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14 janvier 2008

Confession

 

 

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Assis, face à face, les deux hommes se fixent, la pénombre est propice à la confidence. Entre eux, plus qu’une différence, une scission, ils ont tant à se dire, à raconter, tous deux vêtus de noir, l’un en soutane, l’autre en costume cravate. Par où commencer…

« - Oui, je l’avoue, j’ai péché. Je l’ai tuée.

Le regard du prêtre reste sombre pourtant, la vérité n’étonne pas. La faute sitôt avouée, le secret de polichinelle levé, la confession ne s’en trouve que plus aisée.

- J’ai fauté par amour, désillusion, continue-t-il. La foi est quelque chose de si fragile, je croyais l’avoir au plus profond de moi. J’ai grandi par elle, pour elle. Elle m’a toujours comblé. Jusqu’à ce jour…

Les journaux de la région ont rapporté la nouvelle dans tout le canton, l’événement, relayé par la population, a fait grand bruit. La jeune Lisa-Marie Perret, employée à la mairie de Saint-Pourcain et mère d’une adorable fillette, retrouvée sauvagement assassinée. Par deux fois l’actualité l’a portée aux nues, bien malgré elle, trois jours avant sa mort, elle avait assisté à un spectacle exceptionnel. Dans un million de vies, ce genre de choses n’arrive que si rarement, mais elle, elle l’a vue.

- Pourquoi avez-vous fait cela ?

- Parce que je sentais que je devais le faire. Pire encore. Par amour…Je n’étais devenu plus rien, noyé dans une mer d’oubli et délaissé envers et contre tout.

- Après qu'elle l'ait vue ?

- Oui…C’est là que tout s’est écroulé pour moi.

Feu Lisa-Marie Perret avait assisté à un miracle, la Vierge Marie lui était apparue, chez elle, des instants qu’elle croyait à jamais inoubliables. De ses yeux se sont mis à couler des larmes de verre, elle avait voulu les conserver religieusement au fond de son armoire comme seul témoignage de ce spectacle divin. Dans son cœur, elle avait senti alors une autre flamme que la douleur qui s’embrasait. Cette apparition a fait renaître de ses cendres le Phœnix des idéaux, une foi enfouie sous le poids d’années trop dures. A présent, la petite boîte aux reliquats cristallins n’est plus qu’une simple pièce à conviction parmi de communs objets.

- J’ai du sang sur les mains. Le Seigneur ne me le pardonnera jamais. Je n’ai qu’à prier pour un semblant de pardon, mais il serait illusoire d’espérer une quelconque grâce de sa part.

L’homme en costume cravate, se redresse et croise les mains. Leurs visages se confrontent toujours, à quelques centimètres. Pour eux, il n’est pas question de juger mais de comprendre.

- Pourquoi je l’ai tuée ? Je vous l’ai dit, par amour.

- Je ne crois pas que ce soit pour cela.

- Peut-être…Par envie de toutes façons, mais par amour tout autant.

- Que s’est-il passé ?

Bien que les détails de l’assassinat aient été révélés par la presse, qui a fait de la jeune mère une Sainte puis une martyr, il voulait en savoir plus. Pas par curiosité morbide mais pour saisir l’acte dans sa globalité. Si on s’arrête au fait, la signification de son geste n’a pas de sens, pourtant la réalité est bien plus compliquée, cachée sous de multiples visages. Le sang ne coule jamais pour couler, il faut savoir lire au-delà, voir plus loin, en amont.

- J’ai pris ce qui me passait sous la main. Un presse-papiers si ma mémoire ne m’égare. Mais je préfère vous éviter les détails. Tout ce qui a été dit est juste.

- Tout ?

- J’ai gardé ma croix, maculée de son sang Je ne tiens pas à me cacher. Je la livrerai à la police en temps voulu.

- Pourquoi êtes-vous allé chez elle ?

- Parce que je voulais la voir, lui parler. Je savais que la colère me rongeait et quel était le moyen de la taire.

- Et l’enfant ?

- Elle n’a rien entendu, je m’étais arrangé pour qu’elle n’assiste pas à tout cela. La pureté ne doit jamais être mêlée à ce genre d’histoires. Je la croyais chez la nourrice. Elle est sortie de sa chambre après mon départ.

- Elle a vu sa mère…

- …mourir à ses pieds. Je le sais, je n’ai jamais voulu cela. C’est la seule chose que je regrette. Elle était aussi ma fille.

Les visages des deux hommes se ternissent, pour la même raison, la fillette.

- Vous regrettez alors ?

- Oui, pour l’enfant. C’est tout. Pour sa mère en aucun cas. Je le dis et le redirai.

Dans le silence qui règne entre eux, un insecte vole, brisant le mutisme nécessaire de ces rares instants où tout se dit là où rien n’est prononcé. D’un coup sec et rapide, le bourdonnement est arrêté en plein vol, la conversation reprend.

- Je suis à présent plus seul que je ne l’ai jamais été. Personne ne me comprend. Je suis face à une même question existentielle. Que reste-t-il quand les fondements de sa propre existence se rompent ? Quand la voûte de ses convictions s’effondre et qu’elle ne laisse derrière elle que la poussière d’une lointaine certitude.

- Vous avez perdu la foi ?

- Je crois. Avant elle, j’étais droit et juste, croyant plus dévot que servile. A présent, je ne sais pas, je ne sais plus. Je veux croire pourtant. Dans mon gouffre intérieur, il y a encore quelque chose. Un peu d’amour. Pour notre Seigneur, mais pas pour elle ! Je la hais…

La colère commence à s’emparer de l’homme, à le déraisonner. Sa folie meurtrière s’exprime soudain.

- Elle a mérité son sort. Elle n’a jamais voulu ce qui lui est arrivé. Elle n’a jamais cru en Dieu avant tout cela ! Que sa mort fasse école ! Maintenant qu’elle a rejoint les cieux, elle peut contempler notre Seigneur en face.

Plus aucune question n’est nécessaire, le voile est levé sur ce qui a conduit et éconduit cet être au-delà des frontières de tout discernement.

- Nous nous reverrons avant le jugement, je m’occupe de votre dossier, dit l’homme en costume cravate en rangeant sa chaise sous la table. A la semaine prochaine.

Il sort alors de la pièce, une valise et ses notes à la main. Il croise une dernière fois le visage de son interlocuteur dans le reflet du miroir sans teint de la salle d'entretien.

Le prêtre se lève alors pour exprimer sa rage, serrant le poing vers le ciel.

- C’est elle qui a eut le privilège de voir la Sainte Vierge. Elle, une athée, une catin ! Je l’ai espéré toute ma vie et c’est une hérétique qui a assisté à un miracle ! Elle, pas moi ! »