14 janvier 2008
Confession
Confession
Assis, face à face, les deux hommes se fixent, la pénombre est propice à la confidence. Entre eux, plus qu’une différence, une scission, ils ont tant à se dire, à raconter, tous deux vêtus de noir, l’un en soutane, l’autre en costume cravate. Par où commencer…
« - Oui, je l’avoue, j’ai péché. Je l’ai tuée.
Le regard du prêtre reste sombre pourtant, la vérité n’étonne pas. La faute sitôt avouée, le secret de polichinelle levé, la confession ne s’en trouve que plus aisée.
- J’ai fauté par amour, désillusion, continue-t-il. La foi est quelque chose de si fragile, je croyais l’avoir au plus profond de moi. J’ai grandi par elle, pour elle. Elle m’a toujours comblé. Jusqu’à ce jour…
Les journaux de la région ont rapporté la nouvelle dans tout le canton, l’événement, relayé par la population, a fait grand bruit. La jeune Lisa-Marie Perret, employée à la mairie de Saint-Pourcain et mère d’une adorable fillette, retrouvée sauvagement assassinée. Par deux fois l’actualité l’a portée aux nues, bien malgré elle, trois jours avant sa mort, elle avait assisté à un spectacle exceptionnel. Dans un million de vies, ce genre de choses n’arrive que si rarement, mais elle, elle l’a vue.
- Pourquoi avez-vous fait cela ?
- Parce que je sentais que je devais le faire. Pire encore. Par amour…Je n’étais devenu plus rien, noyé dans une mer d’oubli et délaissé envers et contre tout.
- Après qu'elle l'ait vue ?
- Oui…C’est là que tout s’est écroulé pour moi.
Feu Lisa-Marie Perret avait assisté à un miracle, la Vierge Marie lui était apparue, chez elle, des instants qu’elle croyait à jamais inoubliables. De ses yeux se sont mis à couler des larmes de verre, elle avait voulu les conserver religieusement au fond de son armoire comme seul témoignage de ce spectacle divin. Dans son cœur, elle avait senti alors une autre flamme que la douleur qui s’embrasait. Cette apparition a fait renaître de ses cendres le Phœnix des idéaux, une foi enfouie sous le poids d’années trop dures. A présent, la petite boîte aux reliquats cristallins n’est plus qu’une simple pièce à conviction parmi de communs objets.
- J’ai du sang sur les mains. Le Seigneur ne me le pardonnera jamais. Je n’ai qu’à prier pour un semblant de pardon, mais il serait illusoire d’espérer une quelconque grâce de sa part.
L’homme en costume cravate, se redresse et croise les mains. Leurs visages se confrontent toujours, à quelques centimètres. Pour eux, il n’est pas question de juger mais de comprendre.
- Pourquoi je l’ai tuée ? Je vous l’ai dit, par amour.
- Je ne crois pas que ce soit pour cela.
- Peut-être…Par envie de toutes façons, mais par amour tout autant.
- Que s’est-il passé ?
Bien que les détails de l’assassinat aient été révélés par la presse, qui a fait de la jeune mère une Sainte puis une martyr, il voulait en savoir plus. Pas par curiosité morbide mais pour saisir l’acte dans sa globalité. Si on s’arrête au fait, la signification de son geste n’a pas de sens, pourtant la réalité est bien plus compliquée, cachée sous de multiples visages. Le sang ne coule jamais pour couler, il faut savoir lire au-delà, voir plus loin, en amont.
- J’ai pris ce qui me passait sous la main. Un presse-papiers si ma mémoire ne m’égare. Mais je préfère vous éviter les détails. Tout ce qui a été dit est juste.
- Tout ?
- J’ai gardé ma croix, maculée de son sang Je ne tiens pas à me cacher. Je la livrerai à la police en temps voulu.
- Pourquoi êtes-vous allé chez elle ?
- Parce que je voulais la voir, lui parler. Je savais que la colère me rongeait et quel était le moyen de la taire.
- Et l’enfant ?
- Elle n’a rien entendu, je m’étais arrangé pour qu’elle n’assiste pas à tout cela. La pureté ne doit jamais être mêlée à ce genre d’histoires. Je la croyais chez la nourrice. Elle est sortie de sa chambre après mon départ.
- Elle a vu sa mère…
- …mourir à ses pieds. Je le sais, je n’ai jamais voulu cela. C’est la seule chose que je regrette. Elle était aussi ma fille.
Les visages des deux hommes se ternissent, pour la même raison, la fillette.
- Vous regrettez alors ?
- Oui, pour l’enfant. C’est tout. Pour sa mère en aucun cas. Je le dis et le redirai.
Dans le silence qui règne entre eux, un insecte vole, brisant le mutisme nécessaire de ces rares instants où tout se dit là où rien n’est prononcé. D’un coup sec et rapide, le bourdonnement est arrêté en plein vol, la conversation reprend.
- Je suis à présent plus seul que je ne l’ai jamais été. Personne ne me comprend. Je suis face à une même question existentielle. Que reste-t-il quand les fondements de sa propre existence se rompent ? Quand la voûte de ses convictions s’effondre et qu’elle ne laisse derrière elle que la poussière d’une lointaine certitude.
- Vous avez perdu la foi ?
- Je crois. Avant elle, j’étais droit et juste, croyant plus dévot que servile. A présent, je ne sais pas, je ne sais plus. Je veux croire pourtant. Dans mon gouffre intérieur, il y a encore quelque chose. Un peu d’amour. Pour notre Seigneur, mais pas pour elle ! Je la hais…
La colère commence à s’emparer de l’homme, à le déraisonner. Sa folie meurtrière s’exprime soudain.
