26 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 8.3
- Autant vous prévenir de suite, lança l’hôte, avant votre visite, j’ai dû me renseigner sur le sujet. La combustion spontanée est un phénomène rarissime et, même s’il déclenche des passions sur Internet, il reste peu étayé par des expériences. Un chance sur 400 millions selon les statistiques. A vrai dire, l’incapacité qu’ont mes confrères à l’expliquer l’a relégué au rang de supercherie. Pire : quiconque s’y est penché a été pointé de l’index. C’est véritablement un sujet tabou car personne n’a pu infirmer les théories avancées par des irréductibles.
- Présente lui ce que tu as trouvé, l’interrompit-elle dans son élan.
- Pour commencer, oublions les anciennes croyances qui concernaient des femmes corpulentes, fumeuses et alcooliques. Tous les alcooliques, Dieu sait qu’ils sont nombreux, ne s’embrasent pas. Cinq grammes par litre de sang, c’est le coma éthylique, le pire cas. Comment pouvez-vous imaginer mettre le feu à l’équivalent d’une piquette de supermarché ? Il faudrait être imbibé à plus de 25%. Physiquement, c’est d’autant impossible que le sang devrait être conducteur…De plus, des hommes ont été touchés, un nourrisson même a été victime du feu divin en 1939. Quant à la chaleur d’une cigarette… Il faut s’orienter sur un phénomène d’avantage biologique. Avez-vous entendu parler du phénomène de feu follet dans les cimetières, M. Magne ?
Arnaud acquiesça. Des lueurs apparaissant au-dessus des tombes avaient fait naître bon nombre de légendes. La réalité était toute autre.
- En se décomposant, un corps produit des gaz, d’où l'odeur qui en résulte. Parmi ceux-ci, il y a le méthane, hautement inflammable comme vous le savez. Quand en plus, une atmosphère chargée d’électricité statique – qui produit des étincelles – se mêle à la chimie, il n’est pas surprenant de constater l’apparition de mini-feu. Pourtant, d’un feu follet à un brasier, d’autres conditions sont nécessaires. C’est à peine si une partie des intestins pourrait s’enflammer. A moins que la victime ait bu de l’huile, mangé du papier journal et qu’on la laisse faisander plusieurs semaines, peu de chances !
- La victime est souvent déjà morte, ajouta Kathy. Dans les cas recensés, l’heure ne correspond pas à celle de la déclaration du feu.
Arnaud croisait puis décroisait les jambes :
- Nous sommes d’accord, le décès est postérieur. Ce point est à étudier. Les cendres laissent bien peu de traces du méfait. Ni vu, ni connu !
- Quand bien même on l’aurait tuée, comment motiver un feu d’une telle ampleur, d’une telle rapidité ? Le corps humain est composé à plus de 70% d’eau or, dans les cas de combustions spontanées humaines, les flammes semblent absorber l’oxygène contenu dans les molécules. L’hydrogène qui s’en échappe accélérerait alors la combustion. Cela défie toute logique, non ?
- L’effet chandelle est connu, un conducteur et une source, répondit Arnaud qui en profitait pour approfondir ses connaissances universitaires. Le tissu humain, et d’autant plus les graisses, propagerait un feu déjà amorcé. Les vêtements amplifient alors un phénomène né d’un court-circuit ou d’un banale étincelle.
- En tant que médecin, je peux vous affirmer qu’en l’espace d’une nuit, un corps ne peut pas se consumer ainsi. Et si vous imaginez une exécution extérieure, je soulignerai la perversité du tueur à garder une partie intacte de sa victime et la difficulté technique à ne pas éveiller les soupçons.
- Mais tout ceci ne viendrait pas prouver les dégradations locales, le devança Arnaud qui commençait à penser à haute-voix. Le subterfuge aurait vite été démasqué…
Une once de satisfaction marqua Kathy. Elle se contenait pour ne pas la trahir. Enfin, quelqu’un dans l’équipe adhérait à ses convictions. Elle se remplit un autre verre de jus d’orange. Mathias restait son meilleur avocat.
- Sans entrer dans des conceptions mystiques, je voudrais aborder les apparitions de feu de St-Elme, continua le kinésithérapeute en mal de conférence. C’est une décharge observée sur les mats ou les antennes des navires lorsque le temps est orageux. Dans le cas d’électricité statique positive, des aigrettes luminescentes de plusieurs centimètres de longueur apparaissent. Si, autrefois, on attribuait ces manifestations aux dieux protecteurs des marins, Castor et Pollux, de nos jours, la causalité physique ne laisse planer aucun doute. Les rapports entre électricité et magnétisme sont appris dès l’école primaire.
- Je sens que je vais découvrir des effets méconnus de la physique…
Le kinésithérapeute se leva alors pour chercher un classeur. Un marque-page aidant, il leur présenta des photos en noir et blanc pour le moins surprenantes. Des feuilles d’ortie, entourées d’une couronne blanche, se succédaient. Au fur et à mesure des pages, l’aura s’amenuisait jusqu’à ne laisser quelques points phosphorescents. Arnaud ne comprenait pas la finalité du document.
- A travers un verre recouvert d’une teinture de dicyanine, on a pu photographier ce phénomène. Au fil des heures succédant la coupe de la feuille, l’éclipse de la luminescence annonce l’imminence de la mort. C’est ce que l’on appelle le corps parallèle électromagnétique. Tout être vivant en dispose et il vit indépendamment de nos perceptions. L’art chrétien l’a porté aux nues avec l’auréole divine.
Mathias présenta alors la photographie d’une main, en couleur cette fois. Elle ressemblait à une voie lactée sur fond d’or et d’azur. La découpe des images donnait l’impression d’un film étudié à la loupe. Les points semblaient scintiller les uns après les autres, tantôt intenses, tantôt retenus. D’autres lueurs avaient la forme de minuscules flammes, rondes mais cette fois, ces dernières se déplaçaient. Un univers se découvraient dans une simple paume.
- Le Ba, le Ka des Egyptiens, le corps astral des Erémitiques, les doubles, le corps éthérique… Depuis la nuit des temps le corps-reflet est connu. Il possède autant de nom que de cultures. Notre corps dispose d’un schéma énergétique : la luminescence et la vie sont étroitement liés. La maladie, la faiblesse psychologique, bref le mal-être influence notre autre identité.
- Le mouvement des membres induit un courant neuronal, donc électrique. Il apparaît d’une manière ou d’une autre.
- Cet effet baptisé du nom de son créateur, Kirian, date de 1940, renchérit Mathias de plus en plus enflammé. Par un dispositif plus puissant maintenant, on peut même découvrir un feedback surprenant chez des personnes amputées… le reflet d’un corps entier persiste.
- D’où leur sensation de membre fantôme.
- La radiation qui est émise n’est donc pas une simple radiation mais une entité distincte de la réalité. Bien qu’organique, elle n’est pas électrique mais bioplasmique. Une énergie circule en nous, elle est porteuse de vertus qui nous échappe totalement. La société a fait de nous des êtres portés vers l’extérieur. Nous nous servons que d’une part infime des capacités de notre cerveau, la puissance enfouie dans notre être est insoupçonnée. Des hommes marchent sur des braises ou dorment sur des clous sans aucun stigmate. Le contrôle est la source.
Arnaud commençait à comprendre d’où provenaient les influences peu conventionnelles de son hôte. En bon praticien des médecines douces, il puisait son influence des philosophies parallèles. Cette pensée le braqua puis, vérifiant discrètement du côté des étagères, il constata que les lectures abordaient des sujets parallèles à ce que l’ordre des médecins préconisait. Dans un cabinet de consultation, le discrédit lui aurait aussitôt été jeté.
- Cette force se serait alors soudainement emballée, résuma Arnaud. Les minuscules lueurs d’énergie qui nous parcourent seraient devenues, pour une raison inconnue, des cratères en furie. Sans rien pour les contenir.
- En schématisant très grossièrement, oui. Une dépolarisation du corps bioplasmique peut en être la cause. Puisque le schéma est défini, l’énergie suit un flux contenu entre les différents canaux, points du corps parallèle. Ce qui expliquerait le peu de dommages environnants et la puissance déchaînée.
Instinctivement, Arnaud se retourna vers sa collègue. La mine consternée trahissait ses pensées. Il lui demandait : « Où est-ce que tu m’as emmené ? » Kathy resta sérieuse et, dans un réflexe liée à d’anciens cheveux longs, voulut tirer une mèche derrière ses oreilles.
- On ne te demande pas de boire ses paroles mais seulement de concevoir qu’il peut exister des explications différentes. Après tout, ce qu’il vient de t’expliquer échappe à ta raison autant que le corps que nous avons trouvé. La différence réside entre les faits et la théorie.
- C’est un fait exceptionnel, pourquoi en faire toute une histoire ? Même si c’est inexpliqué, autant passer à autre chose. Je sais que c’est dur d’assumer son impuissance. Mais c’est comme ça, on n’y peut rien.
- J’ai oublié de te dire d’écouter les messages de ton portable, dit Kathy faussement désinvolte. Un nouveau corps brûlé a été découvert aujourd’hui. Nous sommes réquisitionnés demain matin dès la première heure.
