« 2007-08 | Page d'accueil | 2007-11 »

22 septembre 2007

Tout donner

f7b9386ff175c7a1d5c9361efb2b23dc.jpg

    Nuitée tranquille, nuitée d’octobre…

    Au-dessus d’elle, le ciel, dénudé, s’étalait sans fin, parsemé d’intimes lueurs. Une lune discrète tentait de se faire oublier, fuselée de voiles. Des nuages éphémères en couleur de linceul, les teintes célestes s’effaçaient dans le renouveau d’une nuit assainie. Un doux sifflement, dans la jointure d’une porte, lui rappela les soubresauts du vent. Elle baissa le siège, fixant le maigre horizon. Le noir n’avait jamais été aussi prépondérant.

            De l’autoradio émergea une douce mélodie, fragile et volage. A ses oreilles de femme mûre, les mots chantaient plus qu’ils ne parlaient, les notes portaient plus qu’elles n’entraînaient. Elle laissait s’échapper quelques syllabes et parfois un ou deux mots furtifs. Le sommeil voulait s’installer, elle le retint, cédant aux bâillements…

            Au gré de rares mouvements, une boule parfumée se cadençait de longs instants, puis se tarissant peu à peu. Sous le rétroviseur, l’essence n’était plus, restaient le souvenir, les souvenirs. Elle sourit, c’était un mercredi après-midi. Il pleuvait comme des cordes et il lui fallait de nouvelles housses pour les sièges. D’un geste tendre, elle caresse le tissu, au coin de ses cuisses. Apre, sec, le contact remémorait au-delà de ce qu’il capturait. Elle leva alors la tête et soupira profondément. La fumée de cigarette avait entaché jusqu’au plafond.

            Minuit était largement achevé, elle avait encore un peu de temps devant elle. Une chose après l’autre, l’histoire se racontait par objets. Elle écoutait. Tout se livrait, se donnait, tant à saisir.

            Des traces de peinture sur la carrosserie, manifeste des premiers créneaux. Des mégots carbonisés dans le cendrier, vestige de veillées endiablées. Quelques rayures autour de la serrure, frottements de bijoux…Une liste d’imperfections significatives, elle dressa un inventaire de moments de joie, de quotidiens si banals.

Se sachant absente à ces instants, elle devinait le tangible ; se confina au visible. Confondant l’infime et l’abîme, la femme saisit chaque rime comme un geste tourné vers elle. Et, finalement, à trop étirer, elle vit se déployer une toute autre image. Un sourire amer naquit au creux de ses lèvres.

            Le jour tari, la campagne se révéla déserte. Sur la départementale, une large épaisseur de bitume presque vierge, vide. Le moteur était froid depuis bien longtemps. Garée à une intersection, elle contemplait, impassible, les quelques visiteurs de la nuit. Des lapins, un chat égaré, quatre ou cinq voitures. Elle regarda à nouveau l’heure sur le cadran digital. Il est temps de mettre la cassette. Trois chansons, trois étapes dans sa vie.

            Si elle avait fait un bébé toute seule, c’était il y a une vingtaine d’année, la belle époque. Un père parti, apeuré, puis revenu pour rester, les plages de bord de mer en septembre…Sa fille, la première, l’unique, pour elle, elle aurait tout donné. Jusqu’au bout.

            Enfance normale, début d’adolescence sans heurts, les années s’étaient faites et défaites dans une parfaite harmonie familiale. En parents tombés pour elle, son île, ses oiseaux, ils avaient vécu de mêmes idéaux. De grandes et belles études, une carrière brillante se profilait. Ne manquait que la conviction.

            Avec la majorité, débarquèrent les doutes, les changements de cap, les amours. Alternant tensions et accalmies, la fille voulait s’affirmer. Maman comprenait, maman était passée par-là. Tout se reproduisait. D’avocate en devenir vers coiffeuse confirmée, la jeune femme qu’elle était devenue avait trouvé sa voie. D’autres suivirent. Le permis lui en ouvrit de nouvelles…Supprimer les traces, la moindre trace, ce qui restait de candeur…la cassette s’acheva. Un bref retour sur sa vie, leur vie. Il était temps.

            Elle démarra.

