21 novembre 2007

Roman inachevé (2/2)

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Il se rabougrit sur son siège tandis que je levais les stores extérieurs. Ce qui l’avait poussé jusqu’ici tenait du service, à n’en pas douter. Il refusa un bonbon au miel que je lui proposais. Je déglutis et posais les coudes sur le bureau en signe d’attente. Mes bracelets artisanaux claquaient au moindre de mes mouvements. J’avais conscience du pouvoir de l’irritation.

- Je voulais vous demander une faveur. Le RMI doit tomber dans deux semaines mais j’ai besoin d’une avance. C’est un gros coup à ne pas louper. Quelqu’un s’est désisté du studio d’enregistrement et je peut prendre sa place pour pas cher. La chance d’une vie.

Je survolais d’un œil distant le courrier reçu. Mon scepticisme prédominait, apparent. Je me raclais la gorge.

- Rock-star, quelle originalité de perspective…

- Non, pop-star, insista le gamin soudain démis de son étrange timidité. Le créneau est plus porteur, le public plus large.

- C’est moins pire en effet.

Parfois une voix m’insufflait que je pouvais apparaître blasée. Ma conscience ne tardait pas alors à me rappeler sa lucidité. Je n’en avais jamais douté.

- Vous ne m’aimez pas, me demanda-t-il sans oser me considérer.

- Qu’est-ce qu’aimer, mon cher Nathan ? Une notion aussi fluctuante qu’obsolète. J’aime les flans pâtissiers, la sensation des vagues entre mes orteils, les séries télé policières comme les raisonnements cohérents…

- Et votre fille.

- Il faut bien.

- Il faut bien ?

- Anna est ma fille, c’est mon devoir que de l’aimer. Comme tu le fais avec tes parents.

- Pas trop en fait, si je dois être honnête.

- Je ne te demande pas de l’être, dis-je à bout de patience. Contentons-nous des formules de courtoisie.

- C’est bon pour mon avance alors ?

Je réfléchis un centième de dixième de secondes. Dans ma main, j’avais tous les arguments pour réfuter. Ensuite venaient les instants de délice. Ceux où je mimais la réflexion.

- Non.

- Comment ça : non ?

- N... O… N… No, niet, nada, que dalle. Tu veux que je cherche des synonymes ?

- Pourquoi faites-vous ça ?

- Pour éviter que tu sois dans la merde plus tard. Dans quelques temps tu me remercieras.

Polie mais ferme, je tentais d’écourter l’échange et de le raccompagner jusqu’à la sortie. Le bougre restait hébété sur son siège. Le monde semblait lui tomber sur les épaules. N’était pas Atlas qui voulait. Surtout celui qui vivait dans un monde d’illusions.

- Vous pensez que je ne suis pas à la hauteur de votre fille !

- Ne cherche pas à te faire de mal, Nathan. Je ne peux pas, je ne peux pas.

- Parce qu’elle est dans les études, vous pensez qu’elle a un avenir alors que moi je trime, donc je suis un looser. Et qu’ensemble, vu que je vais l’entraîner, on fonce dans une impasse.

Il n’était pas complément idiot. Cette révélation soudaine imposa un silence. J’aimais à ce que les gens comprennent d’eux-mêmes. Il était d’autant plus facile de leur faire avaler ensuite les pires couleuvres.

- Et si je vous prouve le contraire ?

- De quoi parles-tu ?

- Si je vous prouve que je suis digne de l’amour de votre fille, m’accorderez-vous l’avance ?

Plus il s’énervait et plus ses cheveux hirsutes, d’un noir opaque, dodelinaient. C’en était tellement attendrissant que je me devais de l’écouter. Par principe également :

- Pas de chanson à ma gloire, s’il te plait.

- Donnez-moi une semaine et je vous prouverais que je suis digne de confiance.

Intérieurement, j’oscillais entre la volonté d’écourter la conversation, pour reprendre mon rituel, et celle de me laisser prendre à son jeu. Les deux n’étaient pas incompatibles, contrairement aux apparences. La coïncidence tombait même à pic.

A sa grande surprise, je conclus le pacte en lui serrant la main. Il avait évité les questions sur l’encens, la veilleuse et la pénombre, voilà déjà un point à éviter au prochain repas de famille. Enfin lors d’un apéro avec le jus de fruits qu’il apportait, M. Nathan étant un végétarien pro-bio qui ne voulait pas forcer ses conceptions par conformisme.

- Six jours même. Tu as jusqu’à mardi prochain pour me le démontrer.

- Merci beaucoup, M’dame Kapler. Ca restera entre nous !

- J’entends bien.

Et je claquais alors la porte derrière lui et sombrais à nouveau dans la lumière de mon rituel.

 

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