Fronçant les sourcils, Arnaud fouilla dans les poches de son sac de sport et en extirpa son téléphone. Effectivement, Mapa lui avait laissé un message. Il lui confirma ce qui venait de lui être annoncé. Tant pis pour le jour de repos.
- Une chance sur 400 millions, lui répéta Mathias dans un sourire satisfait. Une chance sur 400 millions… Peut-être seriez-vous intéressé par l’adresse d’une amie charmeuse de feu ?
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23 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 8.2
- Des nouvelles de l’autopsie du cadavre de lundi ?
- En attente, marmonna Kathy hésitante. Par intuition, je pense qu’ils n’en tireront rien de concluant. Je voulais aborder avec toi, d’autres sujets, d’autres hypothèses disons. Ce cas me divise… Autant être franche, nous sommes entre nous. Crois-tu à des choses qu’on ne parvient pas expliquer ?
- Bien entendu, il y a des événements qui nous dépassent. Et heureusement, le monde n’est pas que science. Pourtant l’aléatoire, ou ici un concours de circonstances, est régi par des lois mathématiques. Si l’on écarte l’incidence humaine – ce que je doute dans notre affaire – une combustion humaine spontanée est envisageable. Une chance sur quatorze millions, tu vas me croire fou. Pourtant, c’est la probabilité de gagner au Loto et les chanceux sont fréquents !
- L’idée du probable se situe dans une zone floue, comme un peut-être entre la certitude de l’impossible et celle du nécessaire. Admettre une éventualité dépend des largesses de notre champ de raisonnement. Explique-moi comment quelqu’un aurait réussi le tour de force de brûler aussi vite une femme sans dégâts et sans se faire repérer.
- Et tes explications sur la symbolique du feu ? En terme de probabilité, la fille avait de bonnes raisons d’être éliminée. D’où une certaine idée sur la cause probable.
Kathy bifurqua alors à l’angle d’une rue pour emprunter un raccourci. Ils commençaient à monter vers les hauteurs de la cathédrale. Elle persévérait.
- Comment le tueur aurait-il opéré ?
- Peut-être qu’il a commis son délit en dehors de l’appartement et qu’il l’a remise en place dans la nuit.
- Non, non, non, je ne suis pas d’accord. Il y a quand même des preuves. Ne vas pas me faire croire qu’il a projeté des cendres autour ou que le cadavre encore chaud a marqué le canapé ! On a retrouvé des particules au quatre coins de l’appartement. La calcination a eu lieu à l’endroit où on l’a retrouvée, les premiers rapports l’ont prouvé.
- Je ne fais qu’émettre des suppositions, s’excusa-t-il. C’est en multipliant les explications qu’on se rapprochera de la vérité.
- Admet alors que la combustion spontanée n’est pas inconcevable.
- Sans forcement crier au miracle, je ne réfute pas d’emblée qu’elle se soit embrasée d’elle-même. Je suis juste sceptique. Quand on aura invalidé chaque hypothèse rationnelle, alors là, je te dirais qu’on peut envisager d’autres explications. Pas avant.
- Voilà bien ce que j’attendais de toi. Tu n’es pas aussi fermé que tu en as l’air.
Arrêtée devant une porte, Kathy articula un jeu de clefs et finit par ouvrir un portail métallique. Il donnait sous un porche suintant de mousse.
- Si tu veux vraiment comprendre ce qui se cache derrière tout ça, dit-elle en l’invitant à entrer, et te forger ta propre opinion…
Sous la cuirasse, l’immeuble ouvrait son for en une cour sablonnée. Des chats s’enfuirent à leur arrivée, une lanterne s’alluma. Entre les fenêtres se ramifiaient des lierres denses, ils couvraient un crépi musardé, des volets fendillés. L’artère d’une gouttière pendait, inerte, à l’angle d’un toit.
En franchissant une nouvelle barrière du fort, la modestie se délestait des leurres. L’opulence des propriétaires s’affichait aux invités. Des toiles d’amateurs – moins abstraites que maladroites - étaient brancardées sur les murs comme autant de gargarismes bourgeois. Faussement moderne, le vestibule crachait des couleurs vives, un ravalement tape-à-l’œil symptomatique des plaques professionnelles rencontrées en façade. Conseillers juridiques ou médecins, la caste supérieure pavanait, nantie de quelques années d’études. Arnaud ne pouvait être plus mal à l’aise.
- Je croyais que tu habitais à la campagne, demanda Arnaud alors qu’elle était en train d’ouvrir la porte d’un appartement.
- Qui a dit qu’on allait chez moi ?
En guise de sonnette, une reproduction de cloche en laiton était accrochée. Elle surplombait une plaque dorée. « Mathias Aymard. Kinésithérapeute. »
- Je ne suis pas venu pour un massage, voulu plaisanter Arnaud de plus en plus tendu. On est censé chercher quoi au juste ?
Kathy soupira en quittant ses ballerines sur le tapis oriental. La décoration n’était pas chargée, limite sommaire, une commode retapée, quelques souvenirs de vacances encadrés. Un lampadaire, à l’extrémité en forme de chandelier, tarda à s’allumer. Une odeur indélébile de papier d’Arménie flottait dans le couloir, elle transpirait de nulle part et partout. Arnaud s’intéressa à la peinture projetée. Avec l’éclairage, celle-ci donnait l’impression que des formes grouillaient des murs. Qu’elles tentaient d’envahir les lieux. Le bureau où le conduisit Kathy confirma le ressentiment funeste.
Bastion derrière les remparts, des séparations débordants de documents découpaient une pièce. Un mélange étrange habitait les lieux, Quatre fauteuils en cuir s’articulaient face à face autour d’une table aux reflets marbrés. Un luminaire marocain, rougeâtre et conique, pointait du plafond, un attrape-rêves indien et d’autres folklores ethniques étaient suspendus. Sur un pan libre d’ouvrages, des étagères bombés, aux bibelots insolites, se disposaient autour d’une peinture sur l’enfer de Dante. Chaque étage s’illustrait par des supplices morbides, une sentence en latin signait l’œuvre.
- « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez. », traduisit Kathy en s’asseyant comme une reine. Charmant accueil n’est-ce pas ?
- Malgré ma volonté de ne pas m’arrêter aux apparences, ce médecin a l’air… disons, particulier. Il me semble pouvoir étayer tes conceptions.
- La diversité de ses connaissances peut nous être utile. Un double éclairage certainement pertinent… Evitons les malentendus, c’est l’un de mes meilleurs amis, quand il est en déplacement, je m’occupe de l’appartement.
- Tu n’as pas besoin de vouloir te disculper. Ca ne me concerne pas.
- Un simple soucis d’impartialité, lança une voix dans le noir. Vers l’essentiel, la justification se débarrasse des parasites.
Arnaud sursauta en se retournant. Un renforcement au fond de la pièce abritait un divan niché sous une fenêtre. L’homme avança le visage pour paraître à la lumière. Il avait le nez potelé, des narines larges, un double menton aussi présent que ce front qui gagnait la cime de son crâne. De larges lunettes violettes dissimulaient son regard, elles pesaient sur des joues pâles et rebondies. Contre toute attente, Mathias Aymard, en se levant, découvrit un corps non pas obèse mais proportionné. Il proposa une pastille mentholé puis siégea avec eux. Un pouf s’ouvrit pour découvrir un mini-bar.
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18 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 8.1
D’énormes paluches lui sautèrent à la gorge. Arnaud les contint une première fois puis, après un pas de côté, se retrouva face à son agresseur. La seconde attaque fut soudaine. Il était cerné, la strangulation lâche. Habilement, il parvint à sortir son coude et fit mine de frapper. Le coéquipier recula en position de départ, trottant sur place.
Anthony Bayard, la Masse, était un pur saute-dessus. Adepte de l’expéditif et des poursuites endiablées, il ne faisait pas dans la dentelle. « Ca passe ou ça casse. » était sa devise. Faussement grassouillet, plutôt trapu, il s’avérait n’être que puissance et muscles. Durant leur service commun, contrôles d’identité et patrouille en zone sensible, Arnaud avait vite cerné le personnage. Trente-huit ans, marié à une infirmière, deux enfants, il était apprécié par ses collègues pour sa frappe et sa présence taciturne. Les profils qui tenaient en une phrase avaient ceci de particulier qu’ils instauraient un climat de confiance immédiat.
Pourtant, quand la Masse s’était présenté comme son partenaire dans les cours d’autodéfense, tout crédit s’était éventé. Face à lui sur le tatami, il revoyait le gardien de la paix durant le flag de l’après-midi. Ses poings étaient des enclumes et le nouveau imaginait son crâne en pastèque. Déglutissant une nouvelle fois, Arnaud s’efforça de sympathiser avec son collègue et regarda tout autour de lui. Des membres du GIGN, des CRS se regroupaient en un cours commun de Krav-Maga.
Méthode israélienne de self-défense conçue dans les années 40, la discipline, loin d’être conventionnelle, relevait de différents sports de combats où tous les coups étaient permis. Le but restait d’éliminer les mouvements inutiles, tant en défense qu’au corps à corps. Quand on était confronté à une violence quotidienne, pouvant surgir n’importe où, il fallait être armé de réflexes. Le cours se voulait réaliste avec des méthodes simples. Alors qu’Arnaud tournait en rond autour de son agresseur, le professeur abaissa la lumière. Ils devaient être parés à chaque cas de figure.