- Elle a mérité son sort. Elle n’a jamais voulu ce qui lui est arrivé. Elle n’a jamais cru en Dieu avant tout cela ! Que sa mort fasse école ! Maintenant qu’elle a rejoint les cieux, elle peut contempler notre Seigneur en face.
Plus aucune question n’est nécessaire, le voile est levé sur ce qui a conduit et éconduit cet être au-delà des frontières de tout discernement.
- Nous nous reverrons avant le jugement, je m’occupe de votre dossier, dit l’homme en costume cravate en rangeant sa chaise sous la table. A la semaine prochaine.
Il sort alors de la pièce, une valise et ses notes à la main. Il croise une dernière fois le visage de son interlocuteur dans le reflet du miroir sans teint de la salle d'entretien.
Le prêtre se lève alors pour exprimer sa rage, serrant le poing vers le ciel.
- C’est elle qui a eut le privilège de voir la Sainte Vierge. Elle, une athée, une catin ! Je l’ai espéré toute ma vie et c’est une hérétique qui a assisté à un miracle ! Elle, pas moi ! »
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29 novembre 2007
La profondeur de son regard
C’était la belle époque, que dis-je, la grande époque. Période post-ado et passage de bon à rien en nul en tout. Ou, rien n'est bon et tout est nul, qui voudra.
Tempo salsa et tempes aux sueurs. Trois heures du mat’, on se trémousse, pans paradant, on reluque les parcelles de chairs exhibées. Les odeurs, aussi disparates que les hygiènes, se joignaient aux volutes de cigarettes. Elles cognaient à l’équivoque des beats, elles confinaient à l’individualisme. Une cave aménagée en piste de danse, pourquoi pas ?
Je n’étais pas là pour chercher quelque chose – c’était la meilleure façon de trouver – mais pour passer le temps. Le tuer dans l’œuf. Cette fois, j’avais préféré le noyer en attendant mieux.
Et puis il y eut Elle, loin derrière la balustrade.
Instants glacés dans la torpeur festive. Bouche béante, limite liquide. Elle sirotait tranquillement un je-ne-savais-quoi-plein-de-glaçons en posant un regard circulaire sur son périmètre vital. Je jalousais ce verre.
Quelle profondeur, putain ! J’étais pris d’un vertige surréaliste. Fallait s’approcher.
A la mesure de mes pas, se dessinait le ciel dans ses grands yeux effilés. Pas trop de grimages, un sourire timide, la simplicité au naturel. Je m’approchais tant bien que mal, je me maintenais, pédant et menton relevé, tant bien que mâle. Elle était ma sirène en pleine mer.
Je la devinais, voyais à travers son regard comme jamais je n’aurais cru. L’immensité m’attirait. Le ciel métal poli laissa alors la place aux étoiles. Plus j’avançais et moins je résistais. Les constellations m’éblouissaient. Plus je m’avançais et plus elle se révélait.
Suffisamment près, je bombais le torse et rentrais le ventre. Deux mètres nous séparaient. Comment amorcer le dialogue ? Que dire ? Que faire ?
Je soufflais soudain en baissant la tête et amorçant l’escalier en colimaçon.
Et merde !
Paupières tombantes, tendance cocker, pour expression anémiée. Orbites laiteuses, cherchant un sens à ce début de strabisme, et lacérées de cernes ecchymoses.
Telle était la profondeur de son regard.
Plus loin que l'azur, au-delà de l'espace... le vide intersidéral.
10:00 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
23 novembre 2007
Rendez-vous
A la terrasse du café, Josette regardait une nouvelle fois sa montre. Il était en retard. Devant elle, un flux de véhicules imperturbablement alimenté s’écoulait lentement. Sur le coup de dix-sept heures, l’heure de pointe à son apogée. Des bus impatients zigzaguaient entre les voies, des scooters passaient dans leur sillon, les rares piétons qui s’engagaient pour traverser opéraient derechef. L’effervescence du bureau se prolongait bien au-delà de sa fermeture.
Une lettre dans la main, elle relit le texte qui l’avait incité à conclure d’un rendez-vous.
« Chère Madame, je me permets de répondre à votre annonce car elle m’a interpellé. Vous me semblez belle, pleine de vie, mais si triste. Vous dites être nouvelle dans la région, je le comprends et il est tout à fait normal de se sentir seule loin de la terre qui nous a élevés. Une dame de votre stature ne peut rester dans un tel isolement qui la condamnerait à tort s’il tendait à perdurer. J’aimerais vous parler de moi mais les petites et grandes lignes de mon existence ne se tracent pas en quelques phrases, comme celles de votre vie très certainement. J’espère que vous me contacterez pour converser un peu plus longuement. Dans l’attente de vos nouvelles, très cordialement. JD. »
De toutes les réponses reçues, celle-ci l'avait touchée, Guillaume Tell pour sa pomme. Le sens de la formule, cette manière si distante et respectueuse de s’exprimer, ce qu’il a vu en elle, cette rencontre, elle l’avait tant attendue. Elle attendait maintenant l’étincelle magique qui scellerait le déclic final. Un homme se présenta à l’entrée de la terrasse, en costume sombre mais mal repassé, la chemise ouverte sur une chaîne en or. Il se détourna vers elle, elle en est sûre, c’est lui.
- Bonjour Josette. Je vous ai tout de suite reconnue. Vous êtes radieuse, au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.
- Bonjour, répondit-t-elle intimidée.
Il s'avérait bien plus beau et plus charismatique qu’il ne s'était décrit lors de leur appel. Pudeur touchante.
