauf la prise de conscience. Je ne m’étais pas trompé, c’est l’habitude qui leurre et ment. Il n’y a rien à retenir de ces années si ce n’est un conditionnement dans lequel je m’étais enfermé moi-même. Tout, jusqu’alors, n’a été qu’illusion. Cette séance m’aura ouvert les yeux sur mes profondes convictions.

Les volutes de fumée, bleues métalliques, s’échappent une dernière fois de ma bouche. Elles sont aussitôt happées par celle de l’encens. Je me lève. Le destin du mal est scellé.

Hors de moi.

Porté par l’euphorie d’un jour nouveau, j’écrase ma dernière clope.

 

23 août 2007

Je suis un étranger (2/2)

.........

     

          La confrontation avec la lumière extérieure me fût brutale, je ne l’imaginais pas aussi perçante. Je ne voyais rien, aveuglé par la pureté de ce souffle onirique, j’étais pétrifié.

Me protégeant d’un bras de la clarté divine, j’avançais néanmoins d’un pas, tenant fermement dans mon autre main le gourdin. Celui qui m’avait protégé des monstres de la nuit durant de nombreuses années, lui seul pouvait maintenant me rassurer.

            Je marchais sur un sol de glace, dans mon antre, je ne connaissais que poussière et rudesse. Le froid me perçait de ses doigts agiles et fourchus, une sensation étrange me parcourut l’échine et remonta jusqu’à ma nuque. Fractionnée en carrés lisses, cette terre ne ressemblait en rien à celle où j’avais vécue jusqu’alors. Je découvrais le carrelage.

Petit à petit, je commençais à discerner les contours des objets qui m’entouraient, leurs couleurs s’assouplirent et perdirent de leur magnificence pour me sembler plus matérielles. Ce qui était devant moi ressemblait à un guéridon. Bien que recouvert de poussière, il brillait d’un feu clair et luisant, reflétant ainsi de nombreuses ombres.

            Je sentais des bêtes affamées prêtes à se jeter sur moi, terrées, m’épiant pour mieux me surprendre. Pourtant je voulais maintenant découvrir leur monde, la peur au ventre. D’autres facettes m’apparurent progressivement, succinctes tout d’abord, puis m’envahissant de leur véracité frêle et sauvage. Le papier-peint – ce fut du moins cela que je me représentais – exaltait mille teintes, si âpres pour qui y était vierge, elles m’envoûtaient dangereusement. Des monstres s’y logeaient très certainement, grouillant dans les murs, cherchant le moment où elles pourraient s’immiscer et me ronger de leurs crocs acérés.

La maison semblait abandonnée, la nuit l’avait pénétrée faisant fuir les habitants, je ne percevais aucune présence humaine. Les démons avaient eu raison de mes parents, ils pouvaient alors se répandre là où ils avaient été exclus. Ma chambre, protégée de leurs assauts par mes parents, m’en avait mis à l’abri. A présent que j’étais libre, j’étais à leur merci. Pourtant le pire ne fut pas ce que j’imaginais mais ce que je vis alors.  

            Face à moi, un être se tenait debout à demi voûté. Sa vision fut un second choc.

Son faciès boursouflé et livide regardait dans ma direction, il paraissait effrayé, tout comme moi. Les traits de sa face, meurtris par les flammes de l’enfer, m’attendaient depuis longtemps, pour me montrer ce qu’était le visage de la douleur. Son front large et bosselé était partiellement recouvert par une fine crinière brune reléguée sur une partie de son crâne. Il ne bougeait pas, je fis de même.

Je tentais de ne pas montrer la peur qui me parcourait l’échine. Au moindre mouvement, il allait se jeter sur moi et me livrer en pâture aux autres créatures serviles qui attendaient dans son ombre.

Sa peau, semblable aux écailles d’un dragon, vibrait sous une épaisse couche revêche, palpitante et fébrile. Ses longs bras dépassant d’un accoutrement ténébreux menaient à une arme diabolique. Je m’approchais alors et tendis la main dans sa direction, il me frôla le bout des doigts. Je reculais soudain terrorisé par ce que je venais de réaliser.

De ses mains, Dieu avait créé toute chose, la Terre, le vent, la vie, le désir…le beau. Sa grâce, aussi infinie soit-elle, voulait également protéger l’être humain de l’autre versant de sa création. Mes parents en étaient les derniers cerbères. Je rejoins alors mon antre, pour ne plus jamais en ressortir. J’avais vu le monde dans cette surface froide et immuable de verre lisse.

22 août 2007

Je suis un étranger (1/2)

            Depuis combien de temps ?

            Deux, trois jours. Peut-être plus.

            Depuis le bruit des sirènes, plus rien.

            Le cliquetis des gouttes d’eau, résonnant régulièrement au fond du lavabo, se répandait tout autour de moi, obscurcissant ma pensée. La télévision ne fonctionnait plus, en panne depuis de nombreuses années. Le poste de radio m’apporterait bien un peu de distraction mais je n’avais pas envie. Allongé sur mon lit, j’attendais. La faim me tiraillait de pis en pis.