La Masse profita de l’aubaine et immobilisa Arnaud. Déséquilibré, ce dernier roula sur le sol, sans parvenir à retenir le quintal écrasé sur lui. La cage thoracique écrasée, son souffle se coupa. Arnaud se débattit mais l’assaillant était coriace. Une montagne n’aurait pas été plus ébranlable. Ecrasé contre le tatami, il parvint à dégager ses jambes. Tous les coups étant permis, les coquilles de protection de mise, la Masse déclara forfait en se relevant. L’entrejambe comme les globes oculaires étaient des points sensibles.
Les rôles allaient être inversés. Tandis qu’il attendait le signal du nouvel exercice, Arnaud découvrit Kathy Vieira assise sur un banc. Il finit par la saluer. En robe à franches et pull tunisien à nuances bistre, la femme était méconnaissable. La touche bohème de ses bracelets, sa large écharpe multicolore, tranchait avec l’austérité de l’uniforme. Arnaud réalisa en fin de séance qu’elle était venue pour lui. A peine lavé et habillé, il fut alpagué. La sueur de l’eau perlait encore sur son front.
- Bonnes techniques, lança-t-elle visiblement impressionnée. Je n’aurais pas donné cher de toi face à la Masse. Pour les femmes, le prof est moins conciliant.
- Peut-être parce que dans la rue, les agresseurs n’ont aucune pitié.
Anthony déboula précipitamment pour s’enfuir vers l’extérieur. L’être était aussi ours.
- Il commence à être connu dans les rues. Tu verras qu’en sa présence, les récidivistes se calment, les autres ne savent pas à qui ils ont affaire et le regrettent vite. Il s’arrange pour ne pas laisser de marque.
- Ca passe ou ça casse, plaisanta Arnaud en changeant son sac d’épaule. Je ne rentre pas chez moi de suite, discuter autour d’un verre te conviendrait ? On pourrait faire plus amplement connaissance.
Kathy poussa un petit rire en roulant des yeux. Puis lui toucha l’avant-bras :
- J’allais te le proposer. En tout bien, tout honneur… ?
- Avec moi, aucun risque. Je ne me mélange plus vie privé et boulot. Une fois m’a suffit. Dix secondes de plaisir, dix semaines d’emmerdes.
- On est fait pour s’entendre alors. Partant pour une ballade jusqu’en centre-ville ?
Arnaud réfléchit alors. Quand il était plongé dans ses pensées, il paraissait tellement ailleurs, quasi absent. Le regard fixe, les lèvres entrouvertes et son visage se teintaient de candeur. Son âme d’enfant remontait à la surface. Kathy avait sitôt remarqué cette particularité lors de leur rencontre. Elle le brusqua en claquant du talon.
- Qui ne dit mot consent.
Et elle l’entraîna dehors.
Mi-chien, mi-loup, la ville revêtait ses artifices et, tandis les lueurs germaient du crépuscule, l’aurore courait sur les façades. Elle enténébrait les lézardes, épaississait les empreintes de pollution dans sa course sans obstacles. La sinistrose était patente. Des immeubles monolithes aux rideaux baissés des franchises, des places asséchées aux pavés grisonnants, le public retrouvait sa solennité. La représentation était achevée, le théâtre fermait ses portes. Même les pigeons tournoyaient au-dessus des ruelles comme accrochés à un lustre de berceau.
Guidant la marche, Kathy épilogua sur l’architecture, les couleurs. A plusieurs reprises, elle lui désigna des détails hors de portée des badauds voûtés. Une fresque, le fleuron d’une église noyée entre les bâtiments ou des corniches. Elle collectionnait ce qu’elle appelait ses petits trésors depuis presque vingt ans. Alors qu’elle tapotait sur son sac à main, elle sourit. « Mon appareil ne me quitte jamais. La photo permet un regard différent, un réapprentissage de l’environnement. C’en est philosophique tellement c’est obsédant. »
De fil en aiguille, elle évoqua ces passions qui donnaient de la consistance à une existence basée sur la répression. Ses soirées karaoké ou thrillers, les ballades en nature, sa maîtrise de la cuisine exotique, autant d’exutoires face à la pression. Elle aimait autant la routine qu’elle tentait de s’en affranchir par des habitudes. Rester inactive la hantait en rêve morbide. Plusieurs semaines à l’avance, ses projets étaient établis, comme les alternatives aux aléas. Cette obsession de l’exhaustivité semblait être l’apanage de ses nouveaux coéquipiers… Arnaud était à mille lieux de cet état d’esprit. La tranquillité discrète restait son moteur. Il se contentait de hocher la tête.
- Pas de place pour le hasard, conclut-il finalement. En repos jusqu’à demain, tu n’as pas fait ce trajet uniquement pour me parler de toi, n’est-ce pas ?
- Tu as mis du temps, petit, le railla-t-elle ironique. Je reste une femme passéiste, attendant un geste de l’autre.
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16 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 7.2
Dans une société portée vers l’avant, si le pouvoir était moteur, l’argent devenait carburant. Leurs dynamiques étaient indissociables, leur engrenage sans fin. Mapa était légalement à la tête de l’équipe pour six ans maximum, le temps nécessaire pour se préparer une sortie dorée au Service d’Investigation et de Recherche. Ses perspectives ne passaient donc pas par une simple atteinte des résultats, il devait les surclasser. Aux bons coups se succéderaient des félicitations, aux gros, une accélération des promotions. Les honneurs avaient l’odeur des lauriers.
Pour assouvir ses diverses passions – aussi paradoxales que le moyen-âge et les nouvelles technologies– il fallait assurer des rentrées. Des augmentations que ses fonctions futures établiraient faute de renouveler. Mapa n’était pas carriériste par conviction mais par nécessité matérielle. La mécanique était simple, à lui d'en huiler les rouages. Contrôler ses hommes comme il observait les attentes, tel était la réponse à ses besoins.
Mapa inspecta les photocopies des dissertations puis avala sa salive. Le poulain serait affecté aux dépôts de plainte, ou au judiciaire. Barrada avait trop la fâcheuse tendance à s’y soustraire. Avant de lui mettre la carotte, autant le faire saliver.
- Tu as reçu les expertises de la fille d’hier, lui demanda-t-elle soudain.
Il hocha la tête en continuant sa lecture. Les experts scientifiques avaient été sommés de transférer leurs résultats directement aux services de la BAC.
- Aucune piste plausible, je suppose.
- Analyse toxicologique vierge, aucune strangulation. Le mystère. Nous finirons bien par trouver quelque chose. Tant que les choses ne sont pas éclaircies, nous les gardons pour nous. Chacun aura à y gagner.
- Pour combien de temps encore, soupira-t-elle. Tu sais très bien que ce genre d’enquête ne nous concerne pas. C’est risqué de détourner les informations. Je n’ose même pas imaginer si la crim l’apprend.
- Deux cas de figure, énuméra Mapa sûr de lui. Ils l’apprennent quand nous aurons réglé l’affaire. Question de temps, trop de faits convergent vers notre équipe. Nous savourerons la réussite, ils garderont leur rancœur pour eux.
- Vu les hypothèses qui s’ouvrent à nous, je doute.
- Administrativement, je suis en train de me, nous couvrir. Dans l’éventualité d’une deuxième situation, j’ai saisi le procureur de la République et son substitut pour des perquisitions nécessaires. Disons juste qu’avec notre effectif réduit, un datage rétroactif est discret.
Sur l’écran de l’ordinateur, un logiciel d’écoute se lança automatiquement. Un des téléphones de leur liste était activé, le quadrillage des antennes réseaux localisa le portable. Kathy bondit sur le fauteuil et vérifia le nom. Fausse alerte. Le suspect n’avait pas encore quitté la région.
- Tu sais pertinemment qu’en cas d’enquête conjointe, chacun se tire dans les pattes, continua Mapa comme pour entretenir leur confiance mutuelle. Il n’y aura aucun vis de forme, aucune infraction au code, je m’en assure.
- Nous aurions chacun à y perdre, le reprit-elle.
Il posa le dossier puis se glissa dans le dos de Kathy. Ses mains, protégées derrière la barrière de ses gants, se firent aventureuses. Il massa sensuellement les épaules de la jeune femme. Son visage luisait encore de lubies. Décidément, l’argent et le pouvoir étaient intimement liés.
- Effectivement, ta pension alimentaire est un handicap lourd à supporter. Tu peux compter sur moi. Je t’ai aidé, et je continuerai…
Elle se leva pour se défaire de l’étreinte et enfila sa veste. Comme pour mettre une barrière entre eux, elle se positionna de profil, le blason de la BAC en évidence sur ses biceps. Elle avait le nez camus, vraisemblablement cassé, les lèvres fines et le front court. Ses cheveux paraissaient synthétiques tant ils étaient racornis par le gel. Elle se dépoussiéra les épaulettes.