- Je suis désolé mais j’ai été retenu un peu plus longtemps que prévu au bureau. Ils ne savent pas se débrouiller sans moi ! Qu’est-ce qu’ils feraient si je vendais l’entreprise ?
- Vous m’avez l’air d’être quelqu’un de très pris…
- Il est certain que je suis un homme fort occupé. Entre mon entreprise et l’association dont je suis le gérant, je n’ai que très peu de temps à moi.
- Ah ! Et vous êtes au sein de quelle association ?
- Elle n’est pas très connue…nous venons en aide aux enfants pauvres d’Afrique. Nous leur fournissons de la nourriture et également des livres, des fournitures pour qu’ils puissent étudier de façon décente. C’est si peu de choses finalement…
Josette ourla des sourcils, en signe de désaccord.
- Non, trop n'est jamais assez. Vous vous rendez compte du bien que vous apportez à ces enfants. Avec tout votre travail, vous trouvez encore le temps de vous occuper des autres. Ce que vous faites est admirable et je pense ce que je dis !
Les autres hommes qu’elle avait rencontrés étaient loin de ressembler à JD. Plus inspirés par leur ego que par un altruisme inconscient, ils ne pensaient que par et pour eux, sans compter ceux qui avaient une verge pour seul leitmotiv. JD paraîssait si merveilleux dans cette faune de mâles cupides et mesquins... mais elle essaie de ne pas s’emballer trop vite, il possédait sûrement des vices cachés.
- Vous voulez boire quelque chose…JD ?
- JR, merci, mais je ne vous en veux pas. Je l’avais peut-être mal orthographié.
L'écriture, prise dans l’envolée de sa fougue, était fine, ciselée et harmonieuse. Certains mots néanmoins étaient difficilement lisibles, mais, dans leur contexte, ils trouvaient un sens. Comme celui de cette rencontre tant espérée.
- Non, je n’ai pas soif, merci, reprit-il. Je ne vais pas pouvoir rester à vos cotés autant de temps que je l’espèrais, hélas. Les autres membres de l’association m’attendent, je dois leur fournir un rapport complet sur la gestion des colis à envoyer sur tout le semestre, ils doivent partir avant leur rentrée scolaire. J’ai fini les derniers préparatifs hier au soir, dans la nuit si je dois être franc.
- Cela vous apporte beaucoup de travail supplémentaire.
- Il est fort vrai de l’admettre. Mais je mets tout mon cœur à la tâche et à l’attache…Parlez-moi plutôt de vous, Josette. Vous m’intéressez…
- Comme je vous l’ai dit, je sors d’un divorce douloureux. J’ai préféré venir m’installer ici, loin de…
- Quelle heure avez-vous, s’il vous plaît ?
- Et quart passé.
- Je suis sincèrement désolé. Il me faut vous quitter. J’ai été très heureux de faire votre connaissance. Voulez-vous que l’on se voit à nouveau ? J’aimerais mieux vous connaître.
- Je suis libre tous les après-midi. Demain si vous voulez…si vous pouvez.
- Je ne sais pour demain, je dois aller rendre visite à mon fils, il est en rééducation pour ses jambes. Triste accident…
Josette sentait la douleur de ces mots, la lisait sur ce visage lacéré par la vie. La peine marquait l’homme, il continua :
- Je tâcherai de me libérer de mes obligations après-demain pour me consacrer à vous. Cela me tient à cœur. Donnons-nous rendez-vous ici jeudi à la même heure. J’ai été enjoué et fort content de découvrir une si charmante femme. Courtoise qui plus est. Au revoir, très chère.
Il lui baisa la main avec une délicatesse et une galanterie enchanteresse. Josette se sentit fondre sous ce charme fugace. JR s’éloigna alors. Imprégnée de son élégance et de sa prestance, un souffle frais la porta, la trabsporta. Enfin LE rendez-vous, la rencontre d'un homme digne d’intérêt. Sa présence, indicible, la comblait d’une effervescence déchue. La comblerait jusqu'au surlendemain.
Devant une maison de repos, un établissement psychiatrique, un infirmier attendait, assis sur les marches qui mènaient au hall d’accueil. Il éteingnit sa cigarette à l’arrivée de JR…
- Bonsoir baron, lança-t-il, sarcastique.
- Vos paroles ne m’atteignent pas, jeune homme…
- C’est ça…T’as vu l’heure ? Le couvre-feu est passé depuis longtemps. Encore un quart d’heure et j’appelais les flics. T’es allé traîner où encore ?
- Jeune homme, ce n’est pas une façon que vous avez de vous adresser à un âiné ! Du respect s’il vous plaît.
Le saisissant par le bras, l’infirmier l’entraînait à l’intérieur.
- Allez, JR Ewing, dans votre chambre ! Vous avez loupé le début de Dallas, à vos puits de pétrole, vite !
- Monsieur, je me plaindrai à vos supérieurs. Vous ne savez pas à qui vous parlez !
- Oh, si ! On viendra vous chercher pour la soupe. »
19:00 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
12 novembre 2007
Cette musique dans ma tete (2/2)
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Je voulais comprendre à tout prix. Cette musique n’était pas arrivée là par hasard. Il y avait bien une raison. Voilà le mystère que je voulais résoudre. Pourquoi ? Il me fallait chercher un sens à tout cela. Quelque chose me permettant de justifier cette musique, du fait qu’elle était là. Mais elle n’avait pas de raison d’être, donc pas de sens. Je ne comprenais toujours pas. Statu quo.
Par une grand-mère un peu sorcière, j’avais reçu une éducation stricte et juste, saupoudrée de relents ésotériques. Elle croyait beaucoup aux astres, aux signes, aux cartes et à ce genre de choses. Je me demandais alors s’il n’y avait pas là un début de réponse.
