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22 septembre 2007
Tout donner

Nuitée tranquille, nuitée d’octobre…
Au-dessus d’elle, le ciel, dénudé, s’étalait sans fin, parsemé d’intimes lueurs. Une lune discrète tentait de se faire oublier, fuselée de voiles. Des nuages éphémères en couleur de linceul, les teintes célestes s’effaçaient dans le renouveau d’une nuit assainie. Un doux sifflement, dans la jointure d’une porte, lui rappela les soubresauts du vent. Elle baissa le siège, fixant le maigre horizon. Le noir n’avait jamais été aussi prépondérant.
De l’autoradio émergea une douce mélodie, fragile et volage. A ses oreilles de femme mûre, les mots chantaient plus qu’ils ne parlaient, les notes portaient plus qu’elles n’entraînaient. Elle laissait s’échapper quelques syllabes et parfois un ou deux mots furtifs. Le sommeil voulait s’installer, elle le retint, cédant aux bâillements…
Au gré de rares mouvements, une boule parfumée se cadençait de longs instants, puis se tarissant peu à peu. Sous le rétroviseur, l’essence n’était plus, restaient le souvenir, les souvenirs. Elle sourit, c’était un mercredi après-midi. Il pleuvait comme des cordes et il lui fallait de nouvelles housses pour les sièges. D’un geste tendre, elle caresse le tissu, au coin de ses cuisses. Apre, sec, le contact remémorait au-delà de ce qu’il capturait. Elle leva alors la tête et soupira profondément. La fumée de cigarette avait entaché jusqu’au plafond.
Minuit était largement achevé, elle avait encore un peu de temps devant elle. Une chose après l’autre, l’histoire se racontait par objets. Elle écoutait. Tout se livrait, se donnait, tant à saisir.
Des traces de peinture sur la carrosserie, manifeste des premiers créneaux. Des mégots carbonisés dans le cendrier, vestige de veillées endiablées. Quelques rayures autour de la serrure, frottements de bijoux…Une liste d’imperfections significatives, elle dressa un inventaire de moments de joie, de quotidiens si banals.
Se sachant absente à ces instants, elle devinait le tangible ; se confina au visible. Confondant l’infime et l’abîme, la femme saisit chaque rime comme un geste tourné vers elle. Et, finalement, à trop étirer, elle vit se déployer une toute autre image. Un sourire amer naquit au creux de ses lèvres.
Le jour tari, la campagne se révéla déserte. Sur la départementale, une large épaisseur de bitume presque vierge, vide. Le moteur était froid depuis bien longtemps. Garée à une intersection, elle contemplait, impassible, les quelques visiteurs de la nuit. Des lapins, un chat égaré, quatre ou cinq voitures. Elle regarda à nouveau l’heure sur le cadran digital. Il est temps de mettre la cassette. Trois chansons, trois étapes dans sa vie.
Si elle avait fait un bébé toute seule, c’était il y a une vingtaine d’année, la belle époque. Un père parti, apeuré, puis revenu pour rester, les plages de bord de mer en septembre…Sa fille, la première, l’unique, pour elle, elle aurait tout donné. Jusqu’au bout.
Enfance normale, début d’adolescence sans heurts, les années s’étaient faites et défaites dans une parfaite harmonie familiale. En parents tombés pour elle, son île, ses oiseaux, ils avaient vécu de mêmes idéaux. De grandes et belles études, une carrière brillante se profilait. Ne manquait que la conviction.
Avec la majorité, débarquèrent les doutes, les changements de cap, les amours. Alternant tensions et accalmies, la fille voulait s’affirmer. Maman comprenait, maman était passée par-là. Tout se reproduisait. D’avocate en devenir vers coiffeuse confirmée, la jeune femme qu’elle était devenue avait trouvé sa voie. D’autres suivirent. Le permis lui en ouvrit de nouvelles…Supprimer les traces, la moindre trace, ce qui restait de candeur…la cassette s’acheva. Un bref retour sur sa vie, leur vie. Il était temps.
Elle démarra.
Rien ne se profilait. Elle patienta.
Le geste tendre, elle fit glisser ses doigts sur le volant, la même housse de protection. Le long du tableau de bord, des imperfections remontaient à la surface avec l’effleurement, elle continua. Dans la boîte à gants, des mouchoirs dispersés ça et là recouvraient un paquet de chewing-gum, l’aspirine, un double de constat d’accident… La mère serra alors les dents, sa main et passa une vitesse.
Rattraper le temps.
Tout donner.
Elle n’avançait pas, elle attendait. Toujours.
L’arrière de la voiture avait été entièrement remodelé, l’avant presque toujours intact. L’intérieur avait été rénové, nettoyé. Une résurrection. Maintenant, cette voiture était la sienne, la leur.
Des phares se dressèrent au loin, une voiture s’élançait sur la départementale qui lui coupait la route. Fondue dans la nature, elle inspira, mains dressées sur le volant. Jamais un souffle n’avait paru aussi convaincu. Un dernier regard sur les médicaments posés à côté d’elle. Rien n’avait pu apaiser ni soulager sa peine. L’étranger s’apprêtait à passer. Il était temps. Elle souffla une dernière fois, puis s’avança enfin sur la départementale.
Leurs chemins se croisèrent. Avec fracas. Avec horreur.
Crissements de pneus. Larmes et cris. Sang. L’histoire se répétait.
Tout donner, tout donner comme on lui avait tout pris.
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Commentaires
La tension est permanente, du premier au dernier mot. Cette nouvelle grâce à la multitude de détails qui en émergent nous catapulte au coeur de l'habitacle, assis à la place du copilote, observant, entendant, respirant ce qu'"Elle" observe, entend, respire. Tremblant avec elle.
Et la chute, terrible, à la mesure de la perte qui fut sienne, celle de son enfant... Douleur incommensurable, deuil impossible à faire.
Poignant.
Ecrit par : Koryfée | 24 septembre 2007
En effet, j'attends beaucoup de la chute, d'une nouvelle comme d'un roman. Elle est le cataylseur des événements passés. Celle qui révéléra un sens définitf à "l'oeuvre".
Des douleurs qui ne parviennent pas à se taire, il faut savoir faire le deuil. ("Il y a des douleurs qui ne pleurent que de l'intérieur"comme disait le poete ;)) De n'importe quelle manière. Pourtant, on veut les raisonner, les comprendre, les mesurer. Jusqu'au point de non retour, le partage.
Je suis ravi d'avoir été compris. Merci.
Ecrit par : DCANCY | 30 septembre 2007
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