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03 septembre 2007
A deux doigts (Partie III)
Dans l’herbe jaunie et défraîchie par l’ombrage omniprésent du sapin, la chose ondulait comme pour sortir de son trou. Sur la pointe des pieds, Thomas s’approcha. Le doigt était anormalement grand, presque une vingtaine de centimètres. L’ongle, couvert de terre, qui couvrait son extrémité semblait finement manucuré, sale mais impeccable et limé.
A bout de bras, Thomas voulut l’attraper mais son ombre le trahit. Apeuré, le doigt recula illico presto pour se protéger de l’assaillant.
- Encore loupé, s’écria-t-il.
Du coin des yeux, il le vit resurgir, quelques instants après, en plein milieu du terrain. La propriété devait être creusée de ses nombreuses galeries. De dos, le jeune homme se frotta les mains. Ce serait un jeu bien amusant.
Lentement, il fit un pas de côté, puis un autre, avant de se jeter mains en avant sur l’herbe. Trop rapide cette fois-ci. Le doigt apparut un peu plus loin encore.
- OK, tu veux jouer à ça…
Il courut jusqu’à la tondeuse et la mit en marche. Un vacarme assourdissant, puis un gros nuage de fumée, sonna le gong de la poursuite.
- C’est parti !
A la manière de ces cartoons où l’ingénieux loup poursuivait sans succès un candide volatile, une folle course poursuite s’en suivit. D’un coin à l’autre du jardin, Thomas ratissa jusqu’au moindre recoin. A chaque fois, le doigt éclôt à un endroit différent. Il prenait vraisemblablement un malin plaisir à faire tourner le jeune homme en bourrique. Plus l’énervement de Thomas explosait et plus la chose semblait jubiler. Pour le plus grand malheur des mauvaises herbes.
Et rapidement, le jardin retrouva sa splendeur.
Essoufflé, Thomas s’assit finalement. Fixant l’herbe rase, il ne regarda pas la tâche accomplie mais pensait déjà à une autre stratégie. Son visage ruisselait de sueur. Leur jeu commençait à l’exaspérer.
Soudain, il sentit quelque chose gratter sur sa fesse droite. Il se leva précipitamment. Le doigt venait le narguer.
- Tu te fous de moi en plus ! Attends !
Se ruant dans la cabane, il partit chercher quelque chose. Dans des bacs, sur l’établi et sans trop savoir quoi, il lui fallait trouver une arme. Un vieux sécateur rouillé, une faucille, un cutter…une serpe, parfait.
En ressortant, il vit le doigt qui l’attendait devant l’entrée. Ce dernier ondoyait, suggestif, pour se faire remarquer. Dans un geste malhabile, Thomas lança son arme de fortune qui se planta directement dans le sol. Alors qu’il courut pour la reprendre, il cria de plus belle, passablement énervé.
- C’est ça, fais bien ton intéressant ! Tu feras moins le fier quand tu seras mort !
Thomas cru voir pointer le bout de l’ongle juste à ses côtés, il trancha le sol.
- Je finirai bien par te découper…
A quelques mètres de lui, le sol commençait à remuer. A quatre pattes, le jeune homme s’avança, la serpe levée au-dessus de la tête. Un sourire narquois marquait son contentement. Le doigt sorti puis rentra presque aussitôt.
- Merde !
Pris d’une frénésie hystérique, Thomas se mit à saucissonner toute une parcelle de terre. Son visiteur du jardin s’esquivait à chaque tentative d’attaque. Et c’était un peu plus d’herbe qui volait dans les airs.
- Merde, merde, merde !
Ce qui était du beau travail devint un beau gâchis. Parcourant, rampant sur le sol, Thomas chercha de nouvelles techniques d’approche. Sans résultat. Plus le temps passait, plus le carnage continuait et plus le doigt s’amusait des vaines méthodes de son poursuivant. Les joues gonflées et rougies, Thomas se leva.
Il se mit alors en tête d’attendre au milieu du terrain, la lame de sa serpe prête à trancher.