Dans un recoin de la bibliothèque, j’avais conservé d’elle ses carnets de recettes et des bouquins sur le surnaturel. A vrai dire, je ne les avais jamais feuilletés. Relativement sceptique avec l’âge, j’avais appris, seul, que les légendes resteraient à jamais des légendes. Que le Père Fouettard n’était qu’une raison de plus pour se faire obéir. Malgré tout, je pensais trouver un indice qui me permettrait de comprendre.
Une soirée entière je parcourus l’ensemble de qu’elle nommait « ses secrets de l’univers ». Construits, pour la plupart, sur des inepties aussi bancales que contradictoires, je découvrais finalement peu de choses pouvant m’aider. Une idée, cependant, s’installa dans ma tête, au coté de cette musique. Dans un chapitre sur l’ésotérisme, il était dit que le Chaman était un être qui liait deux mondes entre eux. L’un était fait de choses concrètes et vivantes et dans l’autre l’invisible régnait sur un univers rempli de morts et d’esprits. Le Chaman était le passeur. L’idée me fit sourire mais méritait réflexion. La musique passait-elle dans ce vecteur qu’était devenu mon corps, mon esprit ? Sinon, d’où pouvait-elle bien venir ? Etais-je le roi d’un univers parallèle ?
Après de longs instants d’hésitation, je rejetais cette idée. Trop discutable, trop irrationnelle. A part satisfaire un ego qui se suffisait déjà à lui-même, elle ne m’apporterait rien. Moi, Chaman ? Si le message qu’on voulait me faire passer était un message, ils pouvaient m’envoyer autre chose que des mièvreries !
Pour comprendre, je me résolu à écouter attentivement la musique. Elle était confuse et, à vrai dire, je n’en percevais qu’un faible brouhaha au rythme excessivement lent. Parfois des violoncelles, parfois des notes de pianos ou d’accords de guitare. A certains moments, j’entendais des mots. J’en retins un. Chocobon.
Je n’étais pas plus avancé. Ma grand-mère me disait qu’il fallait écouter les signes et savoir les interpréter. J’étais d’accord avec elle, il y avait tant à apprendre des autres. Lire dans les gestes, les portes qui s’ouvrent, les indices de sa propre route. Mais là…Chocobon…Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Chocobon, avec du lait c’est bon. Chocobon, pour les filles et les garçons ? Je me surpris à réciter un slogan publicitaire. La tête sous l’oreiller, j’attendais de trouver le sommeil, le calme.
J’allais devenir fou. Par moment, elle devenait plus qu’insupportable, je m’efforçais alors de penser à autre chose. Je repensais aux vacances, à la mignonne voisine du bout de la rue, une tranche de saucisson. Mais la musique revenait ensuite, encore plus tyrannique. J’étais obstiné pourtant. Je devais, il fallait comprendre pourquoi.
Pris d’une frénésie délirante, je pensais à toute cause potentiellement explicable. L’espace d’un instant, je crus même être pris dans une faille spatio-temporelle où les voix de l’univers me parvenaient comme un message de paix. La musique, hymne de l’amour, venait en moi pour... Etait-ce tout simplement un signe de ma vocation, moi qui ne savais jouer d’aucun instrument ? Ma destinée prendrait-elle forme dans cette incompréhensible manifestation ? Etait-ce quelques prophéties divines en train de s’accomplir ? Sentant que je commençais à devenir mentalement instable, j’entreprenais finalement de ne pas chercher à comprendre. Cette musique était là, je ferais avec.
Elle continua ainsi de longs jours durant. Tantôt discrète, voire presque grésillante, tantôt portée par des piques d’intensité. Elle ne fut jamais réellement forte, juste suffisante pour me donner d’insupportables maux de tête. Ma carie se relança avec ces assauts assassins. J’espérais que ce n’était pas là son sens car je n’aimais pas vraiment mon dentiste.
C’était un vieux bougon obsédé par les cuisses de sa secrétaire. D’ailleurs, il ne la tarissait pas d’éloges. Malheureusement pour elle, ce n’était pas son travail qu’il encensait. Je retournais alors le consulter sept jours exactement après notre dernier rendez-vous. Il n’y avait peut-être là aucun signe, pourtant plus jamais après la musique ne revint. Parce qu’elle n’avait pas de sens mais une cause.
- C’est l’alliage de la couronne que je vous ai installée, me dit-il. Il arrive parfois que le matériau capte des ondes radios. Vous avez bien fait de m’en parlé. Je vais vous la changer.
- Purée...C’était donc à cause de ma dent que je captais de la musique ! Je me demandais d’où venaient ces mélodies mornes et déprimantes.
- Ca devait être RadioNostalgie, c’est la fréquence la plus répandue dans le coin. Surtout en ville. Mais ça aurait pu être pire. Dites-vous que vous auriez pu tomber sur une radio de hard rock ! »
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11 novembre 2007
Cette musique dans ma tête (1/2)
Quand la musique est bonne,
Quand la musique donne ?
Tout cela a commencé une fin d’après-midi de janvier. Rentrant d’une visite chez le dentiste, je me baladais tranquillement en voiture. Il y avait beaucoup de circulation, les gens gueulaient, les voitures klaxonnaient. Moi, ça me faisait rire. Voir les jurons voler pour un feu à l’orange, quoi de plus drôle ? Il me sembla même, qu’au loin, un gars était sorti de sa voiture pour aller causer à un autre. Pathétique !