- Cette affaire te tient à cœur, moi-aussi. Tu penses tirer là le jackpot, moi-aussi. Nous avons saisi les tenants et les aboutissants que cette histoire pourrait nous apporter. Un coup comme ça, il y en a à peine un par carrière. T’inquiètes pas, je saurais prouver mes compétences et m’arrangerai pour les mettre en valeur aux yeux de tous.
- C’est mal me connaître que de me croire capable d’endosser la réussite des autres.
Mapa dessina les contours de sa bouche, altier. L’ascendance qu’il exerçait sur son bras droit n’était peut-être plus aussi flagrante, mais elle restait tangible.
- L’inverse est aussi vraie maugréa-t-elle. Tu sais te décharger de tes erreurs.
- Elles servent également de leçon pour l’avenir. La base même de l’apprentissage, ma chère.
Borné et orgueilleux, surtout beau-parleur, Mapa ne pouvait être acculé face aux évidences. Elle ferma l’étui de son arme et ouvrit la porte.
- Les choses changent, les êtres pas, lança-t-elle avant de disparaître. Désolée d’être lucide.
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12 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 7.1
Mapa demanda de rembobiner la bande sonore. Il voulait être certain de ce qu’il avait entendu. Kathy pianota sur le clavier et relança la conversation enregistrée la veille. La grotte, comme avait été renommée la salle d’information, était un fourbi d’archives, de pc ou d’écrans de surveillance, se trouvait feutrée dans la pénombre comme pour terrer d’avantage les taupes.
Si s’assurer des échanges d’un suspect se rattachait à la légitimité, en surveillant ses co-équipiers, Mapa franchissait la ligne noire. Il relut l’entretien de mutation pendant que la conversation se déroulait. Dans la pièce adjacente, le poste radio lançait un nouveau « R.A.S. » sur la fréquence TN BAC à l’officier de quart.
- Claire Desayes, rédactrice au journal la Montagne. Je souhaiterai vous poser quelques questions sur le corps carbonisé découvert ce matin.
- Pourquoi me contacter directement, réagit Arnaud.
- J’ai composé le numéro du coordinateur technique de la Brigade anti-criminalité. Vous êtes bien l’interlocuteur presse, M. Barrada ?
- Je le remplace. Nous avons un service qui s’occupe des dépêches publiques.
- Effectivement, j’ai reçu l’information depuis peu, mentit Claire. Mlle Romane Tixier a été retrouvé brûlée vive à son appartement. Dans votre fax, il n’est pas supposé que ce soit un accident, ni un meurtre d’ailleurs. D’ordinaire, une première expertise donne des pistes. Ce cas serait-il si particulier ?
- Ce n’est pas notre service qui s’occupe de cela, vous avez fait erreur…
- Vous étiez pourtant présents sur les lieux.
Il hésita puis, après quelques secondes de silence, reprit.
- Effectivement, nous étions dans les environs, nous avons prêté mains fortes à nos collègues de la PJ. Si vous êtes de la DGSE, changez vos gros sabots.
- Vous me flattez, mais ce n’est pas le cas. Je voudrais juste éclaircir certains points. Comment expliquez-vous la concentration exceptionnelle du feu ? Comment la victime a-t-elle pu brûler sans éveiller les soupçons ? La BAC est une section d’intervention liée à la délinquance. Un mort pose peu de problèmes, vous l’avouerez. Mlle Tixier était-elle au cœur d’un trafic sur le bassin de Thiers ? C’est une plaque tournante si l’on se réfère à la cartographie annuelle de vos collègues des stups.
- Il ne faut voir dans notre présence qu’une aide dénuée, nous n’avons rien à cacher.
Arnaud avait conscience qu’avant de comprendre, il fallait avancer doucement. La presse était un ami lâche, prêt à vous pousser en terrain glissant.
- La crédibilité doit être étayée, Monsieur. Votre présence, loin de votre circonscription, n’était pas fortuite. Nous relaterons les faits avérés, comme les doutes qui en découlent. Il n’en tient qu’à vous de souhaiter l’anonymat tant que vous n’avez aucune piste.
- Si vous tentez le chantage, assurez-vous de la contrepartie, nous n’avons rien à donner. C’est votre crédibilité qui est en jeu, pas la nôtre.
- Mais, Monsieur, nous avons un même but : découvrir la vérité. Je peux vous aider, j’ai eu connaissance de faits…
- Arrêtez de prêcher le faux pour savoir le vrai, l’interrompit-il. Vous me dérangez en pleine interpellation. Contentez-vous des informations officielles ou contactez le service compétent. Sur ce, bonne investigation !
Arnaud coupa court à la conversation alors qu’elle s’apprêtait à l’appâter. Mapa se triturait une incisive, les traits versatiles. Quelque chose le contrariait :
- A ton avis, que voulait-elle lui annoncer, demanda le lieutenant. C’est qui cette fille ?
- Je me suis renseignée, elle bluffait, elle n’a pas fait les rapprochements. Cette Claire Desayes est pigiste vacataire et surtout standardiste à la caserne des pompiers. On gratte là où on peut. Elle recoupe des infos pour dénicher le scoop.
- Putain de pseudo-journaliste. Toujours à rêver de la caste au-dessus.
- Si tu veux qu’elle nous lâche, j’use de nos correspondants pour lui faire remonter les bretelles. Ce sera vite réglé.
- Surtout pas, rétorqua Mapa. Une amatrice nous posera beaucoup moins de soucis. Pas de réseaux, pas de moyens : pas de crédibilité. Elle devra se contenter de broder sur des spéculations. Aucune chance que sa soi-disant enquête aboutisse.
Il inspira puis se massa une tempe. Ces dernières semaines avaient été difficiles, le sommeil et la fatigue s’accumulant, il peinait à suivre le rythme. Son corps s’usait et des maux de tête le perçaient de pis en pis. Il finit par s’asseoir sur un pouf et croisa les jambes pour y étaler le dossier d’Arnaud. Tous les entretiens, toutes les évaluations depuis son incorporation étaient recensés. Mapa profitait de l’absence de ce dernier, en filature avec deux autres membres de l’équipe, pour dresser un premier bilan de sa recrue.
- Magne a bien réagi devant la presse, conformément à mes directives. Dans l’instant ses examens ne mentent pas : connaissance intuitive des méthodologies, logique numérique et verbale, adaptabilité et polyvalence… Il a effectivement de bons réflexes.
- Je suppose que son test de personnalité est aussi éloquent.
- Une force tranquille. Calme, solide, discret et sociable, le gendre idéal quand on sait qu’il dispose qu’une culture générale plus que correcte. De ce côté pas de problèmes. Il a bien léché le cul au psy pour avoir un aussi beau costard. Le bémol est ailleurs. Sa volonté de bien faire le pousse à l’entêtement. Certains de ses collègues ont rapporté des sautes d’humeur aux antipodes de son putain de flegme.
- Il n’y a rien de bien méchant. S’il était parfait, on pourrait se poser des questions. Où est le vrai mais ?
- Manque d’estime de soi. Lors des premières évaluations, l’image qu’il renvoyait était désastreuse en terme de stabilité. Un examinateur avait d’ailleurs émis des réserves quant à son incorporation. Depuis, ce ressentiment semble s’être estompé, sa réussite professionnelle aidant. Reste à savoir si c’est toujours le cas.
- Ce genre de carence ne disparaît jamais totalement, confirma Kathy en ouvrant la fenêtre pour allumer une cigarette. Il en gardera une cicatrice plus ou moins visible et ça risque de poser un problème
- Pas pour moi… S’il ne trouve pas une confiance suffisante en lui-même, il la cherchera chez les autres. Malléabilité et dévotion sont mes meilleurs alliés, ne l’oublie pas !
Mapa se voulait cynique, il était pathétique. Ses yeux parurent enfler de leur orbite, comme roulant sur un faciès sec. Un sourire le déforma tant cette expression le dénaturait, l’homme n’était pas en formes mais en angles. Kathy s’accouda à la fenêtre, elle savait quelles lubies habitaient son supérieur. Une volute de fumée la noya.
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09 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 6.2
- La discothèque le Macumba, demanda Kathy en grillant un feu. Tout un programme.
Sans consentir à une réponse, Audigier se tourna vers le poulain et haussa les sourcils, blasé. Pas réellement palpitant, de pures formalités de fonction. Il embraya aussitôt sur une synthèse des résultats de l’année précédente. Par le biais d’une tripotée de graphiques, l’efficacité de leurs actions était démontrée. Le supérieur se félicita des pourcentages de sa circonscription, bien au-dessus de la moyenne nationale, elle-même déjà en baisse. Agrippé au tableau de bord, il tergiversa longuement sur le bien-fondé de ses méthodes.
En guise d’urgence, le patron de la boîte de la nuit les accueillit sur le parking creusé de nids de poule, outrancier et sourire niais. C’est un petit bonhomme rondouillard, sans autre trait particulier que l’insignifiance. Dans un costume impeccable, enrubanné d’une cravate aux motifs cartoon, le personnage se voulait singulier. Il empestait l’eau de cologne, ses mocassins transpiraient le bon marché bien cirés, sa sympathie puait la complaisance pesante. Comme pour les putes, un patron de bar de nuit avait besoin du patronage des forces de l’ordre. La nuit était débauche et passion, graisser la patte lui permettait d’anticiper les futures interventions. L’après-midi était le moment idéal pour discuter tranquillement.