            Au gré des repas, j’avais amassé suffisamment de restes ou de biscuits – tenus cachés au fond de mon armoire – pour me servir les jours de grand froid, un garde-manger dont j’usais régulièrement. Quand le souper tardait, quand ils rentraient tard à la maison, quand ils oubliaient de venir me nourrir. Je ne leur en voulais pas, ils avaient bien des choses à faire de l’autre côté.

Je fixais la tirette de ma porte, là où d’ordinaire ils m’offraient le repas. Elle ne m’avait pas apporté de lumière depuis fort longtemps. J’espérais pourtant, mais rien ne vint. Mes réserves s’amenuisaient, elles ne suffisaient plus hélas à me nourrir, et ne comblaient plus ma faim grandissante.

            Je pouvais lire, penser à autre chose. Il y avait encore tant de livres ou d’encyclopédies que je n’avais pas parcourus, ou si partiellement étudiés. Certains mériteraient d’être à nouveau découvert. Leur diversité avait forgé mon caractère, ma personnalité. Ces pages m’avaient tout appris et donné une idée de ce qu’était la vie, celle du dehors. Par elles, je découvris plus jeune ce qu’était un corps, les mathématiques, Dieu. Les étagères de ma chambre étaient emplies de livres de toutes sortes, je leur devais tout : ils étaient mes parents, ma mère, son sein. Durant toute mon enfance, je me suis abreuvé de cette présence, je vibrais aux romans d’aventure, je m’extasiais de la variété des découvertes humaines.

Petit à petit, je m’étais découvert une passion pour les sciences physiques, plus précisément la chimie. Ma chambre devenait alors le laboratoire de mes petites expériences. Tout ce qui se trouvait sous ma main devenait objet d’émerveillement. Je mettais en pratique les effets de la moisissure, le développement de ces champignons venus de nulle part m’accompagnait, comblait mon antre de leur présence. Entre mes mains, une vie prenait forme, j’étais devenu ce Dieu qui m’avait fait naître. Je les aimais, tout comme lui avec moi. Puis ma passion s’estompa, les romans prirent le relais de mon évasion.

            Le courant romantique des grands écrivains français du dix-neuvième siècle devint mon fer de lance. Du Génie du christianisme aux Misérables, tant de chefs d’œuvre m’avaient accompagné que je ne pouvais les dénombrer. Je n’en retins que l’essence. Sous ma lampe de chevet, je m’envolais dans les frasques, leurs éclats, je plaignais le destin d’Emma Bovary mais l’admirais secrètement. Les mains si agiles de ces maîtres devenaient mes yeux, et leurs regards sur le monde m’inondaient de leur lumière.

J’avais voulu les imiter, mon bureau s’en trouva envahi de notes en tous genres. Je voulais écrire mais ne me sentait pas la force ni le talent, de me mesurer à eux, je me contentais de suivre, docile. Ces feuillets griffonnés resteraient à jamais avortés, prolongeant simplement mes douces rêveries.

            Me levant du lit, je tentais quelques pas, il me fallait passer outre les cris sourds de mon estomac, ou quitter cette pièce. La rocaille des murs de ma chambre se montrèrent froids. D’ordinaire, ils me réconfortaient, me couvraient de leur protection. Mais aujourd’hui, ils se montraient glacials, accentuant mes maux au lieu de les atténuer. Je compris que je devais sortir.

            Le geste maladroit, je plaquais une mèche de cheveux sur le coté droit de ma tête. J’allais m’aventurer au grand jour, je me devais d’être beau.

Las du caban qui me servait continuellement, je m’habillais du veston qui m’avait été offert pour mes seize ans. Bien qu’à l’étroit, je m’y sentais à mon aise, c’était l’habit des grands hommes comme me l’avait écrit ma mère sur la carte d’anniversaire. J’ajoutais à cela un nœud papillon que je m’étais confectionné moi-même avec un reste de tissu déchiré. Mal attaché, il ornait mon col en contraste avec la blancheur de ma chemise mais assorti avec le noir de mon pantalon et de mes souliers vernis. Un doute survint pourtant, qu’allais-je trouver au dehors ?

Mes parents m’avaient précocement parlé des malveillances qui y régnaient, de ces êtres mauvais qui gangrenaient dans l’ombre. Ils hantaient mes pires nuits, tels ces démons issus des royaumes de Chutlhu. Je les chassais, ils revenaient pour tenter de m’assaillir de leur présence. Pour combler ma faim, je me devais de les affronter. Je fracassais alors le cadenas à l’aide d’un rude bâton, faisant voler en éclats quelques morceaux de bois...

           

                                          Suite demain !

14 août 2007

Comptons les moutons

Complétement hors-sujet...

Histoire de sourire un peu avant de s'endormir.

 


12 août 2007

Rapport 3 - Le monde secret

Ils sont là, parmi nous depuis la nuit des temps.

Ils nous observent secrètement.

Sans mot dire, sans maudire, simplement lucides.

Ils. Eux. 