Enfin bref, j’étais confortablement installé dans mon fauteuil. Je crois que je redressais une baguette de pain sur le siège du passager quand ça a commencé. Venant de loin, un bruit de violons lancinant remonta jusqu’à moi. « Encore une de ces chansons pour midinettes ! », me suis-je dit en tournant le bouton de l’autoradio. Mais celui-ci n’était pas allumé. Je cherchais partout autour de moi qui avait la musique suffisamment forte pour que je l’entende à travers les vitres.
Sur ma gauche, un jeune hochait la tête, comme un pic vert excité, sur un rythme techno rapide. Je crus même un instant qu’il allait heurter le pare-brise à se secouer aussi frénétiquement. Pourtant sa musique n’était pas celle que j’entendais. Lui bougeait nerveusement, alors que ce que j’entendais était mou. Et surtout, ses lèvres oscillaient sur des mots qui n’étaient pas les miens. Je me résolus à attendre de sortir des embouteillages pour que ça s’estompe.
Mais la musique continua.
Après une bonne demi-heure de ralentissement, je rejoins mon chez-moi, ma si grande maison. Le tintamarre dans ma tête continua, moins perçant peut-être mais toujours présent. Je n’entendais alors qu’une longue et sourde lamentation de piano, et rien de plus. Je crus rêver mais il n’en était rien. Comme pour me faire réaliser, je repensais à Tante Jeanne. J’avais toujours dit d’elle qu’elle avait un grelot dans la tête. Elle n’aimait pas lorsque je lui disais, mais maintenant c’était moi qui avais tout l’orchestre ! Je décidais, amusé, de m’installer dans mon canapé.
J’éteignis vite la télé car les séries romantico-niaises me faisaient tourner la tête. Pour une fille, j’avais même essayer d’en suivre une ou deux. Mais je ne comprenais rien, comme pour cette musique. Je fis alors un petit somme. On était jeudi et il me restait une dure journée avant le week-end.
Le lendemain, rien ne s’était arrangé. Je me demandais même si ce n’était pas le bruit continuel et obsédant des machines qui en était la cause. Bien que portant un casque de protection et sachant que l’usine était strictement réglementée sur le bruit, j’entendais toujours la musique. Elle rythmait mes gestes, les rendant cadencés et plus véloces. Parfait pour un travail à la chaîne. Pourtant, je ne pouvais pas m’en défaire. C’était fatigant, usant à la longue. La mièvrerie des mélodies commença à me taper sur les nerfs, moi qui étais pourtant d’un flegme naturel. Toute cette histoire finirait bien par passer.
Hélas, non. Je passais alors le pire week-end de ma vie.
Suite demain
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04 novembre 2007
Pas d'ici (Partie 3/3)
Elle passe si près de moi, je lève la tête pour la regarder s’éloigner. C’étaient les pompiers. Ils doivent se rendre sur les lieux de l’accident. Enfin. Je me dois maintenant retourner là-bas.
La faible clarté de la lune m’éclaire étrangement. Elle m’emporte, je la porte. J’ai l’impression d’être un cavalier errant sans monture. Près de moi, les roseaux semblent être les barreaux de ma prison. Comme livré à son flot, je m’écoule maintenant dans le sens du ruisseau, léger, sans bagages, nous sommes communs d’un même présent. Au loin, de l’autre côté, des champs s’étendent à perte de vue. Au printemps, rejailliront les plants de maïs, écloront les germes de blé, après la terre en friche la vie. Et moi, pendant ce temps, je continue ma marche, encore et encore. Enivré, servile, je mets bas des pas de badaud cadencés.
A la mesure de mon errance, ma colère s’estompe peu à peu, je me sentirais presque bien dans cette nature si lugubre. Je me rappelle avoir cracher à terre, l’asphalte, les herbes hautes ont sitôt fait de tout ensevelir. A mes pieds, une fine couche de neige prend forme, pure, gelée, limpide. Enfant, je passais mes hivers à me rouler dedans, des batailles de neige, la luge…Elle voudrait maintenant me garder à jamais. Si je me laisse engourdir, le froid me prendra. Je suis tellement frigorifié que je ne perçois de ma respiration que la brume de l’hiver. Je me contente de marcher, mains ballantes, dos voûté et regardant la neige. Son blanc me ternit le regard, sans traces, sans vagues, si simplement immaculé.
Une image de mort règne dans cette campagne abandonnée. Je m’arrête alors à l’entrée d’un virage. Les branches des arbres, dénudées, fendent le ciel comme des doigts longs, fins et acérés. La forêt, le sous bois, semblent m’appeler, leur chant silencieux voudrait me pénétrer et me saisir. A quelques centaines de mètres, le gyrophare des pompiers tournoie, j’entends même un certain brouhaha. Je me dois d’aller les rassurer.
Un tas de personne s’agite autour de ma voiture. Je perçois des cris, des pleurs. Je vois ma mère, en larmes, Marine également. Les bras de mon père tentent de la réconforter. Je voudrais leur crier que je vais bien mais je n’en ai pas la force. Je m’avance vers eux, cherchant les mots pour m’excuser.
Un jeune pompier passe et sort un masque à oxygène. Un autre soulève un réanimateur. « Je vais bien… ». Ma voix ne trouve pas d’écho, pas plus je ne peux la soulever. Ils se précipitent vers la carcasse de la voiture.
J’essaie de parler mais les mots me raclent la gorge. Dos à moi, ils ne peuvent pas me voir, m’entendre, je m’approche lentement. La démarche boiteuse, j’essaie de me donner un semblant de droiture pour ne pas trop les inquiéter. Marine est là, juste à coté de la voiture, serrant mon écharpe contre son cou. Je veux poser ma main sur son épaule mais elle se détourne au même instant et tombe dans les bras de ma mère. Je découvre soudain la voiture, les sièges arrières, le capot, le siège du conducteur…
Un pompier vient d’ouvrir la porte. Un autre extrait l’individu écrasé contre le volant. Je suis tétanisé, je n’ose pas bouger.