            Rien ne se profilait. Elle patienta.

            Le geste tendre, elle fit glisser ses doigts sur le volant, la même housse de protection. Le long du tableau de bord, des imperfections remontaient à la surface avec l’effleurement, elle continua. Dans la boîte à gants, des mouchoirs dispersés ça et là recouvraient un paquet de chewing-gum, l’aspirine, un double de constat d’accident… La mère serra alors les dents, sa main et passa une vitesse.

Rattraper le temps.

Tout donner.

Elle n’avançait pas, elle attendait. Toujours.

            L’arrière de la voiture avait été entièrement remodelé, l’avant presque toujours intact. L’intérieur avait été rénové, nettoyé. Une résurrection. Maintenant, cette voiture était la sienne, la leur.

            Des phares se dressèrent au loin, une voiture s’élançait sur la départementale qui lui coupait la route. Fondue dans la nature, elle inspira, mains dressées sur le volant. Jamais un souffle n’avait paru aussi convaincu. Un dernier regard sur les médicaments posés à côté d’elle. Rien n’avait pu apaiser ni soulager sa peine. L’étranger s’apprêtait à passer. Il était temps. Elle souffla une dernière fois, puis s’avança enfin sur la départementale.

            Leurs chemins se croisèrent. Avec fracas. Avec horreur.

Crissements de pneus. Larmes et cris. Sang. L’histoire se répétait.

Tout donner, tout donner comme on lui avait tout pris.

 

16 septembre 2007

Stérile

Vertueuse existence parsemée de leurres

Pour une autre souffrance sa mort ultérieure.

Un abandon charnel suit donation de soi

A qui de plus formel que ce sonneur de glas ?

Demeurer immortel en leur cœur arrogant,

Feu désir d’éternel dans l’esprit d’un mourant…

 

Avec le temps lassé restent maintes photos

Et quelques graviers en signe de tombeau.

Il s’en est donc allé et ne rien leur laisser,

Ni d’émois partagés, ni de traces à jamais,

Sans un réel plaisir, juste un amer désir.

Toute une vie à bâtir, sa seule mort pour détruire.

 

                                       

                                                                                                   Juin 1997

07 septembre 2007

Je ne l'avais pas vu

Mélange ou contrariétés, la nuit avait été écourtée plus que de raison, avec plus de raisons qu’il n’en fallait. Dans l’appartement, c’était calme plat, silence grésillant au gré des ronflements. Las de me retourner comme le cochon d’un méchoui, j’optais pour la solution, par défaut, du lever. Et profitais pour croiser celui du soleil.

Une mer huileuse était encadrée dans l’horizon du balcon. C’était l’avantage de ces bâtiments construits au bord du littoral, et de la légalité, on aurait presque pu étaler la peinture du bout de l’index. A tout moment de la journée, le spectacle se montrait à la mesure de ce que j’attendais de ces vacances. Il offrait à mes sens un besoin tant attendu durant l’année : de la sérénité. J’assistais alors à l’avènement d’un jour aux teintes automnales, élu que j’étais. Médor se languissait dans l’ombre, la vessie pleine.

            Je dus l’astreindre au silence lorsque j’effleurais la laisse. Le temps de contourner des blocs de béton aux formes faussement aérées et une plage, tout aussi artificielle, se présenta. Rien que tel qu’un Médor surexcité par un sable fin pour me donner le sourire. On avait nos petites habitudes, j’hésitais même à le lâcher tant le privilège d’être seul me poussait au partage. Mais il était futé le pépère, et je n’étais pas en terrain connu. Nous empruntâmes une allée barricadée de paillons contenant des dunes reconstruites. Elle menait à une vérole architecturale arborant une multitude de plaisirs gras et sucrés.

Sur la terrasse de la buvette, des odeurs traînaient ça et là, Médor tentait d’en repérer les vestiges. Je marchais en sens opposé, rejoignant le sable et attendant qu’il fasse de même. Mais la tentation était trop grande. Je jouais alors ma carte maîtresse : le jeu.

            « Saute le muret, pépère ! Saute ! », m’exclamai-je en agitant un bout de bois.

            Soudain, entre nous, un duvet se leva et un homme émergea de son sommeil, surpris. Je restais coi. Je ne l’avais pas vu.