Ceci est un extrait de leurs rapports d’observation… avant l’invasion finale :

 

Les chroniques d’outremonde.

 

  

-         Colon, pouvons-nous lancer l’offensive finale ?

-         Non, surtout pas!

-         Encore l’Espèce Dominante, je suppute… Que se passe-t-il cette fois ?

-         Quelque chose se trame à leur insu. A notre insu. L’intelligentsia fomente un monde secret dont la mise en place projet s’étale depuis bien longtemps. Petit à petit, cette arche de Noé a pris de l’ampleur. Ce monde s’affiche maintenant sans pudeur aucune, dans une finalité suprême. Mais nulle ne se doute de la réelle portée : ils veulent quitter la Terre.

-         Comment savez-vous ça, colon ?

-         Recoupement d’informations. Le déclic s’est produit à la vue d’un documentaire, ce matin même, sur des autochtones particuliers. Ceux-ci représentent l’idéal de l’Espèce Dominante. A la fois philosophie et matériel. Cette évolution de l’Espèce Dominante est à craindre.

-         Qui sont-ils ?

-         Les Bisounours. Un monde parfait à mille lieues de leurs considérations. Tout y est si beau, si merveilleux... un modèle Le documentaire dans la boîte n’en montrait qu’une minorité en région brumeuse. Mais c’est bel et bien le but à atteindre. Leur but.

-         Hum… êtes-vous sûr de vous, colon ?

-         Que oui ! Jamais l’Espèce Dominante dominante (autrement appelée les Occidentaux) n’ont aussi bien et longuement vécu. Ils possèdent tout ce que 90% du reste de la planète rêverait mais ne s’en satisfont pas. Leur nouveau but, leur nouveau stade est celui de ces Bisounours. La boîte à images s’est trahie d’ailleurs juste après le documentaire. Tout est lié, rien ne fait par hasard. Pendant l’éloge à l’accomplissement de soi…

-         La publicité ?

-         Voilà. Des messages subliminaux y sont distillés. Je crois même avoir trouvé la trace de ce surmonde par le biais de l’une d’elle. Ca indiquait www.mangerbouger.fr.

-         Je ne vous suis plus, colon…

-         Le monde parfait des Bisounours. Manger sainement, 5 fruits et légumes par jour. Faire du sport. Arrêter le tabac. Ne pas boire d’alcool. Baiser avec des capotes. Ne pas écouter la musique trop fort ou s’exposer trop au soleil et j’en passe. Il y a des restrictions partout ! Pourquoi se privent-ils alors que leur espérance de vie n’a jamais été si grande, leur quotidien si confortable ? Ceci est trop paradoxal pour ne pas dissimuler quelque chose. Quel peut être le meilleur alors qu’ils le possèdent déjà ?

-         Vous entendez par-là que les précautions prises auraient un autre but ?

-         Bien sûr : le monde des Bisounours. Pourquoi sinon tourner le dos à tant d’habitudes prises qui n’ont jamais influencé le développement de leur espèce ?

-         Bien, bon rapport. Ceci est effectivement suspect, attendons d’en connaître davantage avant de lancer l’offensive finale…

-         C’est bon, quand est-ce que je peux rentrer alors ?

-         Allô…Allô ? … Je ne vous entends pas bien, colon…

-         Je disais : je peux rentrer alors ?

-         Je passe dans un tunnel…Ca risque de…

Bip… Bip…Bip

-         Et zut, encore au mitard !

 

 

07 août 2007

Les pénitents (3/3)

d2837bb9909ffa3bb84fdc7f3c18cb3b.jpg            Le vieil homme se dérobe des grands yeux tristes de la jeune femme. Ses propres lignes se tracent dans le plus intime de ces tranchées intérieures. Il fixe une motte de terre s’effritant dans le vent. 

            - Et vous vous êtes donc installé ici pour prendre sa succession.

            - Oui. On ne peut bien comprendre que ce que l’on connaît déjà.

            - Une absolution par procuration dans un certain sens…

            Il hoche la tête. Effectivement. Mais ce qu’il garde en lui doit le rester, ce soir n’est pas le sien.

            - Tu sais, jeune fille, cette nuit sera une étape décisive. Il va falloir, à un moment ou à un autre, affronter tes démons. Sortir.

            - Je le sais. Ils me poursuivaient avant mon entrée dans le marais.

            Se remémorant une comptine de son enfance, sa raison s’égare le temps de quelques instants. « La chanson de M. Hugues. ». Elle se souvient de cette époque bénite, assise sur les genoux de sa mère, les histoires avant de s’endormir…C’est à ce passé-là qu’elle veut appartenir, là où tout était si simple, là où tout était si beau.

            Le vieil homme se balance sur le rocking-chair, Delphine se rassoit à ses côtés. La mèche de la bougie vacille, encline à sa propre fin.

            - Tous les détails de l’accident, ou le peu dont je me souviens, me hantent encore. Chaque matin, je me réveille et tout est encore là. Rien ne passe, toujours plus dur avec le temps…Parfois, je me demande même si le fait de m’en sortir vivante était réellement une chance.