La tête du cadavre bascule vers l’arrière et son regard inerte croise le mien. Je m’écroule à genoux, sans personne pour me remarquer. Au fond de moi, je trouve alors la force de crier mon désespoir dans les ténèbres de la nuit. Plus aucun ne peut m’entendre… Ce mort, c’est moi.
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03 novembre 2007
Pas d'ici (Partie 2/3)
.......... C’est tout de même bizarre de ne pas avoir reçu un appel de sa part sur mon portable. A chaque fois, elle me téléphone, en larmes, peu après notre dispute pour s’excuser. Elle s’en veut, elle me dit que je ne mérite pas quelqu’un comme elle et bla et bla et bla… la même rengaine. J’en viens même à me demander comment notre histoire a pu durer aussi longtemps. Par amour très certainement. Je lui reproche ce qui fait d’elle ce qu’elle est, ce que j’aime. Elle est si compliquée… En tous cas, j’espère qu’elle aura essayé de me joindre chez mes parents. Ils s’inquiéteront peut-être et chercheront à me retrouver. Sinon, j’en ai encore de longues heures de marche devant moi…
Peu à peu, mes mains, mes doigts semblent se crisper. Je les ouvre, les referme, l’engourdissement et le froid me cristallisent progressivement. Mon jean presque neuf est tout déchiré, couvert de mon sang. J’avais déboursé pas mal d’argent pour m’acheter enfin de la qualité et il va falloir que je rempile pour m’en payer un autre. Comme maigre consolation, je me dis que ce sera bien moins à donner que pour les réparations de la voiture. Mais ça, je ne préfère même pas y penser. J’ai de la chance d’être encore en vie, je peux m’estimer heureux.
Je crache alors sur le bord de la route un mélange d’hémoglobine et de glaires.
Dans mon malheur, je pourrai peut-être éviter la réunion familiale du dimanche soir. Rien que d’imaginer ce que la grand-mère aurait pu nous préparer pour l’Epiphanie me donne la nausée. Pour les fêtes de fin d’année, j’avais à peine eu le temps de digérer le réveillon de Noël que le repas du jour de l’an arrivait. En plus, j’avais, la veille, bu plus que de raison. On passait à table alors que j’étais encore embrumé des ivresses de l’alcool. Si la grand-mère savait que j’étais allé vomir dans ses toilettes... Je suis l’aîné de ses petit-fils, « celui qui se doit de montrer le bon exemple », me clame-t-elle souvent. Heureusement que je ne lui raconte pas les soirées et mes virées ! Elle s’inquiète beaucoup mais elle est gentille dans le fond…
Je suppose que mes parents ne voudront pas qu’on lui parle de l’accident. Si l’ami de ma grand-mère peut tout entendre, elle, non. Elle se fera du soucis à chacun de mes déplacements et voudra que je l’appelle trois fois par jour. Plusieurs mois avant d’obtenir mon permis de conduire, elle avait déjà peur que j’ai un accident. Maintenant que ma cousine a, elle aussi, la voiture, elle est plus rassurée. Elle s’y est fait, tout simplement.
Pourtant, elle verra bien ma tête, comme je pense être bien amoché, elle va fondre en larmes. On lui dira que c’était une bagarre qui a mal tourné, ou un autre mignon petit mensonge. Une plaie sur mon bras droit…
J’arrête mon errance pour tenter de regarder. Je me suis sérieusement entaillé. Du bout des doigts, j’écarte légèrement la plaie. Je vois la chair. Comme quelqu’un amputé d’un membre, je n’avais rien perçu. Je ressens alors une vive douleur remonter le long de mon bras, ou crois la sentir. De toutes façons, je ne touche à rien avant l’arrivée des secours, je ne tiens pas à aggraver mon cas.
Sachant pertinemment que mon portable ne fonctionne pas sur cette route abandonnée, je me décide à aller demander du secours au prochain village.
Le temps me paraît si long, je ne sais depuis combien de temps je marche mais toujours pas de maison à l’horizon. J’aurai peut-être dû partir de l’autre côté. Je ne reconnais pas la route. Tout m’est encore si confus. Soudain une lueur, face à moi, m’aveugle, elle me brûle les yeux. Je m’accroupis et m’en protège le visage. Mes doigts effleurent, à cet instant précis, mon crâne. J’aurai préféré ne pas sentir. Fracturé, brisé…je n’ose même pas imaginer. Tapi dans l’herbe, je me protège de la lumière qui se rapproche rapidement.
Suite demain....
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02 novembre 2007
Pas d'ici (Partie 1/3)
« Où suis-je… »
Un bruit continu. Un klaxon.
J’ôte les mains de mon visage, du sang ruisselle, froid, sombre. J’ai un trou de mémoire, je ne me souviens plus…
Le brouillard. Ma colère. La soirée.
Tout me semble si confus, si loin… si proche. Je serre, desserre mes doigts engourdis. Un silence étrange règne autour de moi. Le chuchotement du vent paraît lointain, un autre sifflement s’y superpose. Lentement, je redresse la tête.
Devant moi, le pare-brise éclaté est maculé de sang, tout comme le volant. Les bris de verre se sont éparpillés partout autour, sur moi. Le capot de la voiture, écrasé contre un arbre, répand une vapeur opaque qui s’enfuit dans la nuit. Je referme les yeux, je ne veux pas voir. Je quitte la voiture. Il faut que je marche.