            Curieux comme une chatte, Médor s’approcha de l’homme mal rasé. Ce dernier vérifia, à tâtons, que ce sac, qui contenait toute sa vie, était encore à côté puis me regarda, sourire au bord des lèvres, en appelant le chien.

            S’en suivit une courte conversation sur son nom, le temps idyllique du sud, de courtes expériences de vie et autres banalités. C’était le genre d’instant non délicieux mais cordial. L’homme demeurait étonnement volubile, bien plus énergique que n’importe qui d’autre au réveil. Il en avait des choses à dire.

Médor, curieux et joueur au possible, finit par se lasser de la rencontre. Un autre chien se profilait à l’autre bout de la plage. Je préférais laisser l’inconnu tranquille avant l’arrivée des employés de la buvette. Nous saluant d’un geste quasi militaire, il se replia aussitôt dans ce duvet mauve que je n’avais pas remarqué non plus.

            La gorge nouée, j’avançais, silencieux, regard vissé sur mes pieds. Un mal-être s’était emparé de moi depuis le début de notre discussion. Je m’en voulais. J’étais à l’image de cette société qui fermait les yeux sur ses exclus.

            Je ne l’avais pas vu.

 

03 septembre 2007

A deux doigts (Partie III)

 

ac4acf1180c903b3cb04b49e22019384.jpg             Dans l’herbe jaunie et défraîchie par l’ombrage omniprésent du sapin, la chose ondulait comme pour sortir de son trou. Sur la pointe des pieds, Thomas s’approcha. Le doigt était anormalement grand, presque une vingtaine de centimètres. L’ongle, couvert de terre, qui couvrait son extrémité semblait finement manucuré, sale mais impeccable et limé.

             A bout de bras, Thomas voulut l’attraper mais son ombre le trahit. Apeuré, le doigt recula illico presto pour se protéger de l’assaillant.

             - Encore loupé, s’écria-t-il.

             Du coin des yeux, il le vit resurgir, quelques instants après, en plein milieu du terrain. La propriété devait être creusée de ses nombreuses galeries. De dos, le jeune homme se frotta les mains. Ce serait un jeu bien amusant.

             Lentement, il fit un pas de côté, puis un autre, avant de se jeter mains en avant sur l’herbe. Trop rapide cette fois-ci. Le doigt apparut un peu plus loin encore.

             - OK, tu veux jouer à ça…

             Il courut jusqu’à la tondeuse et la mit en marche. Un vacarme assourdissant, puis un gros nuage de fumée, sonna le gong de la poursuite.   

               - C’est parti !

             A la manière de ces cartoons où l’ingénieux loup poursuivait sans succès un candide volatile, une folle course poursuite s’en suivit. D’un coin à l’autre du jardin, Thomas ratissa jusqu’au moindre recoin. A chaque fois, le doigt éclôt à un endroit différent. Il prenait vraisemblablement un malin plaisir à faire tourner le jeune homme en bourrique. Plus l’énervement de Thomas explosait et plus la chose semblait jubiler. Pour le plus grand malheur des mauvaises herbes.

             Et rapidement, le jardin retrouva sa splendeur.

             Essoufflé, Thomas s’assit finalement. Fixant l’herbe rase, il ne regarda pas la tâche accomplie mais pensait déjà à une autre stratégie. Son visage ruisselait de sueur. Leur jeu commençait à l’exaspérer.

             Soudain, il sentit quelque chose gratter sur sa fesse droite. Il se leva précipitamment. Le doigt venait le narguer.

             - Tu te fous de moi en plus ! Attends !

             Se ruant dans la cabane, il partit chercher quelque chose. Dans des bacs, sur l’établi et sans trop savoir quoi, il lui fallait trouver une arme. Un vieux sécateur rouillé, une faucille, un cutter…une serpe, parfait.

            En ressortant, il vit le doigt qui l’attendait devant l’entrée. Ce dernier ondoyait, suggestif, pour se faire remarquer. Dans un geste malhabile, Thomas lança son arme de fortune qui se planta directement dans le sol. Alors qu’il courut pour la reprendre, il cria de plus belle, passablement énervé.