            - Je pense que oui, c’était une chance. Un obstacle également.

            L’homme de foi prend un ton posé, usé, désabusé certainement. D’ancestrales rancœurs, une foi ébranlée, c’est par les autres qu’il a trouvé l’envie de continuer. Et par Dieu qu’il l’a gardée. Il reprend :

            - Rien n’est jamais acquis. On n’est jamais que plus faible que lorsque l’on est au plus haut. Et c’est là que l’on se remet en cause.

            - Je n’ai jamais demandé ça. Ce qui est arrivé, comme l’enlisement dans mes remords.

            Il tend le bras vers elle, pour poser sa main sur la sienne. Sa peau est asséchée, rugueuse, un épais rempart sur sa forteresse existentielle.

            - Cicatriser est une étape nécessaire. Accepter arrive au terme d’un long cheminement. Je pense que tu es en bonne voie, ne t’égares pas…

            - J’ai accepté l’accident, sa mort, dit-elle... Sa mort. Je n’ai pas osé prononcé ces mots pendant plusieurs années. Plus que résignée, je m’y suis faite. Il est mort.

            - Tu parviens à en parler, c’est plus qu’une bonne chose. Beaucoup s’enterrent dans leurs propres non-dits, leur lourd silence. Ils préfèrent esquiver que de se regarder en face.

            - J’étais comme ça…

            - J’étais. Voilà ce que je voulais entendre.

            Eblouissant dans un dernier rugissement de la lune, les gouttelettes de rosée constellent les hautes herbes. En milliers d’étoiles échouées à terre, un sentiment de pureté déchue se pare de leur scintillement. Le vieil homme sait que dire aux autres revient à se parler à soi, s’avouer et accepter l’innommable. Par ses nombreuses conversations avec des évadés du marais, il a appris à lire entre les lignes, sentir la flamme derrière tout. Delphine a la force de faire face. Avant même d’arriver sur sa terre, elle avait déjà cette capacité en elle. Elle doit, à présent, apprendre à ne pas se laisser ensevelir pour reprendre les rênes de sa destinée.

            - Oui, j’étais. J’ai mis du temps, mais j’ai oublié tout ça, tout ce que j’ai longtemps ressenti pour lui. Plus d’une fois, je me suis réveillé en sueur au milieu d’un rêve…Mais c’est du passé.

            - Le passé doit rester à sa juste place. Au passé.

            - J’ai longtemps tenté de me convaincre que j’allais mieux. Mais ce n’était qu’une illusion. Et c’est, paradoxalement, quand j’ai arrêté de devoir me justifier – de faussement sourire – que j’ai pu faire le deuil. Je crois même que la seule peine qui me ronge reste celle de que j’ai trop longtemps gardé. La peine de mes remords. Je suis bien compliquée…

            - Ne dis pas cela, dit-il d’une voix sereine. Tu es comme la plupart des gens. Je sens que tu es une fille, une femme intelligente, droite. Tu as su faire la part des choses…

            Le vieil homme détourne soudainement le visage pour cacher son amertume. Le long chemin qu’elle a parcouru depuis cinq ans, lui ne l’a jamais achevé. Vingt-trois ans, le printemps de l’existence, l’automne des illusions, son altruisme masque une autre réalité. L’absolution de sa peine, comme une rancune, vit effectivement par procuration, dans celles des autres. Seule sa foi lui a permis de remplacer un premier amour insurmontable. A présent, à chaque fois qu’il donne, il reçoit.

            Delphine, supportant son propre chagrin, ne se sent pas le courage d’endosser celui du vieil homme. Si elle s’est délestée de ses poids, ce n’est pas pour s’alourdir de ceux qui l’entourent. Peut-être un jour reviendra-t-elle pour l’entendre. Le jour où lui-même les aura acceptés.

            - Je vous remercie de m’avoir écoutée, dit-elle en se levant. A défaut d’accompagner les mourants jusqu’à leur mort, vous ramenez les errants vers la vie. Merci encore. Merci pour mon retour.

- Tu ne me dois rien, jeune fille. Tu mérites de vivre. Tu fais de moi le plus heureux des hommes si ce bref passage dans ma demeure  t’a déchargée.

            Elle hausse timidement les épaules en signe d’affirmation. Enfin, elle a pris conscience de ce qui fait d’elle ce qu’elle est. Une seule chose la hante encore. Ces monstres dehors, autour d’eux.

- Si tu te sens prête, ma porte t’est grande ouverte. Pour partir comme pour revenir. Si ton cœur est vide, tu ne risques rien, les démons de la nuit ne te feront aucun mal. Ce sont des charognards, ils n’attaquent que les faibles.

            - J’espère être assez forte…

            - Non, tu l’es. J’ai confiance en toi. Aies confiance en toi et crois ce que je te dis.

            Le vieil homme possède cette faculté innée de ressentir les choses. Jamais il ne s’est trompé. Il reconnaît les condamnés et les graciés, elle, passera outre. La nuit ne pardonne pas, pas dans le marais. Pour le traverser et rester saine et sauve, Delphine possède une seule arme, sa volonté. Au-delà du portail, le vieil homme ne peut rien faire, sa protection n’est d’aucune utilité.