Sans me retourner, j’avance dans la pénombre, dans les hautes herbes. Mon tee-shirt, déchiré et gorgé d’hémoglobine, me colle au corps, à la manière de ces ténèbres qui me prennent. Le bruit du klaxon hurle toujours, perçant dans la lourdeur du silence. Mon père va m’en vouloir, la voiture sortait du garagiste. Le prix des réparations. Plus rien pour partir travailler…trop de problèmes. Je longe la route.
En retrait sur le bas-côté, j’erre, j’essaie de retrouver mes esprits. Mais je peine, le choc très certainement. A cette heure de la nuit, je ne m’attends pas à de l’aide, l’asphalte est plus vide qu’il ne l’a jamais été. Les habitants des environs ne l’empruntent plus, la route est dangereuse, surtout par temps de verglas. Je m’en souviendrai.
A côte de moi, les roseaux tracent le cours d’un maigre ruisseau. L’eau est partiellement gelée, des plaques de mousse flottent encore malgré l’hiver. Un ragondin passe à quelques mètres, peu effrayé. Je me méfie de ces bêtes-là, elles sont sauvages et traînent de sales maladies. Il ne manquerait plus qu’il me morde…Il s’éloigne brusquement puis s’engouffre dans un talus. Je continue de marcher.
Je n’ose pas poser la main sur mon visage. J’ai peur de ce que je vais sentir. Malgré mes doigts gercés, et écorchés dans l’accident, je ne sais pas ce que je pourrais percevoir. Et je ne veux pas le savoir. Le choc ne finit pas de m’engourdir. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient, ma montre ne marche plus. Elle indique 2h16min. Le reflet du ruisseau, que je suis inlassablement, tente de me renvoyer une image. J’ai à peine entraperçu l’ondulation de son flot. Tout ça à cause de Marine…
Je devais passer la nuit chez elle. Elle ne sait pas, ne sait plus. Tant d’hésitations la perdent au lieu de la sortir de ses tourmentes. Sans être parfait, je la comprends de moins en moins. D’humeur câline puis exécrable, elle change continuellement sans justification valable. C’est tout ou rien. A vrai dire, je crois même n’avoir jamais été sur la même longueur d’onde qu’elle. Ce soir, une dispute a encore éclaté, une dispute de plus et de trop. Elle voulait mettre un terme à notre histoire mais pas dormir seule. Voilà bien le genre de contradiction qui la caractérise. D’un coup de colère, je lui ai claqué la porte au nez. Et roulé trop vite certainement, je ne me souviens plus. Dire qu’au départ de notre histoire, je lui écrivais des poèmes !
J’ai froid.
Suite demain....
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22 septembre 2007
Tout donner

Nuitée tranquille, nuitée d’octobre…
Au-dessus d’elle, le ciel, dénudé, s’étalait sans fin, parsemé d’intimes lueurs. Une lune discrète tentait de se faire oublier, fuselée de voiles. Des nuages éphémères en couleur de linceul, les teintes célestes s’effaçaient dans le renouveau d’une nuit assainie. Un doux sifflement, dans la jointure d’une porte, lui rappela les soubresauts du vent. Elle baissa le siège, fixant le maigre horizon. Le noir n’avait jamais été aussi prépondérant.
De l’autoradio émergea une douce mélodie, fragile et volage. A ses oreilles de femme mûre, les mots chantaient plus qu’ils ne parlaient, les notes portaient plus qu’elles n’entraînaient. Elle laissait s’échapper quelques syllabes et parfois un ou deux mots furtifs. Le sommeil voulait s’installer, elle le retint, cédant aux bâillements…
Au gré de rares mouvements, une boule parfumée se cadençait de longs instants, puis se tarissant peu à peu. Sous le rétroviseur, l’essence n’était plus, restaient le souvenir, les souvenirs. Elle sourit, c’était un mercredi après-midi. Il pleuvait comme des cordes et il lui fallait de nouvelles housses pour les sièges. D’un geste tendre, elle caresse le tissu, au coin de ses cuisses. Apre, sec, le contact remémorait au-delà de ce qu’il capturait. Elle leva alors la tête et soupira profondément. La fumée de cigarette avait entaché jusqu’au plafond.
Minuit était largement achevé, elle avait encore un peu de temps devant elle. Une chose après l’autre, l’histoire se racontait par objets. Elle écoutait. Tout se livrait, se donnait, tant à saisir.
Des traces de peinture sur la carrosserie, manifeste des premiers créneaux. Des mégots carbonisés dans le cendrier, vestige de veillées endiablées. Quelques rayures autour de la serrure, frottements de bijoux…Une liste d’imperfections significatives, elle dressa un inventaire de moments de joie, de quotidiens si banals.
Se sachant absente à ces instants, elle devinait le tangible ; se confina au visible. Confondant l’infime et l’abîme, la femme saisit chaque rime comme un geste tourné vers elle. Et, finalement, à trop étirer, elle vit se déployer une toute autre image. Un sourire amer naquit au creux de ses lèvres.
Le jour tari, la campagne se révéla déserte. Sur la départementale, une large épaisseur de bitume presque vierge, vide. Le moteur était froid depuis bien longtemps. Garée à une intersection, elle contemplait, impassible, les quelques visiteurs de la nuit. Des lapins, un chat égaré, quatre ou cinq voitures. Elle regarda à nouveau l’heure sur le cadran digital. Il est temps de mettre la cassette. Trois chansons, trois étapes dans sa vie.
Si elle avait fait un bébé toute seule, c’était il y a une vingtaine d’année, la belle époque. Un père parti, apeuré, puis revenu pour rester, les plages de bord de mer en septembre…Sa fille, la première, l’unique, pour elle, elle aurait tout donné. Jusqu’au bout.