             - C’est ça, fais bien ton intéressant ! Tu feras moins le fier quand tu seras mort !

             Thomas cru voir pointer le bout de l’ongle juste à ses côtés, il trancha le sol.

             - Je finirai bien par te découper…

             A quelques mètres de lui, le sol commençait à remuer. A quatre pattes, le jeune homme s’avança, la serpe levée au-dessus de la tête. Un sourire narquois marquait son contentement. Le doigt sorti puis rentra presque aussitôt.

             - Merde !

             Pris d’une frénésie hystérique, Thomas se mit à saucissonner toute une parcelle de terre. Son visiteur du jardin s’esquivait à chaque tentative d’attaque. Et c’était un peu plus d’herbe qui volait dans les airs.

             - Merde, merde, merde !

             Ce qui était du beau travail devint un beau gâchis. Parcourant, rampant sur le sol, Thomas chercha de nouvelles techniques d’approche. Sans résultat. Plus le temps passait, plus le carnage continuait et plus le doigt s’amusait des vaines méthodes de son poursuivant. Les joues gonflées et rougies, Thomas se leva.

            Il se mit alors en tête d’attendre au milieu du terrain, la lame de sa serpe prête à trancher.

             De lourdes minutes passèrent, le doigt prit l’air à divers endroits, s’approchant à chaque fois davantage. La colère de Thomas ne s’était pas tarit, bien au contraire, elle s’enlisait avec son entêtement. Des gouttes de sueur glissaient sur sa peau tendue. Son regard fixe, presque ailleurs, était aux aguets. La prochaine fois que le doigt passerait à sa portée serait la bonne…

             Immobile, Thomas laissa le doigt réapparaître. Dans un sourire crispé, il le vit de plus en plus près. Il voulait se montrer, continuer ce jeu de cache-cache. Mais en habile prédateur, Thomas se sentait supérieur, la main serrée contre le manche de son arme.

             Le doigt naquit du sol, suffisamment proche cette fois. Hurlant, le jeune homme se jeta sur lui.

             Rageant, injuriant, il lacéra la terre de multiples coups de serpe. A genoux, il exultait, à mi-chemin entre la folie et l’ivresse de la victoire.

             « Meurs ! ».

            Son bras comme une machine à découper, tuer, labourait la terre. Fermant les yeux, il voyait déjà le doigt en morceaux, baigné et agonisant dans une mare de sang.

             « Meurs ! ».

            La lame acérée sectionnait quelque chose cette fois-ci. A chaque coup, Thomas entendait un bruit horrible, un craquement d’os, de la chair déchiquetée.

             Il ouvrit les yeux.

             Dans une flaque de sang, le doigt palpitait, fébrile et pris de tremblements. Mêlé à la terre, mis à l’index, il lui sembla bien plus petit, d’une taille plus ordinaire. Thomas vit alors l’autre partie de la chose. Elle ressemblait étrangement à un pouce. Et elle aussi avait un ongle… Le doigt, le vrai, surgit dans l’ombre du sapin. 

            Le jeu était terminé.

            Au bord de l’évanouissement, Thomas leva la main gauche. Puis s’écroula presque aussitôt. Il était pourtant si près…

            A deux doigts.

 

 

02 septembre 2007

A deux doigts (Partie II)

f7095f855693a84cd80761873eb9b38c.jpg            Mamie jeta un regard par la fenêtre en ouvrant son porte-monnaie.

             « - Qu’est ce que mon gazon a poussé, dit-elle.

             - C’est comme tout, ça pousse, répondit Thomas en saisissant le billet tendu. C’est pas encore la forêt vierge ça va.

- Ce serait quand même plus beau un peu plus court.

- Ca a son charme comme ça aussi.

- C’est dommage que ton père travaille, je lui aurai demandé de passer la tondeuse…

             - Il a beaucoup de boulot ces temps-ci, c’est clair, s’exclama-t-il en l’embrassant sur la joue. Je vais te laisser, j’ai des cours à réviser. Passe une bonne après-midi.

             - Toi aussi, mon Loulou.