            Elle descend alors les marches en bois du porche pour emprunter l’allée qui mène à l’extérieur de la propriété. Un sourire franc et amer sera leur dernier échange, elle abaisse lentement la poignée.

            Le vieil homme se lève alors de son fauteuil, puis s’approche de la balustrade. Le vent se lève soudain, glacial. Accoudé, il la regarde s’effacer dans le noir du marais. Un sentiment de solitude et de tristesse s’empare de son être. Il baisse alors la tête en plissant les yeux.

Il ne veut pas voir.

Il s’est trompé.

            Autour de Delphine, des bras sortent lentement du sol, pour venir la prendre. Cernée, elle glisse avec et auprès d’eux, écoutant leur claquement de mâchoire et leurs râles victorieux. Elle se débat, lutte mais se sait condamnée.

            Des visages de monstres émergent au milieu des hautes herbes. Les ongles de leurs mains mutilent les vêtements de Delphine pour chercher prise. Elle ne se donne même pas la force de crier au secours. Leur faim devient sa pénitence, leur antre, le sien. Alors qu’elle est lentement entraînée dans les entrailles de la terre, une douce chaleur la recouvre. Les dents ne claquent plus dans le vide, elles s’acharnent à présent sur le corps à jamais meurtri de Delphine.

Elle voudrait hurler mais n’y parvient pas. Une phrase parvient à s’extraire de la sentence. Une infime et dernière confidence :

            - Je l’aime encore…je regrette. »

06 août 2007

Les pénitents (2/3)

6445d0999daf7126c8feda640cab6d78.jpg           Ne trouvant pas de mots, Delphine prend place à ses côtés, en parallèle. Tous deux ont devant eux un splendide paysage, une nature étrangement calme. Le vent n’est plus qu’une douce mélopée à ses oreilles.

            - Le marais est une terre extrême, fantastique et hostile à la fois. Avec les années, je m’y suis fait. A la manière des gens, elle est faite de deux visages.

            Le ton naturel que revêt l’homme paraît si rassurant. Calme et posé, serein, sa sagesse parle au-delà des mots, plus que par allégories. Un brin d’herbe au coin des lèvres, il fixe l’horizon. La dispersion des nuages l’entraîne au hasard, son silence se confond avec une miséricorde clémente. Delphine, pris dans cette étrange mouvance, écoute avec l’homme.

            - Avril a ceci de particulier que c’est une saison à part entière. Ni l’été, ni le printemps. Le calme avant la tempête en quelque sorte. La saison des araignées, comme je l’appelle. Ces petites bêtes réapparaissent avec les premières chaleurs, pour reprendre vie, pour tisser leur toile…

            - Comme si leurs fils retraçaient un trajet parcouru, continue Delphine. Comme si ce que l’on va découvrir était déjà inscrit.

            Le vieil homme hoche la tête. Ils se comprennent parfaitement.

            Alors qu’il se baisse pour saisir un verre posé au sol, il pousse un discret gémissement. Delphine ne détourne pas le regard, pour elle, la douleur reste solitaire. Son ressentiment doit l’être tout autant.

De l’autre côté de la balustrade, un jardin en friche attend son heure de gloire. Quelques rares plantations peinent à percer. Il lui tend la main :

            - Prends, tu dois avoir soif après une telle marche.

            Les doigts serrés contre le verre, elle avale à grandes gorgées le maigre présent.

            - Tu peux te resservir. De l’eau, il y en a à foison dans les environs. Elle a suffisamment coulé pour ne plus repartir. Avec un puits si profondément creusé, j’ai appris à chercher au plus profond du marais pour voir ce qu’il avait de bon.

            Delphine dépose délicatement le verre à ses pieds puis se cale au fond du fauteuil. Un calme inconnu jusqu’alors, surtout après son éprouvante traversée, la comble peu à peu. Les derniers mois semblent bien lointains, moins sollicités mais encore bien présents.

            - Les marais naissent parce que leur terre retient cette eau étrangère, dit-elle en fronçant les sourcils. Ils ne veulent pas d’elle au plus profond d’eux. Ils ne veulent pas des larmes d’un ciel trop distant.

            - Chacun voit dans la nature ce qu’il ressent. Si leur intérieur est noir, elle ne les ensevelira qu’un peu plus. Si leur cœur est plein d’espoir, ils y espèrent une pénitence. Plus que le reste, le marais s’en nourrit. Voilà ce à quoi tu as fait face en venant jusqu’ici, contre tes propres démons.

            Se substituant à la conversation, Delphine incline son visage pour laisser une larme s’affranchir dans l’inconnu. Tout ce qui est derrière elle doit le rester. Son présent, c’est l’avenir et rien d’autre.

            - Ne t’inquiète pas, jeune fille. Je ne te demanderais pas la raison qui t’a amené jusqu’à moi. Peut-être n’en as-tu pas encore conscience, ou l’ignores-tu. Mais elle est là, au plus près de toi. Ecoute-la.