Enfance normale, début d’adolescence sans heurts, les années s’étaient faites et défaites dans une parfaite harmonie familiale. En parents tombés pour elle, son île, ses oiseaux, ils avaient vécu de mêmes idéaux. De grandes et belles études, une carrière brillante se profilait. Ne manquait que la conviction.
Avec la majorité, débarquèrent les doutes, les changements de cap, les amours. Alternant tensions et accalmies, la fille voulait s’affirmer. Maman comprenait, maman était passée par-là. Tout se reproduisait. D’avocate en devenir vers coiffeuse confirmée, la jeune femme qu’elle était devenue avait trouvé sa voie. D’autres suivirent. Le permis lui en ouvrit de nouvelles…Supprimer les traces, la moindre trace, ce qui restait de candeur…la cassette s’acheva. Un bref retour sur sa vie, leur vie. Il était temps.
Elle démarra.
Rien ne se profilait. Elle patienta.
Le geste tendre, elle fit glisser ses doigts sur le volant, la même housse de protection. Le long du tableau de bord, des imperfections remontaient à la surface avec l’effleurement, elle continua. Dans la boîte à gants, des mouchoirs dispersés ça et là recouvraient un paquet de chewing-gum, l’aspirine, un double de constat d’accident… La mère serra alors les dents, sa main et passa une vitesse.
Rattraper le temps.
Tout donner.
Elle n’avançait pas, elle attendait. Toujours.
L’arrière de la voiture avait été entièrement remodelé, l’avant presque toujours intact. L’intérieur avait été rénové, nettoyé. Une résurrection. Maintenant, cette voiture était la sienne, la leur.
Des phares se dressèrent au loin, une voiture s’élançait sur la départementale qui lui coupait la route. Fondue dans la nature, elle inspira, mains dressées sur le volant. Jamais un souffle n’avait paru aussi convaincu. Un dernier regard sur les médicaments posés à côté d’elle. Rien n’avait pu apaiser ni soulager sa peine. L’étranger s’apprêtait à passer. Il était temps. Elle souffla une dernière fois, puis s’avança enfin sur la départementale.
Leurs chemins se croisèrent. Avec fracas. Avec horreur.
Crissements de pneus. Larmes et cris. Sang. L’histoire se répétait.
Tout donner, tout donner comme on lui avait tout pris.
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07 septembre 2007
Je ne l'avais pas vu
Mélange ou contrariétés, la nuit avait été écourtée plus que de raison, avec plus de raisons qu’il n’en fallait. Dans l’appartement, c’était calme plat, silence grésillant au gré des ronflements. Las de me retourner comme le cochon d’un méchoui, j’optais pour la solution, par défaut, du lever. Et profitais pour croiser celui du soleil.
Une mer huileuse était encadrée dans l’horizon du balcon. C’était l’avantage de ces bâtiments construits au bord du littoral, et de la légalité, on aurait presque pu étaler la peinture du bout de l’index. A tout moment de la journée, le spectacle se montrait à la mesure de ce que j’attendais de ces vacances. Il offrait à mes sens un besoin tant attendu durant l’année : de la sérénité. J’assistais alors à l’avènement d’un jour aux teintes automnales, élu que j’étais. Médor se languissait dans l’ombre, la vessie pleine.
Je dus l’astreindre au silence lorsque j’effleurais la laisse. Le temps de contourner des blocs de béton aux formes faussement aérées et une plage, tout aussi artificielle, se présenta. Rien que tel qu’un Médor surexcité par un sable fin pour me donner le sourire. On avait nos petites habitudes, j’hésitais même à le lâcher tant le privilège d’être seul me poussait au partage. Mais il était futé le pépère, et je n’étais pas en terrain connu. Nous empruntâmes une allée barricadée de paillons contenant des dunes reconstruites. Elle menait à une vérole architecturale arborant une multitude de plaisirs gras et sucrés.
Sur la terrasse de la buvette, des odeurs traînaient ça et là, Médor tentait d’en repérer les vestiges. Je marchais en sens opposé, rejoignant le sable et attendant qu’il fasse de même. Mais la tentation était trop grande. Je jouais alors ma carte maîtresse : le jeu.
« Saute le muret, pépère ! Saute ! », m’exclamai-je en agitant un bout de bois.
Soudain, entre nous, un duvet se leva et un homme émergea de son sommeil, surpris. Je restais coi. Je ne l’avais pas vu.
Curieux comme une chatte, Médor s’approcha de l’homme mal rasé. Ce dernier vérifia, à tâtons, que ce sac, qui contenait toute sa vie, était encore à côté puis me regarda, sourire au bord des lèvres, en appelant le chien.
S’en suivit une courte conversation sur son nom, le temps idyllique du sud, de courtes expériences de vie et autres banalités. C’était le genre d’instant non délicieux mais cordial. L’homme demeurait étonnement volubile, bien plus énergique que n’importe qui d’autre au réveil. Il en avait des choses à dire.
Médor, curieux et joueur au possible, finit par se lasser de la rencontre. Un autre chien se profilait à l’autre bout de la plage. Je préférais laisser l’inconnu tranquille avant l’arrivée des employés de la buvette. Nous saluant d’un geste quasi militaire, il se replia aussitôt dans ce duvet mauve que je n’avais pas remarqué non plus.
La gorge nouée, j’avançais, silencieux, regard vissé sur mes pieds. Un mal-être s’était emparé de moi depuis le début de notre discussion. Je m’en voulais. J’étais à l’image de cette société qui fermait les yeux sur ses exclus.
Je ne l’avais pas vu.
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