             Comme une marée montante et écumante, les lèvres de la grand-mère se posèrent sur la peau mal rasée de Thomas. Une sensation fébrile et humide en guise de baiser, elle le laissa repartir. « Reviens quand tu veux mon petit. » Il lui fit un signe de la main et s’éclipsa rapidement. Sur le palier, il s’essuya la joue avant de partir en direction du domicile parentale. Il avait encore besoin d’un peu de liquidité.

             - Si tu veux de l’argent, rends-toi un peu utile.

             La mère de Thomas aimait essayer de se donner de l’importance quand la situation le lui permettait. Femme complexe à la banalité affligeante, elle croyait que l’argent pouvait lui offrir ce que sa nature n’avait pu lui donner : du crédit.

            Du haut de son mètre cinquante-huit, talons compris, l’autorité restait une vertu plus que secondaire. Il en avait toujours été ainsi. Alors Thomas répondait de son timbre la plus désolé, « Oui, maman. Mais je suis en plein dans les examens… ». A chaque fois, elle s’en contentait et ouvrait le tiroir-caisse.

            Mais pas aujourd’hui.

             - Ca fait huit mois que tu es dans les examens. Et toujours aucun résultat.

             - On a les notes en fin d’année scolaire. Les profs ne sont pas très rapides.

             - Va tondre la pelouse de Mamie et tu auras ton argent.

             Derrière le regain de puissance maternelle, Thomas sentait l’influence de son père. Cette manière de faire des phrases courtes, d’employer l’impératif et de se parfaire d’un ton péremptoire. Elle se mit à croiser les bras pour le et se convaincre, inclinant légèrement la tête sur le côté puis tambourinant des doigts. C’était vraiment là son père qui parlait, par une voix aiguë et fatalement insipide.

             - OK, je m’en occuperai dans la semaine…

             - Non, non. Cet après-midi.

             - Cet après-midi ?

             - Oui, pas d’efforts, pas d’confort. La tondeuse est déjà chez Mamie. Tu repasseras me voir après pour chercher ton dû.

             Bras ballants, Thomas retourna alors chez sa grand-mère, non sans avoir l’impression que ses stratagèmes opéraient de moins en moins.

             - Tu es revenu, mon Loulou ? Viens me faire un bisou.

             Et Mamie tartina à nouveau les joues du petit-fils pour marquer sa satisfaction. Thomas répondit d’un sourire amer et se dirigea dans le jardin, non sans se faire congratuler de cette bonne volonté soudaine.

            La cabane, bâti des mains de son père, se cachait tout au fond du terrain, à côté d’un tas de bois morts, sous un immense saule pleureur. C’était un fourre-tout, un bric-à-brac constitué d’outils, de produits d’entretien ou de vieux objets en perdition. Une odeur d’humidité, due à un hiver pluvieux, se montrait hostile dans ces relents de moisissure. Thomas traîna dehors la tondeuse à essence, dépité à l’idée de travailler pour avoir de l’argent.

             Vêtue d’un chapeau de paille, Mamie s’approcha.

             - C’est gentil mon petit…Mais il faudrait ramasser tout ce qui traîne sur l’herbe. Ca risque de bloquer la tondeuse.

             - OK…

             Un sac sous le bras, Thomas entreprit un tour du jardin tandis que l’hôtesse retournait dans la maison. Effectivement le gazon avait bien poussé depuis le dernier passage de son père. Des pommes de pin, jonchées ça et là autour du sapin, dépassaient à peine de l’herbe, il n’en fallait pas plus pour bloquer la tondeuse.

Une idée germa dans l’esprit de Thomas… Il hocha négativement la tête. Ce serait ensuite à lui de réparer  la machine. C’est alors que le doigt resurgit du sol.

 

             Suite et fin demain !

01 septembre 2007

A deux doigts (Partie I)

 

03aa7e8f673724259a0d4761d7f6497f.jpgBeaux jours et presse people faisaient bon ménage. Les potins mondains permettaient de se dédouaner de scrupules et officialisaient cette prédisposition humaine à la veulerie facile. Ils se savouraient comme un cocktail une soirée d’été : si savoureux et léger qu’il tenait du plaisir immédiat. Thomas était peu friand de ce genre de lecture mais les visites chez la grand-mère permettaient une mise à jour régulière des péripéties de la jet-set. S’allongeant dans le jardin, il se délecta des dernières nouvelles.