            Une seconde larme s’écoule le long de sa joue. Masquant un flot de sanglots, elle glisse comme un symbole, un éclaireur sur une peau vierge mais si âpre d’expérience. Son début de vie se pare déjà d’un lourd tribut.

            De longues minutes passent puis s’effacent aussi succinctes qu’elles ont éclos. La lampe à pétrole perdant de sa superbe, le vieil homme allume alors une bougie aux senteurs de citronnelle. Bras croisés sur un ventre rebondi, son attention est accaparée par les craquelures d’une poutre qui lui fait face. Une mèche rebelle sur le côté de son crâne se cadence au gré de l’alizé, des balancements sur le rocking-chair. Il sait qu’il ne doit pas forcer les choses. Que tout doit se faire naturellement. Ils ont le temps comme plus précieux allié, et comme plus féroce juge.

            De son côté, Delphine voudrait ne penser à rien, mais elle réalise le trajet parcouru, toute son errance... Chaque obstacle franchi lui en a apporté un nouveau. Ce soir, ces derniers mois, elle a vaincu ce qu’elle croyait de plus pire. Elle ne peut que redouter l’avenir. Le marais sera sa pénitence ou son linceul.

- Pourquoi ces monstres ne m’ont-ils pas suivis en entrant ici ?

Le vieil homme inspire profondément, puis il reboutonne sa chemise jusqu’en au col. Sa profession de foi doit rester contre lui le plus longtemps possible.

- Parce qu’ils n’ont pas droit d’asile sur mes terres. Il est des lieux dont ils sont forcément exclus. Pourtant ils sont toujours là, tout autour de nous. Je sens constamment leurs regards qui nous épient. Mais ici, tu ne risques rien.

- Qui sont-ils, demande, toujours plus curieuse, la jeune fille.

            - Je les appelle les vampires de l’âme. En bons charognards, ils se nourrissent des êtres égarés, de cœurs en perdition…des cœurs comme le tien.

            Une toute dernière larme glisse sur la peau de Delphine, comme la rosée du matin tente de pénétrer une écorce.

            - Ce n’est pas mon cœur qui se perd, répond-t-elle alors. Mais un amour fort. Il agonise, les années ne sont pas consolatrices pour ce genre de choses.

            - Voilà donc ce que tu es venue chercher dans le marais, une pénitence…

            Le vieil homme la connaît bien plus qu’elle ne pourrait le supposer. Tant de personnes sont venues sous son porche, des vies, différentes, uniques, mais une seule et même souffrance. Lui-même a fait ce chemin il y a tant d’années. Et il sait, maintenant, que c’est au terme d’un long cheminement qu’arrive la sérénité, que se taisent enfin les démons de la tourmente.

            Derrière ses pupilles finement ciselées, ses joues rubicondes, le vieil homme est couvert de scissures. Gravé au plus secret de son être, une lointaine peine ne s’est jamais réellement tarie. La dévotion pour ces égarés lui donne un essor, leur pénitence devient un peu la sienne. Certains ont pu sortir, retrouver leur quotidien, sans que ces vampires de l’âme ne viennent les emporter. Mais pas lui, il se sait trop près de la mort pour espérer éviter sa faux. Ce lopin de terre, si suffisant, érige son paradis et sa prison. Pour affronter de nouveau le marais, Delphine devra savoir trouver en elle la force de vivre, de poursuivre.

            - A quelques jours près, cela fait cinq ans maintenant, se confesse-t-elle soudain. Cinq ans qu’une ombre me survit…son ombre. Je voudrais la voir disparaître. Mais ces images, les toutes dernières veulent rester inscrites en moi. Pour me faire regretter, encore et encore. Ce n’était pas ma faute, je n’ai rien vu venir…

            - Tu as déjà conscience que ta participation n’est pas de mise.

            - Un peu quand même…c’est moi qui ai choisi de prendre la voiture, de passer par les petites nationales. C’était mon choix, pas le sien. Je ne savais pas ce qui nous attendait…

            Delphine incline la tête, submergée par les souvenirs d’une lointaine nuit. A tout jamais, cette soirée de printemps restera dans son histoire. Dans ses tortueux remords, chaque détail reste en place, intouchable et lapidaire. Elle se retient de pleurer pourtant.

            - Je n’ai pas vu l’autre voiture nous couper la route. Un choc, violent, assourdissant. Plusieurs tonneaux. Des cris. Le silence ensuite. Puis ce sang sur moi. Pas le mien…

            Delphine bombe la poitrine, relève le visage, comme pour défier la nature. Une rage, celle de se battre contre l’inéluctable, marque ses traits. 

            - C’était un ami, mon ami, un frère. Je ne peux l’oublier mais je dois me faire une raison. Il n’est plus là.

            - Il ne faut pas regretter des choses qui ne t’appartiennent pas. Tu es en train de faire le bon choix. Tu acceptes ce qui t’est arrivé.

            - C’est tout ce que j’espère, acquiesce-t-elle. Le répit de cinq longues années.