De lourdes minutes passèrent, le doigt prit l’air à divers endroits, s’approchant à chaque fois davantage. La colère de Thomas ne s’était pas tarit, bien au contraire, elle s’enlisait avec son entêtement. Des gouttes de sueur glissaient sur sa peau tendue. Son regard fixe, presque ailleurs, était aux aguets. La prochaine fois que le doigt passerait à sa portée serait la bonne…
Immobile, Thomas laissa le doigt réapparaître. Dans un sourire crispé, il le vit de plus en plus près. Il voulait se montrer, continuer ce jeu de cache-cache. Mais en habile prédateur, Thomas se sentait supérieur, la main serrée contre le manche de son arme.
Le doigt naquit du sol, suffisamment proche cette fois. Hurlant, le jeune homme se jeta sur lui.
Rageant, injuriant, il lacéra la terre de multiples coups de serpe. A genoux, il exultait, à mi-chemin entre la folie et l’ivresse de la victoire.
« Meurs ! ».
Son bras comme une machine à découper, tuer, labourait la terre. Fermant les yeux, il voyait déjà le doigt en morceaux, baigné et agonisant dans une mare de sang.
« Meurs ! ».
La lame acérée sectionnait quelque chose cette fois-ci. A chaque coup, Thomas entendait un bruit horrible, un craquement d’os, de la chair déchiquetée.
Il ouvrit les yeux.
Dans une flaque de sang, le doigt palpitait, fébrile et pris de tremblements. Mêlé à la terre, mis à l’index, il lui sembla bien plus petit, d’une taille plus ordinaire. Thomas vit alors l’autre partie de la chose. Elle ressemblait étrangement à un pouce. Et elle aussi avait un ongle… Le doigt, le vrai, surgit dans l’ombre du sapin.
Le jeu était terminé.
Au bord de l’évanouissement, Thomas leva la main gauche. Puis s’écroula presque aussitôt. Il était pourtant si près…
A deux doigts.
11:15 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note









Commentaires
Ah, j'étais au bord de l'évanouissement, comme Thomas, prête à m'écrouler, quand... deux doigts surgirent sur mon écran à 12h20, heure du déjeuner ! Je me suis précipitée sur le festin, le coeur palpitant, fébrile, prise de tremblements et ai dévoré ton texte d'une traite !
Que de nuances à la palette de ton talent d'auteur ! Humour, suspens, imagination débordante, maîtrise du style, je m'incline !
Délicieux :)
PS : dis, est-ce que j'ai le droit de manger les deux doigts "coupe-faim" en photo, à présent que le récit est terminé ? Moi, gourmande ? Euh...
Ecrit par : Koryfée | 03 septembre 2007
Koryfée, "coupe-faim", c'était à prendre au sens littéral! Bon, puisque t'insistes, je te les laisse, moi ça m'a vraiment coupé l'appétit, mais fais gaffe, les emballages sont un peu sanguinolents! ;-) Quant à toi, David, bien vu! Mais je trouve que tu t'en sors trop bien avec cet épilogue... Je veux savoir pour l'autre doigt! ;-)
Ecrit par : Kiki | 03 septembre 2007
Effectivement, pour Twix, c'était deux doigts "coupe-faim". J'aimais bien l'idée de ne comprendre qu'à la fin. Comme le fait que l'apparition de ce doigt ne soit pas expliquée. C'est un fait, point barre. Ce qui m'interessait, c'etait de broder autour, de mettre en exergue les reactions... Bref le doigt n'est qu'une excuse.
J'espere que vous avez passé un bon moment. Personnellement, j'ai pris beaucoup de plaisir (bien ri meme) à l'écrire.
Ecrit par : DCANCY | 07 septembre 2007
J'avais "comprendu" qu'il s'agissait de doigts "coupe-faim" au sens littéral. Mais au niveau du suspens, cela attisait la faim !
Ecrit par : Koryfée | 08 septembre 2007
Un mars et ca repart ? :)
Ecrit par : DCANCY | 08 septembre 2007
Un mars et... un flan ! :))
Ecrit par : Koryfée | 08 septembre 2007
La rentrée étant établie, ton fournisseur réouvert, ta dose quotidienne va pouvoir être satisfaite.
PS : demande à la boulangère, il doit bien y avoir une barre chocolatée à côté des Haribo.
Ecrit par : DCANCY | 15 septembre 2007
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