          Le bac en poche, il avait essayé la fac. « Pour tenter l’expérience. ». Mais, faute de cours intéressants et surtout la possibilité de s’absenter au gré de son non-vouloir, Thomas s’était peu à peu lassé de la vie d’étudiant. Seul le côté nocturne l’occupait réellement, la beuverie, la drague et la fête. Ses maigres subventions servaient ainsi plus à étancher ses soifs qu’à nourrir le squelettique jeune homme qu’il était.

 

            Alors, quand le frigo de son studio criait famine, il fallait quémander vers les parents, la grand-mère compatissante. « Je sais, c’est dur d’avoir vingt ans, mon petit. ». Un billet discret dans la poche et il repartait s’acheter des sachets de pâtes et du riz.. Avec trois quarts de siècle dans le dos, elle ne possédait guère d’autres attraits. Derrière son sourire candide, dénué de tout ressentiment, elle avait le cœur et les bourses sur la main. Voilà ce que Thomas appréciait le plus chez elle.

            Tandis qu’elle préparait un chocolat – comme toujours accompagné de tablettes au riz soufflées – il s’assit sur le rebord de la terrasse. Les pieds en éventail dans l’herbe grandissante, il se laissait aller à son pêché mignon, la paresse.

            Se projetant des années en avant, Thomas voulait devenir, aux yeux de ses petits enfants, celle qu’elle était avec lui, généreuse. Tout ce qu’elle lui donnait n’était que partie remise. Il le redonnerait plus tard. Mais chaque chose en son temps, il était jeune, libre, en proie à mille désirs et, tant qu’il le pourrait, resterait ainsi.

             Au bout de son pied gauche, sur le gros orteil, les premières scissures d’un ongle incarné coloraient maladivement sa peau. Il n’avait pas encore – pas suffisamment – mal, le médecin attendrait bien. Une mouche tenta de se poser sur le début de croûte, il la chassa adroitement.

             Détourné par un bruit, son attention se dirigea soudain au pied du sapin. Sortant de la terre, il vit quelque chose en mouvement, une minuscule chose couleur chair se contorsionnait comme cherchant de l’air. Thomas se leva alors, intrigué.

             A mesure qu’il avançait, ses yeux se plissèrent pour mieux voir. Au milieu d’aiguilles et de restes de pommes de pin tombées au sol, le petit être, fin et allongé, semblait vouloir sortir. Le jeune homme s’entreprit discret, retenant ses pas sur l’herbe. L’entendant approcher, la chose se retourna dans sa direction.

C’était un doigt ! Un long et interminable doigt.

            Stupéfait, il se pencha au-dessus. La chose, encore en surface, recula aussitôt dans son tunnel pour se terrer définitivement.

             Thomas passa alors la main sur la surface de son crâne rasé. Il repensa à ce qu’il avait fait le matin, la veille. Non, il n’avait pris aucune drogue, ou aucun autre dérivé illicite depuis plus d’une semaine…Il leva la tête au ciel. Le soleil était radieux et éclatant. Trop certainement, suffisant pour lui monter à la tête. Du rebord de la fenêtre de la cuisine, Mamie l’appela alors. « Ton chocolat est prêt. »

             Assis l’un en face de l’autre, autour d’une nappe vichy d’un bleu bien fade, ils commencèrent, comme à leur habitude, par parler des parents de Thomas. Les mêmes phrases revinrent dans la bouche du petit-fils, les mêmes expressions, les mêmes intonations lasses d’être répétées. Dans leur quotidien si tranquille, rien ne se passait. Rien de chez rien. Mais Mamie aimait écouter, se plaisait dans ces petites conversations familiales.

             Telle une allégorie du vide, Thomas détailla les plus infimes des dérisoires détails. Des courses au centre commercial jusqu’à la rencontre, fortuite, avec une lointaine tante à la boulangerie le dimanche matin, tout fut passé en revue. Mamie était contente, Mamie entendait du son. Le succinct monologue dura puis Thomas se trouva en manque d’inspiration. Il s’arrêta alors, réalisant qu’il venait de raconter, en une dizaine de minutes, des événements qui ne valaient guère plus qu’un long soupir.

            
            Suite demain !

 

Toutes les notes