Finissant de remplir à nouveau son verre, le vieil homme saisit celui de Delphine. Elle se lève alors pour marcher le long du porche. Presque impassible, elle essuie son nez d’un revers de main. Derrière elle, la lune s’incline vers l’horizon, comme chassée par les premières percées furtives du soleil.

Au hasard, son regard errant se pose au-dessus de la porte d’entrée, sur une croix chrétienne. S’en détachant, Delphine croise celui du vieil homme. Il ébauche alors un sourire, il se sait démasqué.

            - Vous êtes dans les ordres, demande-t-elle.

            - Dans un certain sens, oui.

            - Dans un certain sens ?

            Il inspire profondément en croisant les bras.

            - Comme toi, un jour je me suis égaré dans le marais. Un homme m’a accueilli au même endroit que je l’ai fait pour toi. C’était un ancien moine, un pénitent bleu plus exactement…

            - Un pénitent bleu, comme ceux d’Aigues-Mortes ?

            - C’est exactement ça. Tout au long de sa vie, il a accompagné les mourants jusqu’à leur dernier souffle. C’est dans le marais qu’il pensait prendre sa retraite et son absolution. Pour s’écouter lui-même après avoir fait tant parler les autres. Il a fait de sa maison celle de notre Seigneur.

 

                                          à suivre...

05 août 2007

Les pénitents (1/3)

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            Fugace avec la fin du soleil, la rédemption des eaux s’évapore lentement, le ciel appelle, elle prend son envol. A travers les branchages arqués vers la terre, les parfums évanescents, fine brume amère, se muent en étranges nappes blanchâtres et survolent le sol comme une muse contemplative. De chants silencieux en printemps estival, la moiteur clame torpeur, colle du cœur au corps comme une seconde peau. Epoque incertaine, significative, la nature est lasse d’agitations ancestrales. Dans le ballet des vents, puis le chaos, le marais succombe avec le noir. La nuit se pose, il se repose.

             Les ténèbres s’octroient les teintes abandonnées par les vestiges du jour. Chaque couleur qui succombe devient la leur. Les formes ne font plus qu’une, oppressante, sournoise. Le paysage, détrôné par les ombres de la nuit, resplendit de mille démons, d’infimes détails au visage soudainement si diabolique. Rien ne se voit, tout se devine. Chaque hurlement, indicible, prend sa force d’une atmosphère pesante, ils s’immiscent dans les êtres, pénétrant leurs pores pour s’engouffrer dans leur plus intime essence. L’effroi s’est fait défense de cette nature inhospitalière, une guillotine pour les intrus en perdition. La Camargue est terre de ses seuls enfants.

               La lourdeur des pas qui osent s’y aventurer éclatent avec fracas. Si peu légers dans une terre boueuse, ils pourfendent l’omniprésence muette des ombres, cinglant et bravant l’hostilité, éclatant de vie.

               A travers les branches des arbres, comme des mains pour la retenir, Delphine avance pour se frayer un chemin. Les griffes fourbues du marais voudraient enrayer sa persévérance. Le vent, si sournois, se soulève et tente de l’entraîner à la dérive, à sa dérive, mais elle fait face, stigmatisant sa propre écorce. Les mains vers l’avant, elle repousse leurs assauts, s’emparant d’une intimité qui n’est pas la sienne. Celle d’une nature qui veut se préserver. 

                Le corps du pays, mi-eau, mi-terre, s’attache à ses semelles, des racines s’extirpant vers leur devenir. Bête traquée, elle tient et poursuit, insistante. Ses yeux vitreux, son visage en sueur…dans une nature sans cri, elle entend des appels. Des murmures sifflant, des complaintes haineuses, les hurlements de pénitence. Les démons du néant.

               Sans trop savoir ce qui l’a mené jusqu’ici, elle regarde les contours de cette lune masquée par un flot de nuages. Son œil inquisiteur, un judas sur la porte de sa destinée, la marque du sceau de sa médisance. L’invisible la harcèle, le noir se terre pour la suivre. Tout ici est fait d’un seul et même ordre, l’ordre des choses et elle n’est pas la bienvenue. 

               Elle avance pourtant.

               Peu à peu, derrière elle, se dessinent d’autres formes plus inquiétantes, moins irréelles. Les fantômes se revêtent de leur spectre, acclamés par cette femme perdue, ils sortent de leur antre maudit. Comme attirées par son errance, des silhouettes faussement incandescentes s’extirpent du sol, des arbres, de partout autour d’elle. Longs, fins, le regard affamé, des ombres, à présent concrètes, apparaissent puis s’enlisent dans son sillon.

               Se retournant sur sa marche, Delphine ne voit encore rien mais se sait suivie. La démarche irrégulière, ils suivent et lorgnent cette âme en détresse comme un cortège de vautours affamés. Leurs membres supérieurs, fébriles, se tendent vers elle, leur faciès n’a plus rien d’humain, ne l’a jamais été. Ils se battent avec une lenteur funéraire pour être dans les premiers à se repaître de son sang. Leurs gueules béantes et écumantes de glaires claquent dans le silence de la nuit. Dos voûté, ils se dévouent à sa cause, à leur cause, la perdition.

