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23 novembre 2007

Rendez-vous

 

be4bb65444798a635e835437ee0c10d5.jpgA la terrasse du café, Josette regardait une nouvelle fois sa montre. Il était en retard. Devant elle, un flux de véhicules imperturbablement alimenté s’écoulait lentement. Sur le coup de dix-sept heures, l’heure de pointe à son apogée. Des bus impatients zigzaguaient entre les voies, des scooters passaient dans leur sillon, les rares piétons qui s’engagaient pour traverser opéraient derechef. L’effervescence du bureau se prolongait bien au-delà de sa fermeture.

Une lettre dans la main, elle relit le texte qui l’avait incité à conclure d’un rendez-vous.

« Chère Madame, je me permets de répondre à votre annonce car elle m’a interpellé. Vous me semblez belle, pleine de vie, mais si triste. Vous dites être nouvelle dans la région, je le comprends et il est tout à fait normal de se sentir seule loin de la terre qui nous a élevés. Une dame de votre stature ne peut rester dans un tel isolement qui la condamnerait à tort s’il tendait à perdurer. J’aimerais vous parler de moi mais les petites et grandes lignes de mon existence ne se tracent pas en quelques phrases, comme celles de votre vie très certainement. J’espère que vous me contacterez pour converser un peu plus longuement. Dans l’attente de vos nouvelles, très cordialement. JD. »

De toutes les réponses reçues, celle-ci l'avait touchée, Guillaume Tell pour sa pomme. Le sens de la formule, cette manière si distante et respectueuse de s’exprimer, ce qu’il a vu en elle, cette rencontre, elle l’avait tant attendue. Elle attendait maintenant l’étincelle magique qui scellerait le déclic final. Un homme se présenta à l’entrée de la terrasse, en costume sombre mais mal repassé, la chemise ouverte sur une chaîne en or. Il se détourna vers elle, elle en est sûre, c’est lui.

- Bonjour Josette. Je vous ai tout de suite reconnue. Vous êtes radieuse, au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

- Bonjour, répondit-t-elle intimidée.

Il s'avérait bien plus beau et plus charismatique qu’il ne s'était décrit lors de leur appel. Pudeur touchante.

- Je suis désolé mais j’ai été retenu un peu plus longtemps que prévu au bureau. Ils ne savent pas se débrouiller sans moi ! Qu’est-ce qu’ils feraient si je vendais l’entreprise ?

- Vous m’avez l’air d’être quelqu’un de très pris…

- Il est certain que je suis un homme fort occupé. Entre mon entreprise et l’association dont je suis le gérant, je n’ai que très peu de temps à moi.

- Ah ! Et vous êtes au sein de quelle association ?

- Elle n’est pas très connue…nous venons en aide aux enfants pauvres d’Afrique. Nous leur fournissons de la nourriture et également des livres, des fournitures pour qu’ils puissent étudier de façon décente. C’est si peu de choses finalement…

Josette ourla des sourcils, en signe de désaccord.

- Non, trop n'est jamais assez. Vous vous rendez compte du bien que vous apportez à ces enfants. Avec tout votre travail, vous trouvez encore le temps de vous occuper des autres. Ce que vous faites est admirable et je pense ce que je dis !

Les autres hommes qu’elle avait rencontrés étaient loin de ressembler à JD. Plus inspirés par leur ego que par un altruisme inconscient, ils ne pensaient que par et pour eux, sans compter ceux qui avaient une verge pour seul leitmotiv. JD paraîssait si merveilleux dans cette faune de mâles cupides et mesquins... mais elle essaie de ne pas s’emballer trop vite, il possédait sûrement des vices cachés.

- Vous voulez boire quelque chose…JD ?

- JR, merci, mais je ne vous en veux pas. Je l’avais peut-être mal orthographié.

L'écriture, prise dans l’envolée de sa fougue, était fine, ciselée et harmonieuse. Certains mots néanmoins étaient difficilement lisibles, mais, dans leur contexte, ils trouvaient un sens. Comme celui de cette rencontre tant espérée.

- Non, je n’ai pas soif, merci, reprit-il. Je ne vais pas pouvoir rester à vos cotés autant de temps que je l’espèrais, hélas. Les autres membres de l’association m’attendent, je dois leur fournir un rapport complet sur la gestion des colis à envoyer sur tout le semestre, ils doivent partir avant leur rentrée scolaire. J’ai fini les derniers préparatifs hier au soir, dans la nuit si je dois être franc.

- Cela vous apporte beaucoup de travail supplémentaire.

- Il est fort vrai de l’admettre. Mais je mets tout mon cœur à la tâche et à l’attache…Parlez-moi plutôt de vous, Josette. Vous m’intéressez…

- Comme je vous l’ai dit, je sors d’un divorce douloureux. J’ai préféré venir m’installer ici, loin de…

- Quelle heure avez-vous, s’il vous plaît ?

- Et quart passé.

- Je suis sincèrement désolé. Il me faut vous quitter. J’ai été très heureux de faire votre connaissance. Voulez-vous que l’on se voit à nouveau ? J’aimerais mieux vous connaître.

- Je suis libre tous les après-midi. Demain si vous voulez…si vous pouvez.