Des soirées à venir, aussi excentriques que pouvait se permettre une discothèque excentrée, furent annoncées, des tables et surtout des bouteilles pour l’équipe seraient mises à disposition. Le bonhomme forçait le trait, il tournait autour du pot. Derrière tant d’altruisme se cachait une contrepartie. Il finit par parler du commerce, des travaux qu’il envisageait et de tant d’autres perspectives.
« Pour repousser l’heure de fermeture, nous aurons besoin d’un appui auprès de la préfecture. C’est vers vous qu’elle se tournera pour s’assurer du peu d’incartades de notre établissement. » Et le bonhomme rebondit sur les emplois qu’il créerait et des navettes vers le centre-ville qu’il mettrait en place.
Mapa n’était pas un mondain, la nuit survoltée ne correspondait pas au personnage. C’était pour son équipe qu’il se laissait caresser dans le sens du poil. L’empereur savait octroyer de menus plaisirs à son armée.
En retrait, Arnaud déambulait autour de la piste de danse. Ce genre de pratique ne le choquait plus, c’était à peine un échange de civilité. Chaque job possédait ses avantages. Sur une toile en velours accrochée sous un néon ultraviolet, une amazone en levrette guerroyait au pied d’une cascade. La scène l’interpella. Elle ne dénotait pourtant pas dans un décor de boules à facettes, de piliers sculptés de dieux gréco-romains et autres moquettes mouchetées.
Un cadre des années 70, une musique adéquate… la bonté lucrative de flatter le trentenaire était évidente. Consommateur de choix, ce dernier remontait ainsi le cours du temps jusqu’au moment immaculé de sa conception. Ce courant nostalgique était grassement relégué par les médias, tant pis s’il tenait du repli narcissique.
Arnaud fut soudain extrait de ses pensées. Comme revenu d’un long voyage, il ne réagit pas de suite. Il ôta le téléphone de service de son étui puis vérifia le numéro d’appel. Inconnu sur la liste, il ne répondit pas. Mapa et le bonhomme parlaient affaire, Kathy le rejoignit. Le monde de la nuit dénaturé par le jour la dégoûtait autant que lui. Elle s’assit sur une banquette, grattant un trou de cigarette dans le tissu :
- Tu penses toujours que c’était une mise en scène ce matin ?
- Constate autour de toi, nous sommes entourés d’apparences. C’est le jeu de la société et notre rôle que de les démystifier. On découvrira rapidement les ficelles. Romane Tixier trempait dans des affaires pas claires, elle en a subi les conséquences.
- Comprendre pour apprendre, ajouta-elle en glissant son index pour élargir le trou. Connais-tu la symbolique du feu, le message qu’il véhicule ?
- L’enfer et le diable avec sa fourche ?
- Le feu sacré, celui par qui revient la conscience pure et sans tâche. Un agent de purification plus qu’un emblème de la pureté elle-même. Dans l’art chrétien, le chemin de l’Eden est gardé par deux chérubins aux épées embrasées. Je pourrais aussi te citer les sorcières et les hérétiques brûlés au moyen-âge. La flamme symbolise la force de la pureté.
- Juge et bourreau. Je ne suis pas certain qu’il faille chercher un message là où il n’y a rien. Les tueurs sont souvent surestimés. La fille a servi d’exemple comme la mafia punit les repentis. Un cartel veut asseoir sa domination et nous le trouverons.
- Ta logique ne tient pas, répondit-elle. Pourquoi maquiller le crime en accident ? Ils perdent en crédibilité si on ne peut pas le leur attribuer. Je pencherais plutôt pour l’autre camp, un fanatique prêcheur de bonne moral. La mise en scène d’un accident trouve alors ses explications.
Sceptique, Arnaud resta quelques instants à réfléchir. Il n’avait même pas ébauché cette éventualité. L’intervention de la BAC dans cette histoire sordide s’expliquerait alors.
- Tu évoquais une combustion spontanée, reprit-il. Que représente alors un être qui s’enflamme ? Quel serait le message ?
Kathy haussa les épaules et déplia un feuille de sa poche. Elle se racla la gorge et lut le texte à haute-voix. Dans un environnement aussi superficiel, l’inflexion qu’elle donna à sa voix ne la rendait que plus sordide
« Au moment que le soleil se levait sur la terre et que Lot entrait à Coan.
L’Eternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu, de part l’Eternel.
Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes et les plantes de la terre.
La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel.
Levé de bon matin, Abraham vint à l’endroit où il s’était tenu en présence de l’Eternel.
Et il jeta son regard du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine, et voici qu’il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise. »
L’auxiliaire alluma une cigarette puis se leva.
- Genèse, XIX, le destin de Sodome et Gomorrhe, deux villes dépravées punies par le feu divin. Telle était la sentence pour les pécheurs, finir dans l’enfer et tels seront, selon la parole de Dieu, les derniers jours du monde… Il y a là matière à idéaliser. Et surtout à interprétation, source de bon nombre d’extrémismes.
- Le complexe de Dieu, j’en ai entendu parler dans une affaire de poseur de bombes, commenta Arnaud. C’est une pathologie où l’orgueil entraîne un sentiment de justice toute puissante. Un aliénation des notions de réalité. En reproduisant des faits suprêmes, l’individu ressent une sensation qui le place au-dessus des autres. Dans le fond, ce n’est qu’un complexe d’infériorité.
- Tout meurtre est péché d’orgueil : outrepasser la soumission à l’existence. La justification mystique permet de se dédouaner des responsabilités. Parce que les préceptes divins ont été reproduits, l’individu se prend pour un messager. Sans raison, le jugement serait à la hauteur de l’animalité des pécheurs. La dualité est un syndrome de la pathologie criminelle : l’ange et la bête enfin unis.
- Nos théories se recoupent, rétorqua Arnaud en caressant une feuille de vigne en plastique. Le meurtre serait donc prémédité… Comme tes connaissances sur le sujet. Excuse-moi de paraître suspicieux mais j’ai l’impression que vous ne me dites pas tout. Audigier attend mes conclusions et toi tu t’es documentée sur un sujet plutôt inhabituel. Ce genre d’affaire n’est pas du ressort de la BAC, je voudrais savoir pourquoi vous entêtez et où vous voulez m’amener. En tant que membre d’une équipe, je pense qu’on devrait se partager les informations.
- Un de ses fournisseurs pouvait lui fournir des quantités au-delà de ce que tu pourrais imaginer. Nos prises nationales annuelles multipliées par deux. Tu vois ? Des tonnes et des tonnes… Notre but, c’est d’identifier les méthodes. Nous pensions connaître les petits passeurs ; les barrettes dans le cul, les pneus de la voiture ou par des enveloppes à bulles gorgées d’héro. Cette fois, l’échelle est démesurée. Elle dépasse tout entendement.
Le téléphone sonna encore. Même numéro.
- Ou la complaisance de personnes influentes, reprit-il.
Kathy haussa les sourcils et lui fit signe de décrocher. Le moment était venu de le prouver. Il se mit à l’écart derrière un pilier.
- Claire Desayes, fit l’interlocutrice. Rédactrice au journal la Montagne. Je souhaiterai vous poser quelques questions sur le corps carbonisé découvert ce matin …
Ce nom lui paraissait vaguement familier. Il déglutit avant de répondre.
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05 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 6.1
Erwan Audigier était un homme de pouvoir. Si ses excès de zèle trahissaient surtout une peur du débordement, son sentiment de supériorité était lié à une obsession de la perfection. Il devait tout voir, tout contrôler, tout vérifier. Son omniprésence, comme une justification de sa position, possédait néanmoins une contrepartie positive.
L’intégration d’Arnaud Magne avait été fignolée jusqu’au moindre détail. En l’espace de deux fois quatre jours – le 4-2, une semaine réglementaire à la BAC entre deux jours de repos – l’essentiel de leur fonction avait été montée selon un cahier des charges. Passage par la canine, la patrouille de nuit, puis immersion au poste radio central. Kathy s’efforça pourtant de le rassurer, au bout de quelques temps, Mapa, le lieutenant, donnerait un peu de lest à sa laisse.
Une vieille rancune vis à vis de la capitale le poussait à comparer leurs activités à celles du service auquel le nouveau avait été attaché. Tant de cynisme n’était pas foncièrement usurpé. La rue était leur scène, Putes, drogués et soûlauds, leur public. A quelques pas de son appartement, Arnaud découvrait l’envers du décor. Le quartier du palais de justice, institution sacralisée, pullulait de pratiques pourtant condamnées intra-muros. Ultime bastion sur une terre désolée, l’idéal de l’équité était au comble de l’ironie sous le perron même de l’entrée administrative. La nuit venue, un groupe de marginaux se formait à la fenêtre du symbole de la société égalitaire.
Arnaud Magne fut présenté aux commerçantes du quartier. Leur pas-de-porte, une paire de jambes à l’enseigne bas-résille, annonçait la couleur. La prostitution était un commerce né avec l’homme, malgré les lois, rien ne pourrait l’entraver. A défaut de l’interdire, il fallait la réguler. La présence de la BAC, censée limiter le prosélytisme, se devait de régulariser les problèmes.