               A chaque mètre, Delphine s’enfonce un peu plus dans les méandres tortueux du marais. La splendeur enivrante qu’expose le soleil à son zénith n’est plus qu’un souvenir inconciliable avec ce qu’elle est en train de vivre. Elle sent l’oppressante pesanteur d’une mort qui rôde autour d’elle et qui l’envahit progressivement. Le cercle de ses inimitiés se referme sur ses pas. Leur claquement de mâchoire se confond dans un mutisme clos. Pourtant, au plus profonds des ténèbres, elle perçoit une lumière. Au milieu de nulle part, une maison. De ses fenêtres jaillit une fine lueur, un semblant de chaleur humaine perdu dans la férocité des ténèbres. Voilà peut-être ce qu’elle était venue chercher en foulant les terres du marais.

               Sa fuite s’accentue, les fantômes se hâtent. La nature devient plus dense, murant cet îlot vivace de remparts impénétrables. Les ronces et les branches lui griffent la peau, le visage. Et derrière elle, ses poursuivants hantent et gémissent. Cette âme si fraîche, si pure, si fragile sera leur dû.

               Delphine avance encore, devant elle la clôture protégeant la propriété. Elle est si près, sait pourtant que son échappatoire est là. Ses fantômes se rapprochent, plus rapides qu’elle.

               Un portillon métallique se présente à elle. Des plaintes inhumaines dans son dos la fustigent pour la retenir. Animaux, monstres, la jeune fleur sent leur souffle glacé dans le creux de sa nuque. Poussant le portillon, elle entre, se contorsionne de l’effroi de leurs présences. Ils sont là, prêts à se jeter sur elle. Elle se retourne.

               Plus rien.

            Comme un voile homogène, les arbres dansent, lancinant. L’amer alizé mène le bal, sans musique, sans son, juste l’écho d’un silence trop présent. Delphine se ferme alors à l’intérieur de la propriété et laisse s’échapper un soufflement significatif. Apaisée. Le cœur dynamisé, bien trop emballé, elle achève son échappée en gravissant les quelques marches qui la mènent au porche. Le bois craque sous sa si fine démarche.

            Derrière la clôture, des regards absents pèsent sur elle, tapis dans le noir opaque de la nuit. Ils attendent. Elle finira bien par sortir.

            A travers la moustiquaire de la fenêtre du salon, elle discerne une maison modeste, une antique télévision, une grande table, quelques chaises, un buffet. La faible lueur d’une lampe à pétrole distille une douceur revigorante. Le parfum, si atypique, qui s’en échappe lui caresse les sens. Delphine se pose devant la porte. Le dos de sa main, prêt à frapper, n’ose pas. Elle ne sait que dire. Sa pensée s’égare ne sachant ce qu’elle va trouver.

            A l’extrémité du porche, une planche craque. Elle détourne la tête. Un homme, assis, la regarde.

            « - Inutile de frapper, je suis déjà dehors.

            La voix est rauque, si âpre de vie. L’accent du pays se retrouve dans sa courte prise de parole. Delphine s’approche pour se présenter.

            L’homme se lève difficilement de son rocking-chair. Sa barbe poivre et sel, ses cheveux clairsemés manifestent le déclin de l’âge, sa poignée de main également.

            - Asseyez-vous donc, jeune fille. Nous avons un magnifique climat ce soir, c’est si rare.

 

                              ... à suivre

01 août 2007

Rapport 2 - Arme de destruction massive

Ils sont là, parmi nous depuis la nuit des temps.

Ils nous observent secrètement.

Sans mot dire, sans maudire, simplement lucides.

Ils. Eux.

Ceci est un extrait de leurs rapports d’observation… avant l’invasion finale :

Les chroniques d’outremonde.

  

 

-         Colon, pouvons-nous lancer l’offensive finale ?

-         Non, surtout pas !

-         Encore l’Espèce Dominante, je suppute… Que se passe-t-il cette fois ?

-         Ils possèdent une arme de destruction massive. Un pousse-au-suicide inéluctable. Je ne sais encore comment j’ai trouvé la force de ne pas me pendre… Ecoutez donc :

« Entre nous, c'est le temps qui s'enfuie qui s'en fout
C'est la vie qui me prend dans son pouls
C'est le cœur qui avoue
Entre nous,
Entre nous,
C'est l'aveu qui nous brûle en dessous
De nos peaux que l'on frôle, jaloux,
De nos moindres secondes sans nous »

 

-         Mais quel est donc ce supplice auditif, colon ?

-         Ils appellent ça Chimène Badi.

-         On arrête là, Je tiens à mes troupes. C’est une guerre perdue d’avance ! On va attendre que ça se tasse.

-         Quand est-ce que je peux partir d’ici ?

-         Vous me l’avez déjà fait, la dernière fois. Sept !

-         Perdu, il a repoussé ! La prochaine fois, peut-être…

-         Et zut, encore au mitard…

 

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