- Je ne sais pour demain, je dois aller rendre visite à mon fils, il est en rééducation pour ses jambes. Triste accident…

Josette sentait la douleur de ces mots, la lisait sur ce visage lacéré par la vie. La peine marquait l’homme, il continua :

- Je tâcherai de me libérer de mes obligations après-demain pour me consacrer à vous. Cela me tient à cœur. Donnons-nous rendez-vous ici jeudi à la même heure. J’ai été enjoué et fort content de découvrir une si charmante femme. Courtoise qui plus est. Au revoir, très chère.

Il lui baisa la main avec une délicatesse et une galanterie enchanteresse. Josette se sentit fondre sous ce charme fugace. JR s’éloigna alors. Imprégnée de son élégance et de sa prestance, un souffle frais la porta, la trabsporta. Enfin LE rendez-vous, la rencontre d'un homme digne d’intérêt. Sa présence, indicible, la comblait d’une effervescence déchue. La comblerait jusqu'au surlendemain.

Devant une maison de repos, un établissement psychiatrique, un infirmier attendait, assis sur les marches qui mènaient au hall d’accueil. Il éteingnit sa cigarette à l’arrivée de JR…

- Bonsoir baron, lança-t-il, sarcastique.

- Vos paroles ne m’atteignent pas, jeune homme…

- C’est ça…T’as vu l’heure ? Le couvre-feu est passé depuis longtemps. Encore un quart d’heure et j’appelais les flics. T’es allé traîner où encore ?

- Jeune homme, ce n’est pas une façon que vous avez de vous adresser à un âiné ! Du respect s’il vous plaît.

Le saisissant par le bras, l’infirmier l’entraînait à l’intérieur.

- Allez, JR Ewing, dans votre chambre ! Vous avez loupé le début de Dallas, à vos puits de pétrole, vite !

- Monsieur, je me plaindrai à vos supérieurs. Vous ne savez pas à qui vous parlez !

- Oh, si ! On viendra vous chercher pour la soupe. »

Commentaires

Très belle nouvelle sur les désillusions amoureuses, les espoirs déçus... On sent dans tes mots combien cette femme blessée est affamée d'amour , plongée dans un état de déréliction, vivant dans l'attente douloureuse et fébrile de rencontrer l'âme soeur. Une faim abyssale...qui fait d'elle une victime idéale en puissance, s'emballant au premier mot doux, au premier sourire à elle adressé tant elle est en attente. Il y a un déséquilibre évident entre l'attention , les sentiments, l'admiration qu'elle porte à cet homme et ceux que ce dernier lui porte. Il lui coupe la parole, n'écoute pas ses réponses, fixe des RDV ainsi que leur durée quand bon lui semble. Elle s'y plie sans broncher, voire même sans réaliser qu'il ne la respecte pas ce-faisant, et qu'elle ne se respecte pas en le laissant faire. Mais elle a si faim, faim d'amour, de rencontres, d'attentions, surtout après cette blessure à vif qu'est son divorce.

Hélas, on comprend que cet homme ne sera pas l'être aimé espéré, la chute (bravo pour ce suspens habilement ménagé cette fois encore !) nous révélant qu'il s'agit d'un déséquilibré mental. Chute vertigineuse et douloureuse que l'on imagine aisément pour la femme ensuite, lorsqu'elle le découvrira et verra ses rêves s'envoler...
Mais au moins, dans ce récit, si l'homme est responsable de ces faux espoirs nourris, il n'en est pas coupable : il est malade et c'est la maladie qui est coupable.

Dans la vie, hélas, il est des hommes (ou des femmes ) qui n'ont pas l'excuse de la maladie et jouent avec les sentiments des autres surtout s'ils perçoivent cette faim en eux, faim qui conduit les victimes à accepter l'inacceptable, à se nourrir de peu, de médiocre, tant pour ce genre de personnes blessées, le poncif "mieux vaut être seul que mal accompagné" n'est pas une évidence. La solitude affective, vécue à son paroxysme, peut en effet conduire à maintenir une relation y compris quand elle est insatisfaisante, déséquilibrée. Il faut à ces êtres beaucoup de blessures, de nourriture affective indigeste pour trouver la force de rompre, pour que dans la balance de leur coeur, la douleur d'une relation insatisfaisante l'emporte sur celle de la solitude qui suivra la rupture. Sans compter qu'il est difficile de s'avouer que l'on s'est trompé, que l'on s'est nourri d'illusions sur l'autre.
Mais rompre est nécessaire dans pareil cas pour ne plus subir et retrouver une certaine estime de soi.

Ecrit par : Koryfée | 24 novembre 2007

Diantre que cette nouvelle à trouvé une belle et longue réflexion ! Cette tirade me fait plaisir car elle semble avoir trouvé écho en toi. Tu as parfaitement compris ce que je voulais raconter. Je suis certain que tu devais etre tres douée en explication de texte !

L'écrit apporte ce recul, propre au lecteur, sur une histoire. Quand on vit les événements, on se fie trop à cette petite voix qui s'attarde sur ses désirs à elle, égoistes et loin de cette raison souveraine. Elle vit dans l'antre des souvenirs, huis-clos d'illusions déchues.

Merci pour ce commentaire Koryfée.

Ecrit par : Dcancy | 25 novembre 2007

L'analyse psychologique tant des personnages dans la nouvelle que de ton commentaire est d'une acuité et d'une finesse sidérantes.
Antre(er) dans une nouvelle vie hors de l'antre où fut antre-vu un amour aujourd'hui déchu, déçu, perdu. Antre-voir une nouvelle vie. Antre-prendre un nouveau départ.
Di-antre, quel chantier...

Ecrit par : koryfee | 27 novembre 2007

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