Les professionnelles de la ville étaient considérées comme des monuments régionaux. Elles faisaient partie du paysage tant elles avaient usé le bitume de leurs talons et leurs présences. Contrairement aux filles débauchées des pays émergents, elles ne posaient pas de problèmes. Un appartement loué par leurs propres moyens, assumant jusqu’au bout leur condition, elles avaient su gagner la confiance des forces de police en jouant franc jeu. Un passage hebdomadaire, signifiant la présence de leurs anges gardiens, était la réponse du berger à la bergère. Tant qu’elles ne cachaient rien, ils les protègeraient. Le consensus était tacite depuis bien longtemps, aucune législation n’avait changé la donne.
Une altercation, puis une bagarre avait devancé le programme. Arnaud aurait dû leur être présentées le lendemain. Kathy était leur porte-parole, Mapa, dans une hantise de l’insalubrité, restait assis dans la voiture banalisée. Les rapports étaient son domaine de prédilection.
Une pute molestant un client rue des quatre passeports. Le fait aurait pu prêter à sourire mais Kathy gardait son sérieux, tentait de calmer Michelle. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, propre sur elle et bien conservée, sans maquillage outrancier. Elle balança un nouveau coup de pied dans le ventre du mauvais payeur assis contre un mur pisseux. La comparaison entre sa radinerie et ses performances précédentes furent longuement déployées.
- Mou de la bourse, hurla-t-elle. Tu croyais m’avoir comme ça ! Pauvre niais, t’as rien inventé. On me la fait pas !
- Reprends tes esprits, la rassura Kathy en considérant les environs. Tu te fais de la mauvaise pub, là.
- Le troisième en un mois, j’en ai ma claque !
Le gardien de la paix s’accroupit devant le jeune homme. Autant terrorisé par son initiatrice que par l’uniforme, il ne pipait mot. Et pleurait à chaudes larmes. Il oscillait entre excuses et demande de grâce pour ses parents. Son nez éclaté, pissant le sang, semblait être le dernier de ses soucis.
- Je vais payer, pleurnicha-t-il. C’était pas voulu. Mes allocations étudiantes sont tombées, j’avais juste pas retiré assez !
- Tu sais ce que tu risques, le sermonna Kathy qui se devait d’en rajouter. Arrestation pour racolage, tu comprends ce que ça veut dire ? Ca restera gravé sur ton casier judiciaire plus longtemps que la balafre que tu vas avoir.
Michelle voulut le frapper à nouveau, elle fut interrompue. Kathy nota son numéro de carte d’identité sur un morceau de papier. Le jeune homme sombrait en déconfiture. Il se recroquevilla d’avantage, pris de soubresauts. Curieusement, les passants évitaient la ruelle.
- Laissez-moi vérifier dans mon sac à dos, j’ai peut-être mon chéquier, supplia-t-il.
- La mémoire te revient, dit alors Kathy en haussant le ton. J’espère que tu auras largement de quoi payer ton dû. Une telle initiation doit être récompensée à sa juste valeur.
Elle désigna d’un signe de tête la voiture. Mapa était assis côté passager. La musique de l’autoradio résonnait jusqu’à eux.
- Lui, c’est mon chef, il aura moins de pitié que moi. Si votre affaire n’est pas réglée très vite, il va perdre patience et me demander ce qui se passe. Pour la suite, tu devines. Tu recevras un beau courrier en recommandé d’ici la fin de semaine. Joue pas au con, tu serais perdant.
Le client s’exécuta, se leva puis, prenant soin de contourner la vieille femme, retrouva le studio du rez-de-chaussée pour récupérer ses affaires. Kathy profita de l’occasion pour présenter son co-équipier. Arnaud ressentit un certain mal-être en lui serrant la main. Paraître en fonction dans son quartier n’était pas la discrétion qu’il recherchait.
- Je remplace Antonio Barrada, répondit poliment le nouveau coordinateur. Nous aurons l’occasion de nous recroiser, j’espère que ça se passera bien.
- Si tu as l’esprit sagace de ton prédécesseur, renchérit Michelle qui avait repris sa posture d’affaires, je ne me fais pas de soucis. Nous cohabiterons en parfaite harmonie.
Alors qu’elle venait de l’empoigner, et retirait langoureusement sa main, Arnaud sourit. Une montée de chaleur faillit marquer sa gêne. Il toussota puis laissa le jeune homme s’immiscer. Il avait déjà rempli le chèque, arrondissant au passage pour se prémunir de quelconque reproche. Michelle ramassa aussitôt son dû et le glissa sous sa ceinture en similicuir.
Tandis que le client déguerpissait dans un couloir entre deux bâtiments, Mapa les siffla. Le téléphone à l’oreille signifiait un appel d’urgence. Kathy reprit le volant, Arnaud sa place à l’arrière. Le gyrophare fut aussitôt ventousé, la Mégane disparut aussitôt.
- Autoroute A71, direction sud, sortie 2, lança Mapa laconique en reposant le combiné dans la boîte à gant. Une urgence encore…
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02 juillet 2007
L'ange et la bête - Chapitre 5.2
- Même les limites d’inflammabilité d’un mélange n’expliquent pas la localisation du foyer, continua John-J. L’appartement était aéré. Il y avait des traces de roussi, de dégagement de fumée mais à plus de cinquante centimètres de son corps, rien, aucun dégâts. A croire à une sélectivité du feu.
- Le feu aurait alors agi comme une fièvre dévorante, demanda Claire en accélérant la prise de notes. Le fait qu’elle soit morte avant cette auto-inflammation expliquerait que le foyer ne s’est pas propagé. Puisqu’elle ne s’est pas débattue, elle a en quelques sortes contenu le foyer.
- Impossible ! Les flammes devaient être intenses pour réduire jusqu’à ses os. Tu verrais son corps ! On aurait dit le crâne d’un nain ! L’appartement, l’immeuble aurait dû, en plus, s’embraser. Oublie cette idée, l’origine est inexpliquée. Mon expérience est peut-être courte mais personne de l’équipe n’avait de réponse. Et ce n’est pas l’expertise scientifique qui va prouver aux flics qu’ils sont plus malins.
- Que faisaient-ils là-bas avec vous ?
- Deux équipes de poulets se sont succédées. On a demandé les renforts de la PJ quand on a commencé à douter. Ils n’avaient pas l’air de comprendre mieux que nous. Un peu plus tard, une équipe spéciale nous a demandés de déguerpir. C’est à partir de là que j’ai commencé à penser à toi. L’affaire sortait vraiment de l’ordinaire.
Les ambitions enfouies de Claire retrouvaient la lueur du jour. Sa respiration haletait, son souffle n’était que saccades. Elle tenait enfin quelque chose d’intéressant.
- Tu as des photos, John-J ? Je suis comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois.
Le gamin sourit, posa ses doigts en pieuvre autour de la bière avant de la finir aussitôt. Puis il se leva. « Je peux te les imprimer, je les ai transférées sur mon ordinateur. On va chez moi ? » Il commençait à poser ses conditions. Claire obtempéra et paya les consommations. L’excitation était à son comble. Son discours de chantage à la rédaction, elle l’avait maintes fois répété. Le moyen de pression était dans son camp.
Le gamin avait encore une chambre chez ses parents. Après quelques politesses à une mère déphasée par un excès de pilules, ils s’enfermèrent au fond d’un sombre couloir.
Le papier-peint avec des vaisseaux de l’espace débordait de posters de skaters, de blondasses étalées sur des bolides de tuning. Sur les rayons de l’étagère, d’autres ramassis d’exubérances pubertaires prenaient la poussière. Claire enjamba un carton rempli de bandes dessinées, le fil d’une manette de jeu vidéo traînant sur le lit pour s’approcher de l’ordinateur. A l’heure où certaines de ses amies devenaient mères, elle découvrait leurs affres à venir.
- Qu’on se mette d’accord, répéta John-J en quittant ses chaussures, je risque gros. Je n’aurais pas dû transférer ces photos sur ma boîte mail personnelle. Je te rends un service anonyme.
- Ne t’inquiète pas, soupira-t-elle impatiente. Les autres fois, je n’ai pas dénoncé ma source dans la caserne. Tant qu’on continuera de s’ignorer en public, ce sera parfait. Les flics ont eu accès à toutes les infos que tu as ?
- De ce que j’ai cru comprendre, ils préfèrent attendre avant de l’ébruiter. Nous avons reçu un ordre de leur part. Tant qu’ils n’ont pas d’explications, ils garderont le fait pour eux. La BAC est une entité qui aime tout contrôler. Elle lâche le morceau quand elle a tout pesé.
- La BAC est sur le coup ? Ca me plait de plus en plus. Vite, le rapport.
- Il faut être patiente, chaque chose a son prix…
A l’aise, puisque sur son territoire, John-J pianota quelques instants, téléchargea les différents dossiers. Derrière lui, le visage de Claire s’éclairait. A l’apparition des premières images, il l’éblouissait. Elle ne parvenait pas à y croire. Elle sortit des cartouches d’encre de son sac et les lui posa sur le bureau. L’imprimante commença à cracher les photos.
