04 novembre 2007

Pas d'ici (Partie 3/3)

d48753133363a78b44c29643bed9a010.jpg Elle passe si près de moi, je lève la tête pour la regarder s’éloigner. C’étaient les pompiers. Ils doivent se rendre sur les lieux de l’accident. Enfin.

Je me dois maintenant retourner là-bas.

La faible clarté de la lune m’éclaire étrangement. Elle m’emporte, je la porte. J’ai l’impression d’être un cavalier errant sans monture. Près de moi, les roseaux semblent être les barreaux de ma prison. Comme livré à son flot, je m’écoule maintenant dans le sens du ruisseau, léger, sans bagages, nous sommes communs d’un même présent. Au loin, de l’autre côté, des champs s’étendent à perte de vue. Au printemps, rejailliront les plants de maïs, écloront les germes de blé, après la terre en friche la vie. Et moi, pendant ce temps, je continue ma marche, encore et encore. Enivré, servile, je mets bas des pas de badaud cadencés.

A la mesure de mon errance, ma colère s’estompe peu à peu, je me sentirais presque bien dans cette nature si lugubre. Je me rappelle avoir cracher à terre, l’asphalte, les herbes hautes ont sitôt fait de tout ensevelir. A mes pieds, une fine couche de neige prend forme, pure, gelée, limpide. Enfant, je passais mes hivers à me rouler dedans, des batailles de neige, la luge…Elle voudrait maintenant me garder à jamais. Si je me laisse engourdir, le froid me prendra. Je suis tellement frigorifié que je ne perçois de ma respiration que la brume de l’hiver. Je me contente de marcher, mains ballantes, dos voûté et regardant la neige. Son blanc me ternit le regard, sans traces, sans vagues, si simplement immaculé.

Une image de mort règne dans cette campagne abandonnée. Je m’arrête alors à l’entrée d’un virage. Les branches des arbres, dénudées, fendent le ciel comme des doigts longs, fins et acérés. La forêt, le sous bois, semblent m’appeler, leur chant silencieux voudrait me pénétrer et me saisir. A quelques centaines de mètres, le gyrophare des pompiers tournoie, j’entends même un certain brouhaha. Je me dois d’aller les rassurer.

Un tas de personne s’agite autour de ma voiture. Je perçois des cris, des pleurs. Je vois ma mère, en larmes, Marine également. Les bras de mon père tentent de la réconforter. Je voudrais leur crier que je vais bien mais je n’en ai pas la force. Je m’avance vers eux, cherchant les mots pour m’excuser.

Un jeune pompier passe et sort un masque à oxygène. Un autre soulève un réanimateur. « Je vais bien… ». Ma voix ne trouve pas d’écho, pas plus je ne peux la soulever. Ils se précipitent vers la carcasse de la voiture.

J’essaie de parler mais les mots me raclent la gorge. Dos à moi, ils ne peuvent pas me voir, m’entendre, je m’approche lentement. La démarche boiteuse, j’essaie de me donner un semblant de droiture pour ne pas trop les inquiéter. Marine est là, juste à coté de la voiture, serrant mon écharpe contre son cou. Je veux poser ma main sur son épaule mais elle se détourne au même instant et tombe dans les bras de ma mère. Je découvre soudain la voiture, les sièges arrières, le capot, le siège du conducteur…

Un pompier vient d’ouvrir la porte. Un autre extrait l’individu écrasé contre le volant. Je suis tétanisé, je n’ose pas bouger.

La tête du cadavre bascule vers l’arrière et son regard inerte croise le mien. Je m’écroule à genoux, sans personne pour me remarquer. Au fond de moi, je trouve alors la force de crier mon désespoir dans les ténèbres de la nuit. Plus aucun ne peut m’entendre… Ce mort, c’est moi.

 

Commentaires

Bonsoir,...
Que c'est bien écrit...Je crois reconnaître votre écriture, parcequ'elle est "serrée" et alerte. L'histoire rappelle un peu aussi, le scénario du film "le sixième sens", mais vraiment, j'aime bien...Pourquoi ne pas devenir votre propre éditeur ?

Ecrit par : capucine | 04 novembre 2007

Merci et bienvenue Capucine,

Effectivement, il y a une ressemblance avec l'histoire du 6eme sens (peut etre était-ce ma source d'inspiration d'époque, cette nouvelle date de 2002!). La chute d'une histoire est un élément auquel j'accorde beaucoup d'importance.

Merci pour ces compliments, et je prends note de l'auto-édition. J'y réfléchissais justement ces derniers temps. Reste le probleme de la distribution ensuite. Je suis un très mauvais commercial...

Ecrit par : Dcancy | 05 novembre 2007

Bravo pour cette nouvelle nouvelle (et ma somptueusement lourde allitération) où tu manies le suspens avec un art hitchcockien, nous réservant une chute vertigineuse.

J'aime retrouver dans tes écrits cette précision tant au niveau du ressenti des personnages que dans la description des décors, de l'ambiance : cela rend tes récits indiciblement vivants, réels.

Pour ce qui est de la distribution évoquée ci-dessus, je ne m'y connais guère davantage que toi, en revanche, ma proposition d'être ton attachée de presse tient toujours ;-))

Ecrit par : Koryfée | 07 novembre 2007

C'est noté ma chite Koryfée, si un jour cela se réalise, que je deviens mon propre éditeur, il y aura au moins deux ouvrages, trois personnages : un ange, une bete et une cannibale. Foi d'un Kory-fan, tu ne seras pas déléguée qu'au service commercial ;)

Ecrit par : Dcancy | 09 novembre 2007

A signaler, cette nouvelle est disponible en version audio à cette adresse :

http://www.bonnesnouvelles.net/pasdici.htm

Ca fait bizarre de s'entendre lire par quelqu'un d'autre !

Ecrit par : Dcancy | 09 novembre 2007

Quelle excellente lecture ! Cela rend le récit encore plus prégnant. On en a des frissons...

Prenant. Captivant. Envoûtant.

Une expérience à renouveler, tant tes textes sont mélodiques.
Vraiment.

MAGNIFIQUE

Korysuperfan !

Ecrit par : Koryfée | 09 novembre 2007

C'est une initiative à souligner, notamment pour les personnes malvoyantes. J'ai été ravi mais néanmoins surpris d'avori été accepté.
En plus, je suis du lot, comment ne pas en faire la promo ?

Ecrit par : Dcancy | 11 novembre 2007

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