- Tu avais raison, c’est sidérant, confirma-t-elle en s’asseyant sur le lit et scrutant les détails. Dire qu’hier, elle était vivante !
- Et les jambes indemnes. A peine enduites de suie, elles auraient dû fondre totalement. On ne comprend pas pourquoi le feu s’est arrêté de lui-même à ce niveau.
- Le canapé où elle était assise a cramé, renchérit-elle. Pas le lustre japonais, ni le tapis. La porte coulissante n’a pas été marquée par les flammes, ce sont juste des poussières. Le plastique de la télécommande a à peine fondu, là où devait être posée sa main… L’article va prendre toute la rubrique, surtout que c’est un scoop.
- Je pense même plutôt à la une, répondit-il debout devant elle.
- Ce n’est qu’un fait divers, il faut relativiser. Il y a d’autres actualités plus importantes. Avec ce que tu m’apportes, je peux tenir une rubrique sur plusieurs jours, à n’en pas douter. C’est déjà pas mal.
- Détrompe-toi, insista-t-il. C’est la chance de ta carrière, ne la sous-estime pas. Tu as le moyen d’atteindre une promotion. Juste ce que tu attends.
- Qu’est-ce qui te rend si sûr de toi ?
- Je sais que ce n’est pas prêt de s’arrêter…
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30 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 5.1
L’été approchant, tout bar se devait de posséder une terrasse. L’idée, bien que lucrative, tenait de l’évidence, le passage obligé pour retenir, entretenir le client, quand elle ne s’affichait pas en obligation. La rangée d’arbustes parjurait autant que le rouleau de lattes tressées sonnait l’improvisation. Que dire de ces chaises et ces tables imitant le mobilier de bar des années 50 mais qui sonnaient creux le contreplaqué… Pour clôturer le tableau, une artère de la ville crachait un flot continu de véhicules, à quelques mètres seulement. Claire avait l’impression de ne faire qu’un avec cette excroissance urbaine.
Elle vérifia une nouvelle fois à sa montre puis tritura sa paille. John-Jacques était en retard. Ce gamin de réserviste ne changerait jamais. Les allers et venus à l’Hôtel-Dieu s’ébauchèrent comme autant de destinées qu’elle imaginait. Là, de l’autre côté de la rue, les acteurs de ses articles poursuivaient leur existence.
Le message laissé avait aiguisé sa curiosité. L’intervention du matin tenait, à l’évidence, du sensationnel. « Attends-moi comme d’habitude à quatre heures. J’ai l’occasion que tu n’aurais jamais espérée. » Par le passé, le garçon lui avait débusqué des affaires. Le suicide d’un membre du conseil régional, la découverte d’un atelier clandestin. Deux opportunités qui lui avaient échappée pour tomber sous la plume de confirmés. Cette fois, elle ne laisserait pas l’affaire échouer sur le bureau de quelqu’un d’autre.
Quand un deux-roues se profila, Claire reconnut les bandes réfléchissantes du pantalon kermel des sapeurs-pompiers. Ne tablant pas sur la discrétion, John-J se plaisait dans le tape à l’œil, croyant dur comme fer que le fantasme de l’uniforme était universel. Plutôt beau garçon, il jouait son va-tout sur l’apparence, seule chose qui avait évolué chez lui. A dix-neuf ans, il était directement passé de l’immaturité adolescente à l’arrogance de son nouveau statut.
- J’aurais dû anticiper ton retard, lâcha-t-elle en posant son calepin pour interpeller la serveuse.
- L’essentiel, c’est que je sois là. Tu as vu cette chaleur, je suis encore trempé de sueur. Si le temps ne vire pas à la pluie, c’est restriction d’eau dès le mois de juin.
- Viens-en aux faits. Qu’est-ce que vous avez découvert ce matin ?
- Une fille retrouvée morte, brûlée, chez elle. Le premier barbecue de la saison, un poil trop de cuisson et un assaisonnement au parfum bon marché.
Le garçon commanda une bière au vol, non sans lorgner sur le décolleté de la serveuse. Il avait l’air d’un benêt découvrant la différence homme-femme.
- Monsieur s’y connaît en barbaque, reprit Claire en commençant à écrire. Les incendies sont courant pourtant, à moins que ce soit un meurtre.
- Ni l’un ni l’autre. Son appartement est comme neuf. Le feu ne s’est pas propagé. Chose étrange, il n’y a pas de cause apparente. Elle semble être la source du feu, s’être spontanément embrasée.
- Continue, tu m’intéresses…
- Je me suis renseigné sur la question, continua le réserviste fier de l’ascendance qu’il créait. Un collègue m’a parlé d’un fait similaire, dans un petit bourg lorrain, le cas d’Uruffe et de Mme Kazmirczak. C’était en mai 1977. Elle habitait dans le logement de fonction de son fils, instituteur. Ce soir-là, il était de sortie. Vers trois heures du matin, la voisine de palier se réveille en sursaut. Son lit baigne dans une mer de fumée. Aussitôt debout, elle s’aperçoit que le foyer provient de sous la porte de la vieille femme. Des petites flammes sont en train de dévorer le paillasson. Elle appelle aussitôt les pompiers mais il est déjà trop tard. Son corps gît carbonisé sur le plancher, contre la porte d’entrée. Les jambes, le bassin et le bras droit sont propres, intacts alors que le reste n’est que cendres… Hallucinant ?
- Quelles conclusions en ont été tirées ?
- Une enquête a été ouverte. Les hypothèses les plus plausibles ont été reprises : explosion d’une bombe aérosol ou d’un gaz, crime, foudre… En fin de compte, l’expertise admet la possibilité d’une combustion humaine spontanée. Le parquet de Nancy prononcera une ordonnance de non-lieu.
- Je n’ai jamais entendu de tels cas, confirma-t-elle. Qui était la femme de ce matin ? C’est une première dans la région ?
Claire sous-entendait : « Ca risque de faire grand bruit ? » Du paranormal, la peur, l’horreur, autant de thèmes qui méritaient un article conséquent, capable de marquer les esprits. Le vocabulaire du réserviste paraissait anobli par des connaissances professionnelles.
- Bien entendu ! Depuis plusieurs décennies, aucun cas vérifié n’a été répertorié. Ce qu’on a découvert est pire. Si Mme Kazmirczak avait tenté de s’enfuir alors que des flammes la dévoraient, cette fille s’est laissée carboniser. Elle est restée immobile, vautrée devant le film du dimanche soir !
- Consumée par les habitudes, murmura Claire comprenant soudain qu’elle parlait à haute voix. Peut-être était-elle morte avant la crémation ?
- Ce n’est pas à écarter mais comment expliquer que le corps se soit consumé à une telle rapidité. La porte était verrouillée de l’intérieur, aucune trace d’effraction.
- Quels ont été les dégâts ? L’origine du foyer, pas de causes déterminées, je suppute ?
- J’aime quand tu supputes, reprit John-J aussi désintéressé que pouvait l’être un loup affamé. Pour être réduit en cendres, un corps humain nécessite une longue crémation. La chaleur doit osciller entre 1800 et 2500 degrés. D’ordinaire, un tissu ou une matière oxydante, comme le vernis utilisé pour protéger les revêtements de bois, et une atmosphère humide suffisent. Le feu est alors le résultat d’une action et d’une instabilité biologiques.
A grand renfort de gestuelle, le gamin expliqua le BA.B.A. des règles de sécurité. La maigre formation qu’avait nécessitée son poste trouvait une voie d’accomplissement. Il se frottait le menton, stéréotype galvaudé de la sagesse. John-J était touchant de maladresse.
La recette d’un incendie relevait de la simplicité. Un linge, imbibé d’huile d’origine végétale, qui traînait et la chaleur s’accumulait. Le tout macérait à une température estivale et le temps laissait le mal s’étendre. D’autres conditions favorables existaient, il suffisait de jeter le chiffon dans une poubelle remplie de papiers. Ou pire, sous la loupe d’une fenêtre ensoleillée, près d’un revêtement ou de toute autre matière inflammable et le tour était joué. Des précautions étaient souhaitables, aérer ou laver à l’eau, un récipient métallique. Plusieurs années de négligence pouvaient être à l’origine de l’accident.
- Des conditions peuvent coïncider, la présence d’électricité statique ou le seuil du point éclair, la température minimum pour engendrer une propagation de la combustion en l’absence de flamme pilote.
- Quel brillant cours de sécurité, l’interrompit Claire impatiente. Les conditions sont drastiques mais le feu s’est uniquement focalisé sur la victime, n’est-ce pas ?
John-J haussa les épaules. Aucune explication physique ne tenait debout. Il continua en frottant l’anse de sa bière. Le mouvement était éloquent d’onanisme, ses yeux commençaient à crépiter :
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29 juin 2007
L'ange et la bête - Chapitre 4.2
A force de persuasion, et de relations, une vacation de pigiste lui fut attribuée. En première place pour les faits divers, elle rédigeait les articles à la source. La nuit était propice au sordide, il trouvait dans l’obscur un défouloir propice à l’inconscient. Les rapports des pompiers, l’interview parfaite, arrivaient chauds de l’intervention, avec moult détails dont le lecteur moyen s’abreuvait avec délectation. Le reste de la journée lui servait à finaliser ses articles. Mais elle n’entendait pas se satisfaire de si peu, de ces incidents aussi constructifs qu’un souffle blasé. Elle se voyait aller loin, très loin.
Une septuagénaire retrouvée trois semaines après son décès ? Elle en tirait une romance larmoyante bien que succincte. Un groupe de jeunes arrêtés suite à un contrôle d’alcoolémie ? Leur péripétie devenait moralisatrice, ponctuée d’un humour satirique. Les cas se succédaient, affligeants de banalité, Claire relevait le défi de l’originalité. Ses qualités d’écriture étaient à chaque fois démontrées, elle prenait un malin plaisir à repousser ses limites. Pourtant les choses restaient en l’état.
On ne lui confiait guère d’autres événements, si ce n’était des couvertures exceptionnelles comme l’élection de la reine du sucre et le concours de belote de l’amical des retraités. Le journalisme était une affaire d’élite, un microcosme sacralisée par un cursus formaté. A moins d’une opportunité inattendue, son envol professionnel continuerait son statu-quo. L’échec lui collait à la peau et elle ne parvenait pas à s’en défaire.
Une ombre s’effila sur les murs de l’entrée. Elle s’avançait, pesée et silencieuse dans le dos de Claire. Les violons s’entremêlaient aux percussions des bodhrans. Ses doigts marquaient la mesure. La page d’un site d’informations en direct fut lancée. Un énième débat sur les OGM, puis les rebondissements d’une affaire de pédophilie, elle bifurqua rapidement sur l’actualité internationale.
A l’autre bout de l’échelle, balayant les miettes des faits divers, Claire ne fantasmait pourtant pas de couvrir les événements mondiaux ou de commenter les actions politiques. Très peu merci, elle n’en avait ni les qualités ni l’envie. Ce dont elle rêvait, c’était d’une autre manière d’aborder l’information. Rester sur les sentiers battus et pour les ratisser en profondeur.
Les reportages sur des sujets d’actualité, ou de saison, tenaient de la mode. Sitôt couverts, sitôt oubliés. Leur raison d’être tenait de l’enrobage, un peu de crème sur un gâteau déjà préfabriqué par deux ou trois agences d’informations. Tant d’injustices quotidiennes étaient passées sous silence. Cette société où elle évoluait, sous un étendard d’équité, n’était qu’une course vers l’avant, se répugnant des rebus. Suivre ou crever, combien de mises sur le carreau pour un symbole de réussite ? L’envers de la médaille l’attirait. Il était à la société ce que la populace était à la bourgeoisie: un faire-valoir.
Tandis que Claire tambourinait sur ses cuisses, la silhouette s’avançait lentement. Sa main glissait sur une planche de l’étagère. L’homme, mal rasé, le tee-shirt tombant à mi-cuisse, la toisa, inspecta ses doigts. Puis tapa sèchement du pied.
- En plus de négliger la poussière, tu penses que le repas va cuire tout seul ?
Claire sursauta et se toucha la poitrine. Son cœur battait la chamade.
- Qu’est-ce que tu fais là, s’exclama-t-elle. Tu m’as fait une de ces peurs !
- Quoique tu en dises, on habite ensemble, soupira-t-il en la poussant pour vérifier ses téléchargements. Même si parfois, j’ai plus l’impression qu’on est colocataires.
- Excuse-moi, je croyais que tu bossais aujourd’hui.
- T’es de la police ?
Jipé, ou M. Jean-Pierre Sigaud pour les pigeons débauchés par le commercial, n’était pas quelqu’un de mauvais. Bon vivant, à leur rencontre, il redoublait de bonnes manières, de petites attentions, de tendresse et, surtout, était apparu aux yeux des beau-parents comme un gendre non pas parfait mais convenable. Propre sur lui, il avait su ensorceler sa mère de ses politesses et ses attentions : « Il a le regard pétillant. ». Afin de trouver la perle, Claire avait ouvert un bon nombre d’huîtres.
Dans le fond, les années avaient juste inhibé ses qualités fondamentales. Ou lissé les apparences, pensait-elle parfois. Rustre sous ses airs de mâle dominant, égoïste quand il n’avait rien à demander, et surtout indépendant dont la moindre justification résonnait en insulte à son ego, l’homme avait à présent toutes les qualités du mauvais model. Claire n’avait pas à se plaindre, ni alcoolique, ni violent, Jipé se montrait juste dédaigneux. Encore une évidence qui la confortait dans son fatalisme.
Fraîchement réveillé, comme entendu de mauvais poil, Jipé reprit sa place de seigneur au bureau et la rappela à ses obligations. Elle décacheta alors le courrier de la banque en s’effaçant vers la cuisine. Puis revint sur ses pas. L’hésitation marquait le doute. Accoudée au meuble à chaussures, Claire se racla la gorge. Le mâle n’appréciait que peu être dérangé.
- Un café serré, avec un zeste de crème, dit-il soudain. Histoire de bien commencer. Cette saloperie de chat n’a pas arrêté de me faire chier.
- Comme tu voudras, acquiesça-t-elle. Je… enfin, le décompte bancaire est arrivé. Tu n’as pas eu de commissions ce mois-ci ? Tu avais pourtant deux acheteurs potentiels.
- Acheter une maison, c’est beaucoup de tergiversations. De vains négoces et de la concurrence. Ils se sont désistés à la dernière minute, qu’est-ce que je peux faire ? Pas de contrat, pas de pourcentages.
Elle déglutit. Comme si deux mi-temps pouvaient subvenir à un couple... La dernière vente remontait à mi-mars. Deux mille euros claqués dans des beuveries entre copains, un autoradio dernier cri et un caddie à moitié plein au hard-discount. Il daigna enfin se retourner. L’envie de pisser l’oppressait.
- Pas la peine de faire tes yeux de biche, ça finira par tomber.
- Je sais… le métier ne rapporte pas de suite.
- Normalement, je signe un compromis la fin du mois. Une personne influente à la mairie. Si je négocie bien, la division industrie de la boîte pourrait décrocher une offre publique : le terrain et un bâtiment sportifs. Là, ma belle, c’est jackpot sur les commissions !
Dans la poche de son jean, le téléphone vibra, silencieux. Claire ne préféra pas décrocher.
- Et en attendant ?
- Tu m’as appuyé quand j’ai postulé, tu savais que c’était quitte ou double. Sur ma prime de licenciement, il reste amplement de quoi mettre du beurre dans les épinards. La saison estivale approche, peut-être qu’ils te confiront d’autres rubriques à rédiger. Tu ne vas pas être cantonner au « nuit et jour » toute ta vie.
- Deux ans que j’espère, soupira-t-elle. Seule une succession de crise cardiaque à la rédaction peut me propulser en orbite ou à défaut un scoop. L’étiquette « chiens écrasés » reste dure à décoller…
- T’inquiète pas, je crois en tes capacités, tu les démontres chaque fois davantage. Je serai toujours là pour t’aider à les mettre en valeur.
Vague signe d’affection, Jipé l’embrassa sur la nuque en la tenant par les hanches. Il restait toujours plus ou moins tendre. Puis il s’enferma dans les toilettes.
- Finalement sans crème, ça me détraque l’estomac, hurla-t-il pour être certain de se faire entendre. Je suis en prospection cet après-midi, je dois me tenir.
Accompagnée de Kirby, Claire retrouva le chemin de la cuisine, ramassant au passage les affaires qui traînaient. L’appartement empestait le renfermé, elle ouvrit la fenêtre, les volets. De l’autre côté de la cour, comme un reflet symétrique, leur appartement se dessinait sur celui d’une vieille femme. L’image lui nouait la gorge.
Claire n’avait jamais su son nom, elles ne s’étaient jamais croisées. Les jambes recouvertes d’un plaid, la vieille femme finissait un plateau-repas. Une collection de livres pour compagnie, la radio pour présence, le quotidien s’étalait dans la misère d’une solitude tenace. La pénombre dans laquelle elle évoluait endeuillait son mal, la stigmatisait. Aujourd’hui n’était pas particulier, il en avait été toujours ici. Pas d’enfants pour lui rendre visite, aucun repas d’ami, juste le destin d’un être voué à l’abandon. « On naît seul, on meurt seul. », pensa Claire en fermant les rideaux.
Cette projection l’angoissait, la renvoyait à ses propres choix.
Si l’insensibilité relevait d’une maîtrise de soi quasi monstrueuse, l’excès d’émotions était un océan à endiguer. Ces remparts étaient voués à une interminable consolidation. La moindre faille pouvait tout anéantir. Pourquoi alors céder alors à la contradiction, scruter par-delà les murailles ? Parce que l’être humain n’était sensible qu’aux choses desquelles il se sentait proche. Parce qu’il était nombriliste. Et cette projection qui lui était renvoyée chaque jour obsédait Claire. Elle lui rappelait ses doutes, ses peurs. La crainte de ce qui pourrait devenir et la satisfaction de ce qui était.
Son téléphone vibra alors pour lui rappeler l’appel manqué. C’était le numéro de la caserne.
Elle écouta le message du répondeur.
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